France

Sarkozy: les usines, c'est son truc

Eric Le Boucher, mis à jour le 05.03.2010 à 17 h 33

Le président de la République a décrété que la production industrielle française devait augmenter de 25% d'ici à 2015. Fanfaronnade qui fleure bon le gosplan soviétique ou ambition réaliste?

«J'ai la profonde conviction qu'un pays qui n'a pas d'industrie n'a rien à vendre et finit par s'appauvrir.» Nicolas Sarkozy est un «industrialiste». «Les usines c'est mon truc», aime-t-il dire. Ou encore: «A tous ceux qui s'interrogent, je livre un principe fondateur à toute la politique que j'ai voulu mener, dès avant 2007 et plus encore aujourd'hui: la priorité absolue donnée au redressement de l'industrie française.» Jeudi 4 mars en clôture des Etats généraux de l'industrie à Marignane, le président de la République a fixé pour objectif une augmentation de plus de 25% de la production industrielle française d'ici à la fin 2015. Un tel «objectif» décrété par le chef de l'Etat fleure bon le soviétisme...

Est-ce une fanfaronnade? Une des promesses exagérées d'un Nicolas Sarkozy qui en rajoute toujours un max? La production industrielle française a cru de 10% de 1997 à 2007, juste avant la crise, soit 1% par an. Gagner 15% en 5 ans paraît illusoire, même si la crise a creusé les indices et si les chaînes repartiront vite. Mais on doit noter que l'industrie allemande a cru de 33% ces mêmes dix années d'avant crise. Le pari n'est donc pas si impossible, même s'il impose une sacrée «rupture» de tendance.

Il ne faut pas «stabiliser» l'emploi industriel

Comment? Différentes mesures sont annoncées: des aides (1 milliard), une fiscalité incitative pour les brevets, un livret «épargne industrie» et un rôle interventionniste de l'Etat actionnaire. L'axe macroéconomique, confirmé, est une maîtrise du coût du travail déjà engagée par l'abandon des coups de pouce au Smic ou la réforme de la taxe professionnelle. L'idée neuve est d'organiser un lien durable entre les grands groupes et leurs sous-traitants pour que, sur les différentes «filières»,  cesse la politique de pressurisation permanente des prix, que les PMI puissent rétablir leurs marges et  investir sur le moyen terme.

L'ensemble n'est pas sans cohérence. Notamment par l'accent mis sur la recherche. Mais deux questions demeurent. La première est la nature du défi. L'important n'est pas, comme Nicolas Sarkozy s'en alarme, une baisse de la part de l'industrie dans le PIB, à 16% en France contre 30% en Allemagne, ou de l'emploi industriel, tombé de 4 millions en 1990 à 3,1 millions en 2008. Le président a tort de vouloir «stabiliser» l'emploi industriel. D'abord, parce que les statistiques sont floues et que beaucoup d'emplois de services hier internalisés dans les usines en sont sortis (externalisés) aujourd'hui. Dans les faits ce sont des salariés (comptables, nettoyage, restauration...) qui travaillent encore pour l'industrie. Mais surtout parce que la valeur ajoutée migre de la fabrication vers l'amont, la conception, et l'aval, la commercialisation et que les «emplois qualifiés et bien payés» suivent. L'économiste Daniel Cohen avait montré comment Nike soustraite en Chine pour 3 ou 5 dollars la fabrication de ses chaussures vendues 50 ou 100 dollars la paire, mais conservant par devers lui l'essentiel de la valeur. La fabrication n'est plus que très marginale.

Une politique qui rappelle 1981

Il est vain et dangereux de s'alarmer du «déclin industriel» si cela aboutit à forcer des industriels à conserver des emplois de basses qualifications en France, ce qui abîmera leur marge, leur avenir et in fine  leurs emplois. Le cas de Total obligé de garder des raffineries sur-capacitaires et déficitaires en France en est le triste exemple. Les délocalisations ne sont pas un mal, si les entreprises y trouvent manière d'améliorer leurs résultats donc leurs investissements. Ce qui compte, ce ne sont pas les usines mais la conservation des emplois qualifiés en France.

Dans quels secteurs? Il est là aussi curieux de voir l'Etat donner «sa» liste de secteurs stratégiques: le numérique, l'énergie, les transports, la pharmacie, le luxe et l'agroalimentaire. Et les autres secteurs, l'Etat les abandonne? Cette politique industrielle, qui plus est déclinée en «filières», rappelle le début de la gauche après 1981. Faut-il rappeler qu'elle a été un échec. A l'époque, il fallait défendre la machine-outil, le textile et l'informatique, mais l'argent public n'a pas suffit. L'idée de la politique sectorielle est attirante, l'Asie a montré que cela pouvait marcher. Mais la France n'a jamais été capable de la mettre en œuvre de façon efficace. Chez nous, le succès industriel repose sur les grandes entreprises pas sur les secteurs.

Que manque-t-il dans cette politique industrielle sarkozienne? D'abord d'être encore trop axée sur la «recherche» et pas sur sa valorisation par l'innovation. Le marketing compte plus que les brevets dans le monde moderne, regardez Apple!

L'exemple allemand

Mais ensuite et surtout de n'avoir pas d'axe macro-économique solide. La réussite française, ses grandes entreprises, ont pu croître et s'internationaliser, grâce à une politique macro-économique de long terme, trans-partis politiques, appliquée de 1983 à 1995: la «désinflation compétitive». C'est là l'erreur de fond du président Sarkozy que de détester cette politique qualifiée de «pensée unique». Elle a permis de regagner en compétitivité sur l'Allemagne, comme le montre la réduction du déficit extérieur et sa transformation en excédent à l'époque. L'important, c'est l'investissement et investir ne se décide par à cause d'aides d'Etat. La bonne politique industrielle est essentiellement une bonne politique macro. Or, depuis douze ans, c'est l'Allemagne, sous un gouvernement social-démocrate comme chrétien-démocrate. qui marque des points en améliorant sa compétitivité.

Eric Le Boucher

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Image de une: Nicolas Sarkozy lors de la cloture des Etats généraux de l'industrie Jean-Paul Pelissier / Reuters

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