Politique / Culture

Jacques Chirac et la musique, salut l'artiste!

Temps de lecture : 7 min

L'ancien président de la République n'était pas vraiment réputé pour ses goûts musicaux. Cela ne l'a pas empêché d'essayer de se mettre quelques stars de la chanson dans la poche.

Jacques Chirac entouré de joueurs d'accordéon lors d'une course cycliste, le 7 août 1986 à Chaumeil, en Corrèze. | René Jean / AFP
Jacques Chirac entouré de joueurs d'accordéon lors d'une course cycliste, le 7 août 1986 à Chaumeil, en Corrèze. | René Jean / AFP

Madonna, Michael Jackson, Bono, Yves Duteil… Tous ces monstres sacrés de la pop n'ont pas seulement en commun l'amour de la musique bien torchée. Ils ont également eu le privilège de croiser au cours de leurs carrières respectives un homme qui ne brillait pourtant pas spécialement par sa mélomanie: Jacques Chirac.

Chirac et la musique, c'était compliqué. En 2008, quand il croise Mick Jagger dans une expo parisienne, c'est pour demander quelques instants plus tard à son gendre d'alors, l'ancien judoka Thierry Rey: «Tu peux me rappeler le nom de ce braillard?»

Interrogé sur le sujet vendredi 27 septembre par France Musique, l'ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon s'est montré plutôt réservé: «La musique, ce n'était pas vraiment son affaire.»

On n'en saura pas beaucoup plus, si ce n'est que l'ancien président aimait écouter de la musique japonaise, mais aussi «Le marteau sans maître» de Pierre Boulez. Pourquoi pas.

L'autre marotte de Jacques Chirac est connue: la musique militaire –un intérêt qui l'a même poussé à fonder un club des amateurs de musique militaire à l'Assemblée nationale. Peu de choses ont filtré sur cette société secrète, ses membres et ses objectifs concrets.

Dernier élément à peu près certain: si la fille de l'ancien président née en pleine période yéyé s'appelle Claude, il est très peu probable qu'il s'agisse d'un hommage à Cloclo.

Ce papier devrait donc s'arrêter ici. Sauf que politique oblige, Chirac n'a eu d'autre choix que de composer avec les artistes, et s'il comptait quelques admirations parmi les musicien·nes classiques (Rostropovitch, entre autres), pour le reste, la partition s'est écrite dans la douleur.

«Marseillaise» accordéonisée

Line Renaud est l'une des premières –si ce n'est la première– à rejoindre Chirac, dès 1975. Les stars de la pop ne se jettent pourtant pas à ses pieds, d'autant que Chirac n'offre pas les meilleures garanties de bon goût musical. Pour sa campagne parisienne de 1977, son équipe balance l'ultra-kitsch «Chirac pour Paris», pas tout à fait dans l'esprit disco et punk de l'époque.

Élu maire de la capitale, Chirac profite de son nouveau statut pour mieux se rapprocher des stars de la chanson. Parmi eux, Georges Brassens, reçu un soir de 1979 pour la remise des Grands prix du disque –mais pas de quoi convertir le moustachu anarchiste au chiraquisme.

Deuxième chance le même soir avec le jeune et dynamique Laurent Voulzy. Ont-ils seulement parlé de l'ignoble reprise de «Rockcollection» pastichée en «Chiracollection» par Jean Roucas deux ans plus tôt?

Pour sa première campagne présidentielle en 1981, le paysage musical chiraquien est triste. Johnny soutient Valéry Giscard d'Estaing et Dalida chauffe la salle dans les meetings de François Mitterrand. Pour son grand raout au Parc des Princes, Chirac a droit de son côté à une «Marseillaise» accordéonisée et chantée par Line Renaud.

Une performance aussi funky que le douloureux hymne de campagne qui près de quarante ans plus tard continue de ruiner les cerveaux de plusieurs millions de Français·es [nous avons la décence de ne pas republier le titre ici, ndlr].

Toujours coincé à la mairie de Paris après son échec présidentiel, Chirac se cherche encore musicalement. On le croise en 1984 backstage au concert de Queen. Ah ah, non, pas du tout: on le croise dans les coulisses du spectacle de Chantal Goya, ancienne giscardienne, au Palais des congrès. Au même évènement, on remarque la présence de Dalida, en rupture mitterrandienne dans tous les sens du terme.

Le couple Chirac et Line Renaud au spectacle «Le mystérieux voyage de Marie-Rose» de Chantal Goya, le 8 novembre 1984 au Palais des congrès de Paris. | Joël Robine / AFP

Sacrément chic, cette Madonna

Chirac commence à cette époque à s'ouvrir à l'international. En 1983, c'est Julio Iglesias qui se pointe à la mairie de Paris pour recevoir un énième disque d'or. Visiblement, le latin lover en garde un souvenir ému, puisqu'il a tweeté hommage et photo peu après l'annonce de la mort de l'ancien président.

Le coup de maître intervient en 1987. Alors Premier ministre, Jacques Chirac n'a pas vraiment la cote auprès des jeunes, qui ont passé l'hiver 1986 dans la rue contre la loi Devaquet –des manifs marquées par la mort de Malik Oussekine.

Au rayon pop, Madonna est incontestablement devenue l'idole de la jeunesse. Alors pour redorer son blason auprès de cette dernière, et tant qu'à faire se mettre aussi les prépubères dans la poche, Chirac offre Madonna à Paris. Coup de com' magistral, soufflé par sa fille Claude, alors âgée de 24 ans.

Pour commencer, Chirac se retrouve bombardé dans une double page de Podium, le magazine ado de référence, casque de walkman sur la tête, pour l'une des photos les plus WTF de sa carrière.

Podium en profite pour lâcher une centaine de caisses de pommade sur le Premier ministre: «Que ne fut pas notre joie lorsque nous avons appris que Madonna viendrait cet été en France. Mais notre joie s'assombrit brutalement lorsqu'une dépêche tomba, nous annonçant brutalement que le concert serait annulé faute de lieu pour accueillir la star. Et c'est là qu'un homme pas comme les autres est intervenu: monsieur le Premier ministre et maire de Paris: Monsieur Jacques Chirac.»

Ce n'est pas tout: Jacques Chirac, décidément d'humeur généreuse, offre carrément cinquante places pour le concert! Des places dédicacées! Par Madonna? Non, par Jacques Chirac. Oui, cinquante personnes se sont pointées en 1987 au parc de Sceaux avec une place pour le concert de Madonna dédicacée par Jacques Chirac. À ce niveau de compétition, Chirac n'a plus de rival.

Inutile de revenir sur la réception de la star à Matignon. La photo est restée dans l'histoire, le Chirac cool et moderne est né, même s'il aurait pu choisir un mot un peu moins désuet que «chic» pour qualifier le geste solidaire de Madonna, qui fait don à cette occasion de 500.000 francs pour la recherche contre le sida.

Lancé à toute berzingue sur l'autoroute du kif', Chirac enchaîne. Dans la cultissime double page de Podium, il enfume son naïf lectorat en plaçant Michael Jackson parmi ses chanteurs favoris. C'est donc tout naturellement que Jacquot meets Jacko en 1988 pour une photo surnaturelle. Clic clac, merci Kodak, et au passage, une médaille de la ville de Paris pour le King of Pop.

Un an plus tard, il enchaîne avec Frank Sinatra, Liza Minnelli et Sammy Davis Jr., avant de se frotter à Miles Davis en personne. C'est un peu moins jeune que Michael Jackson, mais niveau crédibilité, on approche le presque parfait.


Jacques Chirac et Miles Davis à l'Hôtel de ville de Paris, le 3 novembre 1989. | Gérard Julien / AFP

«Un cœur gros comme ça»

En 1988, Chirac lance sa deuxième campagne présidentielle. Pour ses meetings, Chirac débarque sur «The Final Countdown» d'Europe. C'est bien la preuve que si la musique l'intéressait un tant soit peu, il n'aurait jamais laissé faire ça –et non, le fait que le titre était à la mode dans les années 1980 n'est pas une excuse.

Pourtant, Chirac bénéficie enfin d'un renfort musical de choc: Johnny Hallyday (bon, il avait également Mireille Mathieu, mais taisons ce soutien qui fait nettement moins honneur au rock'n'roll).

Les deux hommes se sont rapprochés depuis quelques années. VGE étant hors-jeu, Johnny se rabat tout naturellement sur Chirac. Et puis «On a tous quelque chose en nous de Jacques Chirac», ça claque nettement plus que «On a tous quelque chose en nous de Raymond Barre».

Pour fêter ça, la campagne Chirac s'offre une double page dans Télé Poche, avec ce qui restera comme l'une des citations les plus destroy de la carrière de Johnny, qui déclare à propos de son poulain présidentiel: «Il a un cœur gros comme ça.»

Mais un cœur gros comme ça, ça ne suffit pas à gagner une élection, et Chirac est bon pour attendre sept ans de plus. Johnny, lui, restera parmi les fidèles.

Quand Chirac accède enfin à l'Élysée en 1995, ça défile sec au Palais pour ramasser les légions d'honneur et autre breloques. L'indispensable Line Renaud bien sûr, le non moins dispensable Johnny, le fringuant Charles Aznavour, l'ultra-gauchiste Michel Sardou, l'über-punk Yves Duteil ou la postmoderne Nana Mouskouri. Bref, pas de grande nouveauté. Alors dans ces cas-là, on fait quoi? On joue à nouveau la carte de l'international.

C'est ainsi qu'en juin 2002, Chirac reçoit un Bono venu lui chanter son habituel couplet sur la dette des pays pauvres.


Bono et Jacques Chirac à l'Élysée, le 20 juin 2002. | Éric Gaillard / Pool / AFP

Le courant passe, et les deux remettent le couvert en février 2003, cette fois pour parler de la lutte contre le sida. Le président de la République est alors en pleine opposition à la guerre en Irak, et ça, Bono aime bien. Se dresser contre la guerre, c'est plus cool que des essais nucléaires.

Le chanteur de U2 en profite pour sortir de l'Élysée avec sa légion d'honneur. In the Name of Love. Tellement love qu'ils se croiseront encore en Écosse en 2005, à l'occasion d'un sommet du G8. C'est quand même plus sympa de se coltiner Bono que George W. Bush.

Pourtant, Bono n'écrira jamais une belle chanson sur son pote Jacques. Depuis quelques années, d'autres s'en chargent déjà, et ce n'est pas particulièrement flatteur: Bérurier Noir, Zebda, Mano Negra, Wampas et bien d'autres envoient leurs amabilités.

Hélas, ni Line Renaud, ni Johnny n'enregistreront d'hymne pro-Chirac en riposte. Il n'est jamais trop tard: peut-être qu'un jour, quelqu'un quelque part lui écrira la ritournelle qu'il aurait aimé entendre à son propos. Et si elle n'arrive jamais, ce qui est fort probable, alors Chirac aura eu bien raison de ne pas aimer la musique et de se réfugier dans les arts premiers. Au moins, les vieilles statues, ça ne chante pas.

Marc Dérian

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