Santé / Société

Dans l'affaire Lubrizol, le gouvernement fait tout son possible pour ne pas être cru

Temps de lecture : 5 min

L'incendie de l'usine rouennaise est d'ores et déjà un cas d'école paradoxal, où l'on voit le pouvoir exécutif participer bien contre son gré à la montée d'une angoisse collective.

Débris fumants à l'usine Lubrizol de Rouen, le 27 septembre 2019. |  Lou Benoist / AFP
Débris fumants à l'usine Lubrizol de Rouen, le 27 septembre 2019. |  Lou Benoist / AFP

Yvon Robert, maire (PS) de Rouen, l'a affirmé le 1er octobre sur RTL: l'eau de sa ville est bel et bien «potable». Dans le même temps, il faut faire avec les odeurs, «difficiles à supporter à certains moments». En déplacement dans la ville normande, le Premier ministre Édouard Philippe a assuré que ces odeurs «ne sont pas nocives». Mais comment peut-on boire de l'eau du robinet sans s'inquiéter, quand l'air est insupportable à respirer?

«Je ne suis ni physicien, ni chimiste, nul ne peut tout savoir, dans ces domaines-là», a reconnu Yvon Robert, par ailleurs président de la métropole Rouen Normandie, avant de dire sa confiance «dans les techniciens, les scientifiques, les ingénieurs».

«Les premières données disponibles ne posent pas de problème quant aux normes habituelles, notamment en termes de danger, de toxicité», a souligné le maire, mais «toutes les analyses ne sont pas terminées». «Nous avons tous besoin d'informations, car à la fois la population en souhaite et les élus en ont besoin pour expliquer, réexpliquer, réexpliquer toujours», a-t-il insisté.

Mais encore une fois, comment le politique pourrait-il expliquer quand le scientifique ne sait pas (encore) tout dire de la réalité et de sa possible toxicité?

À cet égard, l'incendie de l'usine Lubrizol de Rouen, le 26 septembre, constitue dès à présent un cas d'école: il cristallise une somme d'inquiétudes collectives souterraines et met soudain en lumière les limites de la crédibilité politique dans le champ du sanitaire.

Course à la rationnalité

Moins d'une semaine après un incident certes spectaculaire mais qui n'a fait aucune victime, on découvre un gouvernement –et plus généralement des pouvoirs publics– engagés dans une course accélérée à la rationalité, qui pour l'heure semble perdue d'avance. Devant eux, largement en tête, la contagion des rumeurs, mensonges et autres fausses nouvelles amplifiée par les réseaux sociaux.

On a ainsi pu voir circuler des photos et vidéos d'oiseaux morts qui n'avaient aucun rapport avec l'incendie. Puis émergea un faux communiqué prétendument attribué à l'Agence régionale de santé des Hauts-de-France et à la préfecture de Seine-Maritime, sans oublier des vidéos d'une eau noire sortant de robinets de lavabo amplement relayées sur les réseaux sociaux.

Et les mêmes réseaux de publier des accusations visant des médias coupables d'avoir privilégié la mort de Jacques Chirac au détriment de cet accident –jusqu'à Télérama: «Une usine classée Seveso brûle et les télés regardent ailleurs».

Cinq ministres, dont le Premier, se sont déplacé·es à Rouen pour répéter qu'il n'y avait a priori aucun risque pour la santé et que les résultats des dosages toxicologiques dans l'air, l'eau et les sols seraient rendus publics dès qu'ils seraient disponibles.

Au même moment, on apprenait que des interdictions et des destructions de denrées alimentaires étaient prononcées par les autorités, au grand dam des paysans et des éleveurs de plus d'une centaine de communes –sans oublier toutes les personnes qui avaient choisi de consommer local. Pas de danger, mais une série de mesures apparemment contradictoires prises au nom d'un principe de précaution plus ou moins mal compris.

Le 27 septembre, à Rouen, la ministre des Solidarités et de la Santé Agnès Buzyn déclarait que «la ville est clairement polluée par les suies» et disait comprendre l'inquiétude de la population. À ses côtés, Élisabeth Borne, ministre de la Transition écologique et solidaire, relevait qu'il n'y avait «pas de polluants anormaux dans les prélèvements effectués».


Élisabeth Borne, Agnès Buzyn et Pierre-André Durand, préfet de Seine-Maritime, en visite à l'usine Lubrizol de Rouen, le 27 septembre 2019. | Lou Benoist / AFP

Les habitant·es ont toutefois été invité·es à nettoyer leurs logements «uniquement à l'eau en portant des gants de ménage, sans utiliser de nettoyeur haute pression pouvant mettre en suspension les particules». En cas de contact accidentel avec les suies, les autorités sanitaires préconisent de se laver immédiatement avec du savon ordinaire et «si besoin se rincer les yeux avec du sérum physiologique». Agnès Buzyn a précisé qu'il n'était pas nécessaire de porter un masque, tout en comprenant qu'on choisisse de le faire.

Didier Guillaume, ministre de l'Agriculture, a pour sa part tenu à «apporter son soutien aux agriculteurs [...] touchés par les dépôts de suie dus à l'incendie de l'usine Lubrizol». «Les agriculteurs touchés par cette pollution sont des victimes et vous serez indemnisés comme des victimes. Les coupables seront condamnés et l'État vous accompagnera», a-t-il promis.

Dans les communes concernées, on pointe pourtant la mauvaise la gestion de l'incendie et de ses retombées par le préfet de Seine-Maritime. Plusieurs maires ont confié leur solitude face à la crise; des membres du corps enseignant ont refusé de faire cours dans de telles conditions.

Promesse de transparence

Le 30 septembre, 500 Rouennais·es mobilisé·es via les réseaux sociaux et encadré·es par un important dispositif de police manifestaient aux cris de «On veut la vérité, on ne veut pas crever!».

Le même jour, devant ce qu'il reste de l'usine Lubrizol, Édouard Philippe rencontrait la presse: «L'ensemble des analyses nous permet de dire que la qualité de l'air n'est pas en cause. [...] C'est ce que me disent les scientifiques. Je sais que nous vivons à une époque où la parole publique est souvent mise en cause et décrédibilisée mais, en la matière, nous avons fait preuve de transparence totale», se défendait le Premier ministre.


Édouard Philippe en visite à Rouen, le 30 septembre 2019. | Lou Benoist / AFP

«Pour faire face à l'inquiétude légitime des populations, il n'y a qu'une solution: le sérieux et la transparence complète et totale, martelait-il. Nous avons souhaité faire en sorte que tout ce qui est su, que toutes les analyses qui sont réalisées soient rendues publiques.»

Tout est dit, ou presque, par un Premier ministre qui semble battre en retraite face à un nouvel adversaire redoutable, acceptant que la décrédibilisation de la parole publique puisse être supérieure aux preuves réitérées d'une volonté gouvernementale de transparence.

C'est d'ailleurs la même volonté de transparence qui anime les membres du récent Collectif Lubrizol, un groupe Facebook de résident·es de l'agglomération rouennaise visant à «faire la lumière sur cette catastrophe sanitaire, sociale, écologique d'ampleur nationale».

On observe ainsi en direct, et pour la première fois de cette manière en France, à un début de faillite de ce qui avait été mis en place avec succès à la fin du siècle dernier dans le cadre de l'affaire de la vache folle: parallèlement au principe de précaution, la séparation théorisée de l'évaluation scientifique du risque et de la gestion politique de ce dernier.

Il y a bien sûr, aujourd'hui, l'invraisemblable cacophonie gouvernementale et l'absence totale de maîtrise de la communication de l'exécutif. Mais plus généralement, l'incendie de Rouen démontre que cette séparation entre l'évaluation du risque et sa gestion est devenue impossible, du fait notamment des réseaux sociaux et des perturbations majeures qu'ils induisent dans le champ politique.

La situation peut vite devenir inextricable et ingérable pour l'exécutif, prisonnier d'une transparence qu'il promet sans pouvoir l'offrir dans l'instant. C'est là du pain bénit pour les dynamiques complotistes, sur fond d'angoisses collectives environnementales.

Et puis, hasard ou fatalité, l'incendie de l'usine Lubrizol de Rouen entre en résonance avec celui de Notre-Dame de Paris en avril dernier, qui alimente une polémique croissante sur les failles et les fautes dans la gestion des risques d'exposition au plomb de la population. Un double cas d'école en somme, qui voit des édifices religieux ou industriels brûler et un pouvoir exécutif comme piégé par une vérité qu'il dit chercher quand on l'accuse de la camoufler.

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