Société

Ouvrons les yeux sur les angles morts de notre histoire coloniale

Temps de lecture : 11 min

Sortir du déni historique n'est pas une posture victimaire ou repentante. C'est un acte d'humanisme et d'universalisme.

Il est temps d'ouvrir le débat sur toutes ces zones d'ombre. | Melanie Wasser via Unsplash
Il est temps d'ouvrir le débat sur toutes ces zones d'ombre. | Melanie Wasser via Unsplash

Depuis les films de Jacques Tourneur, maître du fantastique et de l'épouvante suggérées, on sait que le diable se cache, non pas dans les détails, mais dans le hors-champ: le mal, c'est ce qu'on ne voit pas et qui sature le visible de son absence. Nombre de réalisateurs et de réalisatrices, avec plus ou moins de bonheur, ont intégré à leur art cette loi du langage cinématographique.

Il en va de même pour l'histoire. Mais, dans la construction du récit historique, le sens des omissions et des oublis, tantôt inconscients, tantôt volontaires, est loin d'être seulement esthétique.

Prenez Jean Leonetti, ancien ministre des Affaires européennes, maire d'Antibes Juan-les-Pins, président par intérim des Républicains (LR). Pendant les journées parlementaires de son parti, fin septembre, Leonetti a proposé sa lecture de la conquête coloniale:

«La France, quand elle envahit le monde, il ne faut pas s'en excuser. C'étaient les mœurs de l'époque. Elle apporte la civilisation. Bien sûr qu'aujourd'hui ça paraît une erreur. Mais à l'époque, c'était l'humanisme qui s'exportait, la technique, le savoir, la science, la santé. Et peut-être, peut-être que dans les pays que la France a colonisés peut-être un peu mieux que les autres, on a traité les personnes qui y étaient avec humanité. Mais, en tout cas, même si c'était une erreur au regard d'aujourd'hui, je ne pense pas une seconde que c'était un crime contre l'humanité comme l'a dit le président de la République.»

Diffusée sur LCP, assumée, la tirade a été suivie par un tweet qui invite à ne pas juger «l'histoire de France, mélange de barbarie et de civilisation, à l'aune de notre pensée contemporaine», tout en appelant à la rescousse Jules Ferry et son œuvre civilisatrice:

Il est commode, et pour tout dire tentant, de jeter ce type de propos dans la grande benne à ordures zemmouriennes, où une droite prête à toutes les compromissions et une extrême droite affamée s'adonnent à des préliminaires que Jacques Chirac, récemment canonisé comme le garant éternel du cordon sanitaire autour des idées lepénistes, aurait sûrement réprouvés.

Notre voix hybride est inaudible

La réalité est plus problématique. La vision décomplexée de Jean Leonetti, pour qui regarder l'histoire en face est une repentance et la falsifier une forme de patriotisme, n'est en effet que l'épisode le plus récent d'une longue série d'escamotages, de dénis, de refoulements, de non-dits et d'impensés –le dernier wagon d'une caravane bariolée où l'on retrouve pêle-mêle le gros rouge qui tache et le cool, les beaufs et les élites, la gauche et la droite, la culture populaire et l'avant-garde, une vidéo de Lomepal et une imitation des Grosses têtes, le blackface d'Antoine Griezmann et un dérapage de Christine Angot, une fresque à l'Assemblée nationale et un dessin animé, Michel Leeb et Tintin, Banania et Édith Piaf.

Politiquement, les angles morts de notre histoire coloniale s'étendent bien au-delà des territoires racistes et xénophobes explorés le week-end des 28 et 29 septembre par Marion Maréchal et ses invité·es pendant la Convention de la droite. Ils dessinent une sorte d'archipel idéologique, une nébuleuse dans laquelle viennent parfois s'inscrire des astres de la galaxie progressiste –ceux-là même que les snipers néoconservateurs ont pris l'habitude d'appeler «le camp du bien».

Rendons à Chirac ce qui est à Chirac: son discours du 16 juillet 1995, au Vélodrome d'Hiver, mit fin avec courage à un des tabous les plus monumentaux de notre histoire moderne –le mythe gaulliste de la parenthèse de Vichy. Non, la France n'était pas qu'à Londres de 1940 à 1944. Oui, l'État français doit être tenu pour responsable de la déportation des Juifs (et des handicapés, homosexuels, opposants politiques, Tsiganes...) français sous l'Occupation.

Vingt-cinq ans après cet acte de reconnaissance fondamental, viendrait-il à l'esprit de Jean Leonetti, pour qui la France a donc colonisé avec humanité, d'affirmer que notre pays a collaboré avec humanité?

L'universalisme dont nous nous réclamons à cor et à cri, sans voir que nos incessantes incantations en affaiblissent la portée et le contenu, doit être aussi une attitude rigoureuse face à l'histoire: tous les angles morts de notre mémoire collective doivent être explorés, questionnés et débattus.

Pourquoi n'est-ce pas toujours le cas en ce qui concerne la colonisation, le commerce triangulaire, l'esclavage?

Il y a six mois, j'ai dénoncé avec Mame-Fatou Niang le système de représentations sur lequel repose ce tableau d'Hervé Di Rosa, censé commémorer la première abolition de 1794, à l'Assemblée nationale.

Accroché en 1991, le panneau fait partie d'une vaste fresque racontant les grandes heures de l'histoire législative française sur les murs du Palais-Bourbon. Nous avons eu beau expliquer que ni les intentions de l'auteur, ni ses références antiracistes, ni son travail en Afrique ne contribuent à la pertinence historique de son œuvre, rien n'y a fait: nous avons été immédiatement mis au nombre des «militants de la cause noire», des «communautaristes», des «obsédés de la race» et des «censeurs» qui voulaient alors faire interdire Les Suppliantes d'Eschyle à la Sorbonne et l'exposition Toutânkhamon à La Villette. Dans ce duel arbitraire entre indigénistes et universalistes, notre voix hybride est vite devenue inaudible.

Le corps noir ne peut plus être une page blanche

On nous a aussi décrits comme des incultes, incapables de reconnaître le style Di Rosa dans ces lèvres surdimensionnées, ces yeux exorbités et ces sourires éclatants de blancheur: l'artiste dessinerait tous ses personnages de la même façon. Une rapide recherche prouve le contraire, mais l'essentiel est ailleurs: ce tableau, quelles que soient les intentions et le geste artistique qui ont présidé à sa réalisation, est constitué de codes graphiques concourant à une vision déshumanisée et stéréotypée du Noir.

La question, en d'autres termes, n'est plus: être ou ne pas être raciste. Elle devient: avoir ou ne pas avoir le racisme comme horizon esthétique, perpétuer ou pas son imaginaire, en être dépositaire ou refuser son legs. De cette question première en découle bien d'autres, tout aussi importantes au regard des zones d'ombre qu'elles font apparaître:

  • Comment a-t-on pu juger opportun de commémorer la première abolition de l'esclavage, dans l'enceinte de l'Assemblée nationale, par une représentation qui ne peut que renvoyer, même involontairement, aux avatars de l'iconographie raciste francophone, de Tintin au Congo aux pirates d'Astérix en passant par Banania?

  • Comment les élu·es de la République, sauf à être totalement aveugles à notre histoire, peuvent continuer à ignorer ce tableau sous leurs yeux depuis vingt-huit ans?

  • Comment les partisan·es autoproclamé·es de la liberté d'expression et de la licence poétique peuvent confondre à ce point la caricature, qui accentue les traits (physiques, psychologiques, sociaux, intellectuels) d'un individu, avec le stéréotype, qui essentialise les caractéristiques d'un groupe et en désindividualise les membres?

  • Qui, sur ce tableau, brise les chaînes des esclaves? À qui appartient la main invisible qui les avait enchaînés?

Les angles morts de cette innocente vision sont multiples: c'est une réalité. Sa fantaisie et son humour ne sont pas recevables: ce n'est qu'une opinion, que tout un chacun a le droit de contester, mais à condition de ne pas se cacher derrière des arguments aussi vides que ceux de la concurrence victimaire ou du politiquement correct importé des États-Unis. Un débat sur le fond doit être ouvert.

À sa sortie en 1997, La Vie est belle, de Roberto Benigni, avait suscité de virulentes controverses touchant à la représentation que le film donnait de la Shoah. L'Italie s'était déchirée, certains conseillant au réalisateur de revoir Nuit et Brouillard et de relire Adorno. Premier constat: le débat avait eu lieu. Deuxième constat: il s'agissait de cinéma, c'est-à-dire d'un médium ayant sur la peinture l'avantage du mouvement et du contexte. Troisième constat: les nazis y étaient l'objet de la satire, pas les déportés. Dernier constat: la chambre à gaz était . Sur la fresque d'Hervé Di Rosa, l'arme du crime (bateau négrier, carcan, fouet) et le coupable sont absents, évacués de l'histoire. Ne restent que les victimes, figées dans un rire béat qui ne veut rien dire.

Cette oblitération doit nous interpeller. De la même manière qu'on ne peut plus penser, raconter, croire au monde de la même façon après l'Holocauste, le corps noir ne peut plus être une page blanche, aujourd'hui, dans une ancienne puissance coloniale. Sauf à nier l'histoire, on ne peut pas faire comme si les représentations racistes et pseudo-scientifiques sur lesquelles s'est appuyée la colonisation de l'Afrique n'avaient pas existé.

Épisode décontextualisé

Pourtant, en France, ce négationnisme de bon aloi est diffus. Il nous permet de considérer le racisme comme un objet extérieur, hors sol, à la fois étranger à nous et obsolète. Il imprègne de nombreuses dimensions de notre quotidien, comme l'ont admirablement montré Lydie Moudiléno et Étienne Achille dans Mythologies postcoloniales. La culture populaire, dans laquelle l'esprit du temps se dépose, strate après strate, nous invite à une archéologie de ces empreintes à travers les époques.

Hier, c'étaient les paroles du «Grand Voyage du pauvre Nègre», chanson interprétée par Édith Piaf, qui raconte l'histoire d'un Africain transporté dans la soute d'un vieux cargo à Bornéo.

Ce n'est ni le point de vue ni l'utilisation de la première personne qui pose problème ici, mais le saisissant contraste entre le parler «petit-nègre» du personnage dans les trois refrains («Monsieur Bon Dieu, C'est pas gentil, Moi pas vouloir quitter pays») et les trois couplets dans lesquels un narrateur raconte l'histoire de l'infortuné à la troisième personne et dans un registre poétique («Et dans la soute pleure un nègre, Un pauvre nègre, un nègre maigre, Un nègre maigre dont les os semblent vouloir trouer la peau»).

Dans Le français est à nous! Petit manuel d'émancipation linguistique, Maria Candea et Laélia Véron analysent la construction historique et la fonction politique du français «petit-nègre» comme codes de stéréotypes imaginés par les dominants. Elles rappellent aussi que Le Petit Robert, dans son édition de 1993, citait un vers de la chanson en exemple de ce langage fantasmé.

Si les enfants qui découvrent aujourd'hui les aventures de Tintin et d'Astérix n'ont aucune conscience de cet arrière-plan visant à légitimer l'entreprise coloniale, les fans de Lomepal ne sont pas nécessairement plus au fait de ce qui est en jeu dans le clip vidéo de «La vérité», tourné par deux caméras en simultané pendant une émission en direct de Radio Nova.

La référence explicite, dans la thématique comme dans la forme (mise en scène de meurtres, oscillation entre comique et tragique, vrai-faux plan-séquence), c'est la vidéo du titre de Childish Gambino, «This is America».

Dans le show postmoderne de Lomepal, la violence symbolique du texte, qui évoque la rivalité et la jalousie entre rappeurs, est montrée sous la forme d'une double exécution, par arme à feu puis par lynchage, le bourreau devenant la victime dans une relecture radicale de l'arroseur arrosé.

En d'autres termes, ce que dénonce avec force «This Is America» –les assassinats du Ku Klux Klan, les violences policières, la criminalisation de la minorité afro-américaine– devient ici une métaphore. On ne meurt pas pour de vrai: le couple exécuteur/exécuté, joué par Lomepal et Roméo Elvis, revient à la vie en dansant et en rigolant.

À l'arrivée, l'épisode historique de référence se retrouve totalement décontextualisé. On ne sait plus de quoi on parle (la mort tout court ou la mort médiatique?), ni ce qu'on regarde (la France ou les États-Unis?). Peu importe, puisque cette révision pop est une pochade entre potes.

Mise à distance du contact colonial

Le racisme made in France, c'étaient aussi les sketches de Michel Leeb, auxquels fait écho par exemple l'imitation récente d'Aya Nakamura par Florian Gazan.

C'est l'utilisation du terme blackface à propos du «déguisement» d'Antoine Griezmann, alors que le mot barbouillage existe depuis des siècles et a une histoire spécifiquement française.

C'est un dessin animé dans lequel une princesse devient laide quand elle devient noire.

C'est la levée de boucliers sur la notion aberrante de racisme anti-blancs après les propos baldwiniens de Lilian Thuram sur «les Blancs», alors que James Baldwin est un des saint-patrons de l'antiracisme en France.

Ce sont des manuels d'histoire qui ne font pas leur travail, présentant une chanson de geste de la colonisation à la gloire de ses hommes providentiels et des bienfaits que la France a apportés aux territoires conquis.

C'est, enfin, l'absence du mot «Afro-français» dans le dictionnaire: qui sont, historiquement, les Noir·es de métropole et des DOM-TOM?

La mise à distance du contact colonial et de ses conséquences n'est pas uniquement symbolique: elle est aussi spatiale et géographique. Alors qu'aux États-Unis, le musée national de l'histoire et de la culture afro-américaines se dresse à l'ombre du Washington Monument, lieu de mémoire face au lieu de pouvoir, le Mémorial ACTe de Pointe-à-Pitre est la seule institution française d'envergure dédiée à la traite et à l'esclavage. En métropole, à Bordeaux ou à Nantes, leur mémoire est au mieux discrète, alors que les noms de négriers continuent à s'afficher sur les plaques de rue, inscrits dans l'imaginaire urbain.

Pages arrachées à la version officielle

Quitter l'état d'innocence, le coma historique dans lequel nous sommes plongé·es en ce qui concerne la colonisation, ce n'est pas une posture décoloniale, victimaire ou repentante. Il s'agit, ni plus ni moins, d'appliquer l'universalisme et l'humanisme que nous revendiquons comme l'apogée de l'esprit français en connaissant et en acceptant l'histoire dont nous sommes tous et toutes issu·es.

Les épisodes oubliés ou passés sous silence ne manquent pas dans notre passé colonial. Pensons par exemple à la révolte de Saint-Pierre, qui précéda en Martinique la nouvelle du décret de l'abolition de 1848 et permit son application locale. Pensons à Toussaint Louverture, au Cap-Français, à la loi du 20 mai 1802 qui revint sur la première abolition, jamais appliquée en Martinique, ainsi qu'aux arrêtés consulaires qui rétablirent l'esclavage en Guadeloupe et en Guyane.

Les pages arrachées à la version officielle de notre histoire sont aussi nombreuses à l'époque postcoloniale, en Afrique du Nord et en Afrique de l'Ouest, mais aussi en outre-mer. Quel·le élève français·e a entendu parler du massacre d'État qui eut lieu en Guadeloupe les 26 et 27 mai 1967, après l'échec de négociations salariales entre le patronat blanc et les ouvriers noirs?

Ouvrir le débat sur toutes ces zones d'ombre, le candidat Macron avait semblé y songer avant d'oublier. Faut-il sur la colonisation une loi semblable à la loi Taubira du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité? La question mérite d'être posée et tous les avis contradictoires entendus.

Seulement alors serons-nous en mesure, comme l'écrivait Senghor, de «déchirer les rires Banania sur tous les murs de France».

Julien Suaudeau Écrivain et enseignant

Newsletters

En Californie, les tensions entre sans-abri et résidents s'accentuent

En Californie, les tensions entre sans-abri et résidents s'accentuent

Campements, seringues et misère humaine mettent à l'épreuve la tolérance et la compassion en Californie.

«Je ne veux pas me convertir si je ne crois pas en Dieu»

«Je ne veux pas me convertir si je ne crois pas en Dieu»

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Lucile, athée, dont le compagnon souhaite qu'elle se convertisse à sa religion avant de pouvoir envisager de fonder une famille.

«Je comprends qu'il y a quelqu'un, je prends le plus grand couteau»

«Je comprends qu'il y a quelqu'un, je prends le plus grand couteau»

[Épisode 4] Trouver un homme dans l'appartement qu'il habite avec sa petite amie, lui sauter dessus, plaider le crime passionnel. Charles Sievers a réalisé le scénario qu'il avait écrit six ans avant.

Newsletters