Culture

«Atlantique», une épopée sorcière

Temps de lecture : 2 min

Le premier film de Mati Diop invente une fantasmagorie qui, entre histoire d'amour fou, spectres et enquête policière, prend à bras-le-corps les violences et les injustices d'un continent.

Ada (Mama Sané) face à l'océan, où est parti son amant. | Capture d'écran via YouTube
Ada (Mama Sané) face à l'océan, où est parti son amant. | Capture d'écran via YouTube

Ovationné à Cannes, où il a reçu le Grand prix du jury, Atlantique est le premier long-métrage de la jeune Franco-Sénégalaise Mati Diop, déjà remarquée en 2004 pour l'admirable moyen-métrage Mille Soleils.

Si elle repart, littéralement, de la situation de départ du chef-d'œuvre signé par son oncle Djibril Diop Mambety, répétant la grande scène de déclaration d'amour au bord de l'eau du début de Touki-bouki, c'est pour raconter une histoire d'aujourd'hui.

Une histoire qu'elle aborde déjà dans son premier court, Atlantiques, sur un mode minimaliste (un récit auprès d'un feu sur la plage), et qu'elle transforme cette fois en épopée sorcière.

Une histoire au temps de grands chantiers faisant surgir des tours arrogantes et inutiles dans les métropoles d'Afrique, monuments de corruption et de prétention construits par des ouvriers surexploités et méprisés.

Une histoire au temps des esquifs qui s'élancent sur l'océan, chargés de femmes et d'hommes en quête d'une vie meilleure, d'une vie vivable, et qui trop souvent sont dévorés par les vagues.

Cette histoire, sentimentale et réaliste, violente et tendre, Mati Diop la filme avec une attention sensuelle aux visages et aux corps des jeunes gens qui en sont les principaux protagonistes.

Il y a d'abord le visage et le corps de son héroïne, Ada, en lutte pour la vérité de ses sentiments, en lutte contre les carcans et les mensonges de la modernité comme de la tradition, mais aussi les visages et les corps de ses amies, les jeunes filles du quartier de Dakar.

Ada a reçu un message, blague sinistre, piège ou signe de l'au-delà? | Via Ad Vitam

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est cette présence charnelle qui ouvre l'espace à la dimension surnaturelle du film, avec le retour des victimes des injustices, venant hanter les vivant·es et réclamer justice.

Énergie vitale et beauté sombre

Les amants légendaires et troublants d'Atlantique sont les attracteurs de forces qu'ils incarnent et symbolisent à la fois. Les plans de la cinéaste sont d'une puissance visuelle incontestée, en particulier ceux de l'océan, mortellement dangereux et plein de promesses de vie –cet océan qui est devenu le tombeau de tant de jeunes gens de Dakar, de jeunes gens d'Afrique, de jeunes gens qui auraient dû être la jeunesse d'aujourd'hui.

Ces plans, comme autant de prières sauvages, participent d'une invocation où les puissances de la nuit trouvent naturellement place. Après qu'un mystérieux incendie a saboté le mariage arrangé d'Ada, l'inspecteur Issa enquête. Il n'est pas au bout de ses surprises.

En marche dans la ville, des corps de jeunes femmes, des âmes guerrières. | Capture d'écran via YouTube

Avec Atlantique, le film de fantômes trouve un sens presque littéral, où la présence active –et éventuellement destructrice– de ceux qui ne sont plus fonctionnent sur un fil archi-tendu entre fantasmagorie et justice.

S'y ajoute une proposition d'une incroyable audace quant au dépassement de la barrière entre femmes et hommes, une sorte d'érotisme fusionnel aussi transgressif du politiquement correct genré que des séparations et oppositions traditionnelles.

Aux côtés d'Ada et de ses amies, et ainsi également aux côtés de Souleyman et des autres ouvriers détruits par le vieil océan de l'exploitation et de l'injustice, Mati Diop sature d'énergie vitale et de beauté sombre cette réinvention de Roméo et Juliette pour le temps présent.

Atlantique

De Mati Diop

Avec Mama Sané, Nicole Sougou, Amadou Mbow, Ibrahima Traoré

Séances

Durée: 1h45. Sortie le 2 octobre 2019.

NB: Ce texte reprend des éléments de celui publié lors de la présentation du film au Festival de Cannes.

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