Politique / Culture

Jacques Chirac, cinématographique mais pas trop

Temps de lecture : 5 min

Avoir présidé la France pendant douze ans ne lui aura pas permis de devenir un vrai héros de cinéma.

Bernard Le Coq dans La Conquête de Xavier Durringer (2011). | Capture d'écran via YouTube
Bernard Le Coq dans La Conquête de Xavier Durringer (2011). | Capture d'écran via YouTube

«Jacques tu es si drôle que tu fais rire les enfants, ils te prennent tous pour un guignol, ils t'imitent le soir en mangeant», chantait le groupe Mickey 3D il y a une vingtaine d'années dans «Le Grand Jacques». Les gosses n'imitent plus guère Jacques Chirac, certains ne savent sans doute pas qui il est, mais l'idée reste la même: chez la plupart d'entre nous, l'évocation de son nom fait avant tout remonter des images liées aux «Guignols de l'info», voire au «Bébête Show» de Jean Amadou, Jean Roucas et Stéphane Collaro.

Il n'a jamais été bien difficile de singer l'ancien président de la République: formez des V avec vos majeurs et vos index, dites «crac crac» ou «mangez des pommes», et vous obtiendrez un Jacques Chirac reconnaissable par toute personne ayant vécu sous sa présidence. Ce n'est pas un hasard si les Guignols en ont longtemps fait leur héros, y compris après son départ de l'Élysée: Chirac est un personnage, un vrai, avec une voix, une dégaine, une posture qui n'appartiennent qu'à lui.

Personnage secondaire

Pourtant, Jacques Chirac n'est pas un héros de cinéma. Valéry Giscard d'Estaing a eu son heure de non gloire avec 1974, une partie de campagne, le documentaire de Raymond Depardon, dont on dit qu'il fut longtemps interdit par celui qui fut président de 1974 à 1981. François Mitterrand fut incarné par Michel Bouquet, lauréat d'un César du meilleur acteur en 2006 pour Le Promeneur du Champ de Mars, réalisé par Robert Guédiguian, et dans lequel on le voyait principalement échanger avec Georges-Marc Benamou, interprété par Jalil Lespert.

Deux films comme des évidences: l'un montre la façon dont Giscard géra son personnage médiatique pour l'emporter en 1974, l'autre s'intéresse aux coulisses d'une présidence pleine de mystères et de chausse-trappes. Nicolas Sarkozy a eu lui aussi droit à «son» film, alors qu'il était toujours président: La Conquête est sorti en mai 2011, un an avant la fin de son mandat. Bien qu'écrit par Patrick Rotman, le film de Xavier Durringer est un échec, parce qu'il se focalise sur l'anecdotique et le caricatural là où l'ambition annoncée était de filmer les coulisses du système Sarkozy et le délitement fulgurant de son couple d'alors.

Dans La Conquête, Jacques Chirac est incarné par Bernard Le Coq, qui s'emploie à jouer la carte du mimétisme avec une jubilation visible à chaque plan. Chirac est un personnage secondaire du film de Durringer, mais à chaque fois qu'il apparaît, il se passe quelque chose. Sa truculence un peu vieille France remplit l'écran. Très convaincant, Le Coq a d'ailleurs rempilé en 2013 pour le téléfilm La dernière campagne de Bernard Stora, dans lequel il donnait la réplique à Thierry Frémont et Patrick Braoudé, interprètes respectifs de Nicolas Sarkozy et François Hollande.

Il est rare qu'un même acteur interprète le même personnage célèbre dans deux œuvres qui n'ont pourtant aucun lien entre elles, mais faire mieux que Bernard Le Coq semblait visiblement impossible. Reste que La dernière campagne est un objet assez étrange, pour ne pas dire improbable, qui finit par expliquer de façon semi sérieuse que Jacques Chirac a échangé avec François Hollande dans ses rêves, jusqu'à avoir avec lui l'idée de la fameuse anaphore «Moi président de la République».

Dépassé par son personnage

Au rang des interprétations convaincantes, on peut ajouter Samuel Labarthe, dans le téléfilm Mort d'un président de Pierre Aknine, consacré aux derniers jours de Georges Pompidou, et dans lequel il incarne un jeune Jacques Chirac, alors ministre de l'Agriculture. Bien avant de s'attaquer à Xavier Dupont de Ligonnès, Arnaud Ducret a lui aussi revêtu l'habit chiraquien, dans le téléfilm Adieu de Gaulle, adieu, qui se déroulait durant les événements de Mai 68. Là encore, Chirac est un personnage secondaire, jeune secrétaire d'État aux Affaires sociales.

C'est peut-être La Rupture qui offre à Jacques Chirac sa plus belle incarnation. Sans volonté de se lancer dans une prestation Actors Studio à la Bernard Le Coq, Grégori Derangère compose un Chirac aussi charismatique que fourbe, pour raconter ses relations tendues avec Valéry Giscard d'Estaing (Hippolyte Girardot) à l'époque où il était son Premier ministre. Ce téléfilm de Laurent Heynemann manque d'un réel élan cinématographique, mais c'est sans doute l'une des rares œuvres dans lesquelles Jacques Chirac n'est ni satirisé ni caricaturé.

Jacques Chirac n'est pas un héros de cinéma. Le président a vite été dépassé par son personnage. Un personnage très pratique, qui lui a permis de conserver une image éminemment sympathique auprès d'une majorité de Françaises et de Français, et ce quelles que soient ses décisions politiques ou ses déclarations. Pour autant, il semble difficile d'aller plus loin.

Chirac par Oliver Stone?

S'il existait en France un réalisateur comme Oliver Stone, qui a consacré des films à différents présidents américains quitte à verser dans le systématisme, Jacques Chirac aurait peut-être eu son biopic. Mais il y a fort à parier que celui-ci aurait été de la trempe de W, théâtre de marionnettes qui ne nous épargnait rien (y compris la scène dans laquelle George W. Bush s'étouffe avec un bretzel), là où son Nixon était autrement plus gorgé de noirceur.

La réalité, c'est que le Chirac sérieux n'intéresse pas le plus grand nombre. Du séisme du 21 avril 2002, on retient l'apparition du visage de Jean-Marie Le Pen sur toutes les télévisions de France au moment des résultats, on se souvient aussi du discours d'adieu de Lionel Jospin, mais les images liées à Jacques Chirac (le vrai, pas le Guignol) n'affluent pas. Sans doute parce que le ton et l'allure bonhommes du président ne lui ont jamais permis d'être aussi émouvant et charismatique que François Mitterrand, ou aussi agaçant et épuisant que Nicolas Sarkozy.

On a les films qu'on mérite. Côté grand écran, c'est sans doute Dans la peau de Jacques Chirac qui restera comme LE film représentatif de l'époque chiraquienne. Réalisé par Michel Royer et Karl Zéro, il consiste en un montage d'archives inédites (ou en tout cas vendues comme telles), permettant de raconter Chirac de l'intérieur. Le tout narré par le président lui-même, ou plutôt par Didier Gustin, imitateur star des années 1990.

Récompensé en 2007 par un étonnant César du meilleur documentaire, le film est à l'image de son personnage principal: rigolo, sympathique, truffé de moments chaleureux et conviviaux. Quitte à laisser de côté tout le reste, y compris les déclarations sur le bruit et l'odeur ou les origines d'un passant.

Il est peut-être encore permis d'imaginer qu'arrive un jour un film réaliste et honnête sur Jacques Chirac et ses douze années de présidence. Une œuvre objective, gorgée de noirceur, qui permette de faire tomber le masque et de ne pas se limiter à la bonhommie du personnage. La mort de l'ancien président de la République permettra peut-être à certaines langues de se délier, ou à une poignée de scénaristes de pouvoir s'attaquer enfin à ce que leur inspire réellement Chirac.

Reste que la majeure partie du pays n'a sans doute pas envie de voir ça. Les gens ont tellement ri avec Chirac version Guignols, les tontons l'ont tellement imité dans les repas de famille... pas sûr que le public se précipite dans les salles de cinéma pour y découvrir sa face sombre. Et qu'une société de production soit prête à investir le moindre centime dans un tel projet.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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