Médias / Monde

L'histoire du chasseur de vieux tweets racistes viré à cause de tweets racistes

Temps de lecture : 5 min

Les mésaventures d'un journaliste américain de l'Iowa reflètent l'absurdité de la course aux publications embarrassantes.

À qui le tour? | Charles Deluvio via Unsplash
À qui le tour? | Charles Deluvio via Unsplash

Carson King est devenu un héros du web –et de l'Iowa– grâce à une pancarte sur laquelle il demandait de l'argent pour acheter de la bière: «Besoin d'alimenter mes provisions en Busch Light: Venmo @Carson-King-25», avait-il inscrit.

L'agent de sécurité de 24 ans avait apporté l'écriteau à un match de football américain; il est passé à la télé et l'argent a afflué sur son compte Venmo.

Après avoir récolté 600 dollars [environ 550 euros] et acheté de la bière, Carson King a décidé de reverser la somme restante à l'hôpital pour enfants de l'université de l'Iowa. Rapidement, les marques Anheuser-Busch et Venmo ont annoncé qu'elles aussi feraient des dons. En quelques jours, la cagnotte a atteint plus d'un million de dollars.

«Cancel culture»

La gouverneure de l'État a créé une journée officielle «Carson King» et le principal quotidien de l'Iowa, le Des Moines Register, a publié un portrait dans lequel King est décrit comme une «légende» et «un exemple de gentillesse et de compassion».

Mais l'auteur de l'article, Aaron Calvin, a également fouillé le passé de ce «héros» et retrouvé deux tweets racistes écrits en 2012, quand King avait 16 ans. Il y compare des femmes noires à des gorilles et se moque des Noirs tués pendant la Shoah.

Averti par le journaliste avant publication du portrait, Carson King a tenu une conférence de presse pour s'excuser et tenter d'expliquer que ces tweets étaient des commentaires sur une émission comique qu'il regardait à l'époque.

Voulant éviter d'être associée à des propos racistes, la marque Anheuser-Busch, qui avait créé des canettes à l'effigie de King, a annoncé la fin de ce partenariat mais a continué à donner de l'argent à l'hôpital.

L'incident a été présenté comme un exemple de «cancel culture» (de cancel, «annuler»), soit la tendance à harceler, boycotter, licencier une personne à cause de propos problématiques, même très anciens, souvent postés sur Facebook ou Twitter.

Dans cette histoire, Carson King a pourtant été relativement épargné par les attaques sur Twitter et c'est finalement le journaliste qui avait retrouvé les deux tweets racistes qui a été visé.

Tel est pris...

Aaron Calvin, 27 ans, a été accusé d'être l'incarnation d'une certaine inquisition de gauche, l'archétype du journaliste bien-pensant désireux de ternir l'image du modeste héros local.

Au lieu d'un débat sur l'intérêt journalistique de dénicher des vieux tweets embarrassants, les meutes de Twitter se sont emballées. Calvin a été harcelé, menacé de mort et a temporairement dû quitter son logement.

La chasse aux vieux tweets s'est retournée contre lui: des figures de l'alt-right, la nouvelle extrême droite américaine, ont retrouvé des tweets homophobes et apparemment racistes qu'il avait publiés en 2010 et 2012. Comme King, il s'est alors excusé et a précisé que les phrases étaient au second degré et sorties de leur contexte.

Après avoir reçu de nombreux messages de lecteurs et lectrices en colère, le Des Moines Register l'a licencié. Au lieu de relativiser l'importance de vieux tweets pris hors contexte, la directrice du journal a annoncé que la direction ferait désormais plus attention aux anciennes publications de ses employé·es sur les réseaux sociaux. «Rien n'est plus important en journalisme qu'avoir la confiance des lecteurs», a-t-elle écrit pour justifier le licenciement de Calvin.

«Ce que j'ai vécu n'est rien comparé
à ce que subissent les journalistes femmes, LGBT et racisé·es.»
Aaron Calvin

Ironie du sort, quelques jours avant ce licenciement, Aaron Calvin avait partagé sur Twitter un article avançant que les dérives de la «cancel culture» était largement exagérées. L'auteur du papier estimait que ce phénomène était juste une façon saine de pénaliser les propos racistes, sexistes ou homophobes.

La mésaventure de Calvin tend à prouver qu'à l'inverse, ce genre de mise au pilori n'est pas une façon productive de lutter contre le racisme ou l'homophobie.

Malgré la perte de son emploi, qu'il considère injuste, Aaron Calvin a d'ailleurs pris la peine de souligner qu'il demeurait un privilégié: «Je reste un homme blanc hétéro qui a bénéficié de nombreux privilèges dans ma vie [...] et ce que j'ai vécu n'est rien comparé à ce que subissent au quotidien les journalistes femmes, LGBT et racisé·es», a-t-il déclaré.

Ping-pong idéologique

Ces polémiques Twitter sont devenues relativement fréquentes aux États-Unis et sont initiées aussi bien par des militant·es de gauche que de droite –les deux bords ont déjà réussi à faire licencier des personnalités en faisant pression.

Lorsque la comédienne Roseanne Barr a été virée pour un tweet raciste (récent), des internautes de l'alt-right ont riposté en exhumant de vieux tweets (des blagues sur la pédophilie faites en 2009) écrits par James Gunn, le réalisateur des Gardiens de la galaxie. Il a été limogé, avant d'être réembauché un an plus tard.

Parfois, comme dans le cas d'Aaron Calvin, les campagnes de pression touchent des personnes qui ne sont pas connues. À Portland, une chaîne locale de cafés a par exemple dû fermer deux établissements après qu'une employée a découvert que la femme du propriétaire avait écrit des articles critiques du mouvement #MeToo. Après plusieurs papiers négatifs dans la presse locale et une vague de tweets, une grande partie de la clientèle a entamé un boycott.

Dans cette affaire, c'est la clientèle qui a décidé de sévir, mais la plupart du temps, il revient aux institutions de trancher et la réponse n'est pas toujours évidente. En 2018, le New York Times a licencié la journaliste Quinn Norton après que des vieux tweets racistes et homophobes de 2013 (selon elle sortis de leur contexte et au second degré) ont été dénichés. En revanche, la journaliste Sarah Jeong a gardé son emploi dans le celèbre quotidien, malgré une forte pression venue d'une meute de droite qui avait trouvé des tweets dans lesquels elle «se moquait des Blancs».

Chaque camp de cette partie de ping-pong accuse l'autre d'avoir plus de pouvoir. L'alt-right assure que la gauche a réussi à imposer une censure politiquement correcte un peu partout, tandis que la gauche rappelle que l'alt-right est responsable de violents harcèlements en ligne.

Dans une interview, Aaron Calvin indiquait: «Je ne pense pas que les déclarations passées des gens sur les réseaux sociaux doivent être utilisées pour définir leur caractère.» Il dit avoir été encouragé par son journal à mentionner les anciens tweets de Carson King.

Dans la plupart des contextes, la chasse aux vieux tweets problématiques n'a aucun intérêt. Elle est pourtant devenue un outil de pression dans une guerre idéologique sur les réseaux sociaux, et elle semble avoir de beaux jours devant elle.

Claire Levenson Journaliste

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