Culture

La véritable histoire du gang rival des Peaky Blinders

Temps de lecture : 7 min

L'un des mérites de la série de la BBC est de permettre, chaque saison, la découverte de nouvelles figures historiques. Dernière en date: un gang protestant de Glasgow.

Jimmy McCavern (Brian Gleeson), le leader des Billy Boys dans la saison 5 de Peaky Blinders. | Capture écran via YouTube
Jimmy McCavern (Brian Gleeson), le leader des Billy Boys dans la saison 5 de Peaky Blinders. | Capture écran via YouTube

Attention: cet article dévoile des éléments-clés de l'intrigue de la saison 5 de Peaky Blinders.

Au crépuscule, Aberama Gold reçoit une balle dans l'épaule. Campé par Aidan Gillen (le grandiose Petyr Baelish de Game of Thrones), le tueur à gages s'effondre dans les feuilles mortes. Les corbeaux croassent et une chanson résonne dans les bois: «Hello, hello, we are the Billy Boys.»

Quatre hommes en manteaux sombres progressent entre les arbres. Deux d'entre eux traînent une imposante croix en bois. Le chant guerrier continue: «We're up to our knees in Fenian blood. Surrender or you'll die. For we are the Brigton Derry Boys.»

Relevant son béret, le leader se présente. Au grand effroi de la population de Glasgow, l'accent local est marmonné par un acteur irlandais, Brian Gleeson, fils de et frère de. Pour les francophones, qui ont moins l'habitude de la gouaille glaswégienne, la scène a une autre raison de glacer le sang: elle s'achève par une crucifixion.

Après Billy Kember, leader des Birmingham Boys présent dès la saison 1, ou Jessie Eden, la militante communiste apparue dans la saison 4, le showrunner de Peaky Blinders Steven Knight tord à nouveau la réalité de personnages historiques pour les changer en gentils et en méchants, à la façon d'un auteur de comic books.

«Fucking Billy Boys»

Avant d'entrer physiquement dans la série, les Billy Boys sont introduits à l'oral. Cousin en disgrâce, Michael Gray dit les avoir rencontrés dans le port de Belfast. «Fucking Billy Boys», réagit le grand frère, Arthur, les traits tordus par le dégoût, la haine et la peur.

Le nerveux de la fratrie entame un exposé sur le pouvoir de ce nouvel ennemi, tout en grimaces et gesticulations. Il démarre: «Ils possèdent chaque homme de chaque chantier naval et chaque mine à charbon à l'est de Glasgow.» Dans Peaky Blinders peut-être, mais pas en réalité.

Auteur de City of Gangs - Glasgow and the Rise of the British Gangster, l'historien Andrew Davies commente: «Les Billy Boys étaient cantonnés à l'East End de Glasgow, dans le district de Bridgeton –d'où la référence à “Brigton” dans leur chanson. Ils ne géraient aucune mine ou chantier naval, qui étaient en pleine récession et employaient aussi des catholiques. Ils étaient dans le racket. Ils collectaient chaque semaine des paiements de patrons de pubs et commerçants, en échange de leur “protection” d'autres gangs.»

Dans les rangs des Billy Boys, on recense alors une majorité de jeunes hommes sans emploi, pas d'ouvriers. Dans la série, le gang réclame le contrôle de pistes de course de chiens, «toutes celles au nord de Nottingham, plus Cheltenham». En vérité, ils n'avaient rien à voir là-dedans.

Calé contre le comptoir du Garrison, pub familial et QG des Peaky Blinders, Arthur Shelby ajoute: «Ils ont des liens avec Belfast, avec l'UVF» –un acronyme qui abrite l'Ulster Volunteer Force, milice unioniste fondée en Irlande du Nord en 1912, soutenue par la bourgeoisie protestante, notamment par Rudyard Kipling, auteur du Livre de la Jungle et prix Nobel de littérature 1907.

Andrew Davies, également professeur à l'université de Liverpool, nuance: «Ils entretenaient en effet des liens avec Belfast, mais je n'ai jamais vu de quelconque preuve qu'ils aient été en cheville avec l'UVF. Ils se rendaient en revanche là-bas pour participer aux marches annuelles de l'Ordre d'Orange.»

Organisation fraternelle protestante fondée en 1795, l'Ordre d'Orange défile encore de nos jours dans certaines rues irlandaises et écossaises. Elle tire son nom de Guillaume III d'Orange, monarque dont la victoire à la bataille de la Boyne en 1690 assura la pérennité du protestantisme en Angleterre, en Écosse et en Irlande.

Un «bâtard d'Orange» est une insulte commune proférée par les catholiques irlandais ou écossais, pour leur part qualifiés de «bâtard de fenian» par les protestants –en référence aux Fianna, des guerriers et chasseurs ayant servi le roi d'Irlande au IIIe siècle, selon la mythologie celtique irlandaise.

Bouteille de bière cassée

Guillaume III d'Orange est également connu sous le surnom de «King Billy», d'où le nom des Billy Boys, décrits par l'aîné des Shelby comme un «razor gang protestant». Comme les Peaky Blinders lors des premières saisons, les Écossais utiliseraient des lames de rasoir comme arme et signature. Or, Davies l'assure: il n'y a jamais eu de véritables razor gangs au Royaume-Uni.

«Les gangsters britanniques ont sporadiquement utilisés des rasoirs, concède-t-il, comme certains portaient des barres de fer ou des couteaux. Mais leur arme de choix étaient plutôt une bouteille de bière cassée. C'était plus aisé à transporter

«Ils n'utilisaient pas non plus
d'armes à feu. La série crée
des gangs britanniques
à l'image de ceux de Chicago.»
Andrew Davies, historien

Le mythe des razor gangs est né d'un roman d'Alexander McArthur et H. Kingsley Long qui a fini par se confondre avec l'histoire, No Mean City. Paru en 1935, le livre fantasmait l'existence d'hommes à la peau dure qui régnaient sur les Gorbals, quartiers misérables de Glasgow situés au sud du fleuve Clyde, depuis démolis et réhabilités.

«Ils n'utilisaient pas non plus d'armes à feu, assure l'historien. La série crée des gangs britanniques à l'image de ceux de Chicago. Ils leurs donnent même des Tommy guns, l'arme des hommes d'Al Capone. Les Peaky Blinders n'étaient même pas un gang. C'était seulement comme ça qu'on qualifiait l'équivalent à Birmingham des hooligans londoniens. Dans les années 1890, pas dans les années 1920.»

Ainsi, jamais le Royaume ne connut de guerre des gangs entre Billy Boys et Peaky Blinders. À leur apogée, les Boys comptaient néanmoins 800 hommes, faisant d'eux l'organisation criminelle «la plus importante et la mieux organisée du pays, de loin» –le tout sans tuer personne.

Selon Davies, «les conflits entre gangs des années 1920 et 1930 à Glasgow» n'auraient fait «que six morts». Cela va sans dire: les Billy Boys n'ont jamais crucifié de rivaux non plus.

Fascime et fracture religieuse

Arthur Shelby achève sa tirade: «Ils trempent aussi dans la politique. Ils servent de muscles dans des rallyes fascistes, ce genre de truc.»

Le vrai grand méchant de cette saison 5 n'est pas un Billy Boy, mais un certain Oswald Mosley, autre personnage historique réel, fondateur en 1932 de la British Union of Fascists. Si le Royaume-Uni avait basculé, comme l'Allemagne et l'Italie, à l'extrême droite, il en aurait probablement été le leader et son nom serait aussi connu que celui de Mussolini.

Dans Peaky Blinders, Thomas Shelby présente Mosley à son frère et son cousin en ces termes: «Vous avez tous les deux croisé des sales types par le passé. L'homme que nous sommes sur le point de rencontrer, c'est le diable.»


Oswald Mosley en 1922. | Bassano Ltd. via Wikimedia Commons

En 1963, Oswald Mosley réfléchissait encore à révoquer leur citoyenneté à tous les juifs britanniques. Les Billy Boys aussi étaient antisémites. «Des commerçants juifs de l'East End se sont plaints d'agressions, avance Andrew Davies. Ils ont aussi attaqué des marches et des meetings communistes. Leurs sympathies politiques tendaient probablement du côté du fascisme, mais il n'existe aucune preuve permettant d'affirmer qu'ils participaient à des rallyes. Quand Mosley est venu à Glasgow en 1931, il a amené ses propres gardes du corps.»

En réalité, les Billy Boys ont quand même joué du biceps dans l'arène politique, mais auprès d'un autre mouvement: le Parti conservateur. En 1931, les gangsters protestants servaient de «stewards» sur la campagne électorale de la branche écossaise du parti de Boris Johnson, «jusqu'à ce que le Daily Mirror titre “Gangsters as Tory Stewards”. Gêné, le parti s'est alors tourné vers le club de rugby de l'université de Glasgow.»

Les véritables ennemis des Boys n'étaient ni juifs, ni communistes, mais catholiques. «Il existait une fracture religieuse, explique l'auteur Robert Jeffrey à la BBC. Les Billy Boys étaient protestants et les Norman Conks, basés autour de Norman Street, étaient catholiques. Les Billys Boys visaient surtout à effrayer la population catholique, principalement des immigrés irlandais, à faire en sorte qu'ils ne se sentent pas du tout les bienvenus.» Dans la série, les Shelby sont de confession catholique.

Celtic contre Rangers

Le reste de la famille partie, Arthur prend une chaise et s'adresse seul à son frère Tommy. Il souffle: «Mad Dog Jimmy, qui descend dans le Sud…» Ce surnom est peut-être inspiré de Mad Dog Adair, un paramilitaire nord-irlandais né en 1963.

Le chef des Billy Boys ne s'appelait pas Jimmy, mais Billy Fullerton, un «street fighting man», comme chanterait Mick Jagger. «Les Billy Boys l'ont recruté alors qu'il était la cible d'un gang rival, développe Davies. Il est devenu leader à la fin des années 1920. En sortant de prison en 1932, il a essayé de se retirer. Ce n'était pas possible, ses ennemis continuaient de l'attaquer.»

Cette année là, Fullerton racontait que son engagement remontait au temps où il travaillait dans un cinéma: il aurait viré une bande de «lads» de l'établissement sans savoir qu'ils appartenaient à un gang catholique.

En 1955, il affirmait dans une interview avoir été agressé par un gang d'immigrés catholiques irlandais après avoir brillé lors d'un match de football.

À Glasgow, les deux clubs de foot principaux se distinguent toujours de par la religion de leurs fondateurs et de nombre de leurs supporters: les Glasgow Rangers, en bleu, sont protestants; le Celtic Glasgow, en vert et blanc, est catholique.

Durant les matchs entre les deux équipes, les gangs catholiques de l'East End affrontaient les Billy Boys. C'est en organisant les déplacements des fans des Rangers que Fullerton a grimpé les échelons.

Il n'est donc pas si étonnant que dans les années 2010, au sein d'un championnat écossais toujours secoué par le sectarisme, les supporters des Rangers entonnent parfois leur reprise du chant des Billy Boys: «Hello, Hello, we are the Rangers Boys! Hello, Hello, you'll know us by our noise! We'll give anything to see our team at Ibrox or away. For we are the Glasgow Rangers Boys!» En 2011, la Fédération écossaise de football interdisait le chant.

Dans la série, si les Peaky Blinders devaient soutenir un club de Glasgow, ce serait sans aucun doute le Celtic. Le premier ennemi des Shelby est un officier protestant de l'Ulster; la famille finance des orphelinats catholiques et Tommy reçoit un coup de fil de l'IRA pour le prévenir que son cousin a rencontré les Billy Boys.

En faisant d'un gang loyaliste, protestant et fascisant l'un des antagonistes de la saison 5, Steven Knight prend une position. Faisant de Tommy le député travailliste de Birmingham South, plaçant dans sa bouche de grands discours socialistes, il en prend une autre. Série phénomène, Peaky Blinders est populaire au-delà de toute classe sociale ou positionnement politique. À quelques semaines d'un potentiel Brexit, le positionnement est pour le moins vaillant. Pas sûr qu'il plaise à tout le monde.

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