Culture

«David Makes Man», une série d'ados pas comme les autres

Temps de lecture : 6 min

Le scénariste oscarisé Tarell Alvin McCraney signe une série évoquant avec justesse la difficulté de grandir normalement quand on est noir, pauvre ou en questionnement sur son identité sexuelle.

Akili McDowell dans David Makes Man. | Capture d'écran via YouTube
Akili McDowell dans David Makes Man. | Capture d'écran via YouTube

C'est la guerre dans l'univers du streaming. On avait déjà Netflix, Amazon et Hulu qui se tiraient la bourre, et avec l'arrivée d'Apple TV +, HBO Max et Disney+ (et plein d'autres) cet automne, l'univers des plateformes de SVOD est sur le point de devenir sérieusement saturé.

Pour dominer la concurrence, chacune y va de sa série star. Pour Apple, c'est The Morning Show, la série avec Reese Witherspoon et Jennifer Aniston; pour Disney+, c'est The Mandalorian, un western situé dans l'univers de Star Wars; et pour Peacock (la plateforme NBC), un remake de Battlestar Galactica.

Ces dernières années, le monde des séries et du ciné s'est ainsi mué en une constellation de franchises et de projets menés par une ou plusieurs grosses stars. Dans cet écosystème de plus en plus étouffant, les plateformes de streaming ont pu représenter un espace de liberté et de créativité pour des voix plus originales et indépendantes –on voit mal des projets comme Orange Is the New Black, Big Mouth, BoJack Horseman (Netlfix), PEN15, The Bisexual (Hulu) ou encore Transparent (Amazon) exister sur des chaînes traditionnelles (du moins à l'époque de leur sortie). La crainte est donc de voir cet espace de liberté se transformer peu à peu en un autre univers aseptisé, avec des productions à algorithmes remplies de stars mais dénuées d'âme.

Le gros plan: «David Makes Man» (OWN)

Si on a l'impression que toutes les séries se ressemblent de plus en plus, ce n'est pas le cas de David Makes Man, série aussi lyrique qu'originale créée par Tarell Alvin McCraney, le brillant scénariste de Moonlight. On y retrouve d'ailleurs beaucoup de thèmes déjà explorés dans son film oscarisé, puisqu'elle parle de pression sociale et de la difficulté de juste grandir normalement quand on est noir, pauvre ou en questionnement sur son identité sexuelle.

Le héros, David, est un jeune collégien qui vit avec son petit frère et sa mère dans une banlieue pauvre de Miami et qui étudie dans une école huppée réservée aux enfants surdoués. À la maison, sa mère a du mal à joindre les deux bouts et les dealers lui font de l'œil. À l'école, David a honte de son origine sociale et est dans un état d'anxiété permanente: il transpire, il a des tics nerveux et il paraît généralement écrasé par la pression du quotidien (Akili McDowell crève l'écran du haut de ses 16 ans).

C'est pour représenter la psyché du jeune homme que la série fait très fort. Empreinte de réalisme magique, elle nous plonge dans les hallucinations et projections rêveuses de David: quand il est stressé, les décors s'effondrent et les murs de la cité se referment sur lui.

Si elle aborde beaucoup de moments communs à toutes les séries d'ados (le bal de promo, les premiers émois amoureux), David Makes Man arrive à nous donner une impression de jamais vu. Cela tient à la fois au talent du casting (principalement des inconnus), à la beauté de l'écriture et de la réalisation, mais aussi à la spécificité de l'histoire. Rares sont les séries sur l'adolescence qui parlent également de pauvreté, de vulnérabilité masculine ou de code-switching.

Chaque personnage est écrit avec nuance et empathie, de la mère de David, Gloria, au dealer charismatique de la cité, en passant par Mx. Elijah, la voisine gender fluid. Mais l'intrigue la plus touchante est sans doute l'amitié de David avec Seren, issu d'un milieu bien plus aisé, mais qui vit un enfer avec ses parents abusifs et semble questionner sa sexualité. Une série bouleversante et unique.

On regarde aussi...

Undone (Amazon) – Si vous avez aimé les dialogues mordants et les réflexions métaphysiques de Russian Doll, vous aimerez sans doute cette belle série d'animation rotoscopique.

American Horror Story: 1984 (Canal +) – On remercie Ryan Murphy pour les épisodes de moins de 40 minutes et les scènes de Gus Kenworthy en minishort.

Top Boy (Netflix) – Si The Wire se déroulait à Londres et s'intéressait surtout aux guerres de pouvoir entre les dealers (et était un peu moins bien écrit quand même).

Les Sauvages (Canal +) – Un casting impeccable, une intrigue haletante, une réalisation soignée… Bref, le genre de série française qu'on aimerait voir plus souvent.

The Politician (Netflix) – La série symptomatique de la Peak TV: une esthétique léchée, un casting impressionnant, mais ça reste creux et artificiel.

Transparent (Amazon) – Dommage pour une si belle série de finir sur un musical d'1h40 tour à tour frustrant, touchant et gênant.

The Good Place (Netflix) – La seule comédie à faire référence à Kant au moins une fois par épisode est de retour pour sa dernière saison, et on se régale déjà.

Criminal (Netflix) – On a beau nous offrir quatre versions différentes de la même série, aucune n'est vraiment intéressante.

L'épisode culte: «Part 8» («Twin Peaks: The Return», épisode 8)

Dans le Twin Peaks de 1991, David Lynch et Mark Frost s'amusaient à subvertir les codes du soap opera en mêlant une intrigue mystérieuse et des éléments loufoques. En reprenant la série culte vingt-cinq ans plus tard, les deux hommes ont prolongé leur réflexion avec une saison méta déroutante et extrêmement expérimentale (elle peut en effet être lue comme une méditation sur les concepts de sequel et de fan service, voire sur l'idée même de divertissement télévisuel).

Tout ça n'est jamais plus évident que lors de l'épisode 8, instantanément élevé au rang de classique parmi les fans de Lynch. Il se passe beaucoup de choses dans ce volet: Evil Cooper se fait tirer dessus, un faux Abraham Lincoln recouvert de suie terrorise une petite ville américaine en demandant du feu à tout le monde, une jeune fille avale un gros insecte-grenouille et le Pompier souffle des boules de lumière magiques (honnêtement, ne cherchez pas à comprendre). Il y a aussi un concert de Nine Inch Nails.

Mais la séquence la plus marquante arrive au bout d'une quinzaine de minutes: nous voilà en 1945, dans un désert du Nouveau-Mexique. Démarre alors une expérience sensorielle hallucinante. Sous nos yeux, David Lynch recrée l'impact du premier essai atomique, pendant de longues minutes trippantes qui associent des explosions de couleur et de texture aux violons stridents de Thrène à la mémoire des victimes d'Hiroshima, de Krzysztof Penderecki. Car c'est en fait l'origine du Mal et la perversion de l'Amérique d'Épinal que veulent nous raconter Lynch et Frost (oui, on sait que là, 75% du lectorat a décroché), dans un épisode qui aurait peut-être plus sa place au Palais de Tokyo que sur un écran de télé tellement il repousse les limites du médium. Les cyniques appelleront ça de la prétention, les converti·es du génie. Mais quoi qu'il en soit, aucun autre épisode de série n'a jamais ressemblé à ça.

Le crush: Tobias Menzies (Richard dans «This Way Up»)

Il est dans TOUTES les séries british de l'histoire (notamment Game of Thrones, où il jouait Edmure «Bayrou» Tully), mais il n'a jamais été aussi mignon et touchant qu'ici, dans le rôle d'un père un peu coincé et déboussolé par la garde soudaine de son fils.


Capture d'écran via YouTube

Peak de chaleur: Quand il prend la main d'Aine pour la réconforter, mais qu'il est pas trop sûr de son move.

Le courrier des séries

«Pour vous, quelle a été la plus grosse révélation série cette année?»
– Soilhy

Même si à Peak TV, on est des grandes fans de superlatifs, on aurait un peu de mal à ne choisir qu'une seule révélation pour cette année très chargée niveau télé (et elle n'est pas encore finie!). Il y a d'abord Russian Doll (Netflix), un petit bijou de créativité écrit par Natasha Lyonne, Amy Poehler et Leslye Headland. On y suit Nadia (Natasha Lyonne, impressionnante), une New-Yorkaise pleine de gouaille qui ne cesse de mourir. Sous son humour noir et sa bande-son entraînante, la série se révèle également tendre et profonde, surtout lorsqu'elle aborde des sujets comme le trauma ou la solitude. On a hâte de voir la suite, même si on ne peut s'empêcher de craindre qu'elle ne soit pas à la hauteur de ce premier chapitre.

Il y a aussi PEN15, une comédie sur la puberté où les deux héroïnes sont jouées par des comédiennes d'une trentaine d'années (Maya Erskine et Anna Konkle) grimées en adolescentes. Ça ne devrait pas fonctionner, mais on a rarement vu une série aussi juste et drôle sur ces années ingrates. PEN15 aborde des questions comme la masturbation, le sentiment d'exclusion, les complexes physiques et les crushes amoureux avec un aplomb, un humour et une intelligence inébranlables. Et puisqu'on parle de révélations, Maya Erskine y est particulièrement brillante et on vous conseille de retenir son nom.

Et puis, parce qu'une série n'a pas forcément besoin d'être nouvelle pour être remarquable, il ne faut pas oublier Fleabag, stupéfiante d'intelligence, d'humanité et d'humour et qui nous a rendues très très jalouses de Phoebe Waller-Bridge (pour son cerveau, mais aussi pour sa proximité avec Andrew Scott).

Quant à Succession, elle confirme avec un second chapitre à la fois jouissif et cruel qu'elle est l'une des meilleures séries dramatiques de ces dernières années.

Ces textes sont parus dans la newsletter bimensuelle Peak TV.

Anaïs Bordages Journaliste

Marie Telling Journaliste

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