Égalités / Sciences

Si Greta Thunberg concentre tant de haine, c'est parce qu'elle déroge à ce qu'elle devrait être

Temps de lecture : 3 min

Au fond, les gens qui vomissent sur la jeune activiste n'ont pas un problème avec ce qu'elle dit, mais avec qui elle est.

Greta Thunberg au sommet de l'action pour le climat de l'ONU, le 23 septembre 2019 à New York. | Timothy A. Clary / AFP
Greta Thunberg au sommet de l'action pour le climat de l'ONU, le 23 septembre 2019 à New York. | Timothy A. Clary / AFP

Le rapport du GIEC rendu public mercredi 25 septembre, qui se concentre sur les océans et la cryosphère, rappelle que même si on arrêtait tout de suite les émissions de CO2, le monde ne redeviendrait pas comme avant. Les premiers changements sont déjà constatés par les scientifiques et l'effort doit maintenant se concentrer pour en limiter les effets. Ce n'est pas de la science-fiction ou un scénario plus ou moins probable, ça a déjà commencé. C'est en cours.

Mais au lieu de discuter des mesures à prendre immédiatement, on peut aussi insulter Greta Thunberg.

On peut se demander comment on modifie l'économie mondiale en quelques mois, si chaque pays doit commencer à s'organiser individuellement pour tenter d'assurer sa préservation ou si on doit privilégier des négociations internationales sans fin.

Ou bien, on vomit sur une ado de 16 ans.

Vous me direz, c'est plus facile de déblatérer sur l'adolescence que sur des sujets scientifiques dont la plupart des éditorialistes n'ont pas le début d'une connaissance. Vous imaginez s'il fallait se farcir des rapports de climatologues pour pouvoir commenter l'actualité? Alors que vous pouvez vous contenter de regarder intensément la photo d'une ado et de vous demander ce qu'elle vous évoque aux tréfonds de vous-même et si vous aimez son regard.

Sorcière moderne

Au début, je m'étais dit que je n'allais pas faire comme les vomisseurs. Je n'allais pas parler des vomisseurs qui vomissent sur Greta Thunberg au lieu de parler de la situation écologique. Et puis, comme je suis encore une douce enfant innocente, j'ai été estomaquée devant la violence des attaques dont elle est la cible. Ça me paraissait fou, délirant, incompréhensible. L'ampleur et la virulence de la logorrhée. On aurait dit que ces gens déféquaient par la bouche. Peut-être qu'il y a quelque chose à en dire tout de même, de cette haine brûlante.

Évidemment, avec mon prisme habituel, j'ai commencé par me demander si les réactions auraient été aussi épidermiques si Greta avait été Sven. C'est impossible à démontrer, mais je suis intimement convaincue que non. Je pense qu'une partie de la haine anti-Thunberg s'explique par la réactivation d'une vieille figure: la sorcière.

Greta, c'est leur sorcière moderne. Il n'y a pas si longtemps, ils l'auraient tout simplement cramée.

Déjà, ils sont convaincus qu'elle est possédée. (Elle est manipulée par des forces extérieures, des lobbys, dont elle est l'outil.) (Parce que forcément, une gamine de 16 ans ne peut pas avoir fait tout ça d'elle-même.) Preuve supplémentaire: elle porte la marque physique du malin. On sait que les inquisiteurs cherchaient partout sur le corps des femmes un indice de leur rencontre avec le diable.

Avec Greta, pas besoin de chercher bien loin. Ils sont convaincus de voir dans son visage, dans son regard, quelque chose de l'ordre de la possession démoniaque. Ils ont décidé que son visage était une preuve qui témoignait contre elle. C'est d'une violence absolue.

Jeune + femme + autiste

Greta Thunberg déroge aussi à ce qu'elle devrait être, et même trois fois. Elle trahit d'abord son identité de femme. Elle n'est clairement pas là pour être agréable, douce, séductrice. Pour un peu, on dirait même qu'elle se contrefout de ce qu'on peut penser de son corps –ce qui constitue une forme de trahison de l'ordre social.

En prime, elle ne tient pas sa position d'ado. Les jeunes doivent être plein d'espoir et écouter les grandes personnes. Elle, elle se permet d'engueuler les dirigeants des plus grandes puissances mondiales.

Elle trahit enfin le stéréotype attendu concernant l'autisme. Pour les vomisseurs, elle est autiste = elle est malade ou handicapée, donc par déduction, elle devrait être privée de parole et s'entraîner à compter le nombre d'allumettes dans une boîte. Le vomisseur s'étrangle: depuis quand on laisse des gens comme ça donner leur avis sur l'état du monde?

Le problème, ce n'est pas ce que Greta Thunberg dit (qu'on peut résumer grosso modo par «écoutez les scientifiques») mais qui elle est, ou encore plus précisément: comment, en étant ce qu'elle est, c'est-à-dire jeune/femme/autiste, elle peut oser prendre cette parole et cette place. Son identité devrait lui interdire l'accès à la parole sous cette forme-là.

Ce qu'il y a de plus révolutionnaire à mes yeux chez elle, c'est qu'elle ne s'excuse pas de parler. Elle parle sur un pied d'égalité. Elle parle haut et fort en piétinant les assignations de genre et d'identité diverses.

Parce que la seule chose qui compte à ses yeux, c'est son sujet.

Parce que le réchauffement entraîne la fonte du permafrost, qui va provoquer la libération de centaine de milliards de tonnes de gaz à effet de serre.

Parce que face au plus grand danger que l'espèce humaine ait eu à affronter, il y a autre chose à foutre que de reprocher à une jeune femme sa colère.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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