Société / Économie

Comment Dieppe se prépare au Brexit

Temps de lecture : 5 min

La ville normande, qui entretient depuis toujours une relation privilégiée avec les Britanniques, met les bouchées doubles pour anticiper la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne.

Vue du port de Dieppe, le 11 octobre 2018. | Charly Triballeau / AFP
Vue du port de Dieppe, le 11 octobre 2018. | Charly Triballeau / AFP

Ses plages sont parmi les plus proches de Paris, à 170 kilomètres au nord-ouest de la capitale. Vent iodé sur la ville normande, érigée entre falaises crayeuses au goût de sel. Cordons de galets protégeant des tempêtes et de l'érosion. Hautes et basses marées sur sable mouillé par d'insaisissables jeux de lumière et ciel ouvert au Festival international du cerf-volant, qui se tient là, en septembre, tous les deux ans.

Dieppe encore, qui accueillait en juin dernier la solitaire du Figaro. Ville de quelque 30.000 âmes, où le spationaute Thomas Pesquet, 41 ans, passa son enfance et son bac avant de viser la Lune. Et, évidemment, premier spot français pour la coquille Saint-Jacques.

«Le flou est total»

Ici, les terrasses de café s'éveillent le week-end dans un port calé en plein centre-ville. Ferries, chalutiers, cargos, voiliers évoluent dans un bassin portuaire aux quatre dimensions: traversée de la Manche entre Dieppe et Newhaven, pêche en eaux poissonneuses, commerce d'éoliennes et port de plaisance. Près de 3.000 emplois découlent de l'activité maritime, dont 1.250 emplois directs –soit un emploi sur douze à l'échelle de la ville.

Bientôt, le Brexit changera la donne. «Le flou est total, reconnaît Nicolas Langlois, 36 ans, maire communiste de Dieppe. Bien malin serait celui qui saurait dès aujourd'hui ce qu'il va se passer. Ce qui est certain, c'est qu'il faut envisager plusieurs scénarios.»

Théoriquement, la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne devrait advenir le 31 octobre prochain –ou non. Trois scénarios de base se profilent: un nouveau report du Brexit, un hard Brexit sans accord et avec un rétablissement de tous les contrôles douaniers aux frontières et, dernière hypothèse, une sortie britannique de l'UE avec accord négocié, histoire de limiter la casse.

«Quelles que soient les conséquences du Brexit à Dieppe, on s'y prépare depuis de nombreux mois», souligne Nicolas Langlois. Il en va de même au plan national et européen. Les constructeurs automobiles Peugeot, BMW, Opel, Honda ou Nissan, qui disposent de sites de production au Royaume-Uni, pourraient cumuler les plans sociaux si les taxes douanières liées au Brexit devaient casser leurs bénéfices.

À la demande du maire dieppois, Gérald Darmanin, ministre des Comptes publics et sentimental au point d'annoncer ou d'infirmer sa candidature à la mairie de Tourcoing à la prochaine Saint-Valentin, est venu visiter le port et l'hippodrome de Dieppe le 28 février, afin d'anticiper au mieux la question douanière.

Des hangars portuaires autrefois réservés au stockage de bananes et d'agrume ont d'ores et déjà été aménagés à grand renfort de zones réfrigérées et de zones de sécurité par vidéosurveillance, pour contrôler les marchandises britanniques qui devront être entreposées avant de les passer au crible des douanes et du phytosanitaire.

«Lien transmanche qui perdure»

En moyenne, Dieppe accueille 40.000 poids lourds par an. Avec le retour du contrôle aux frontières, initialement voulu par une majorité de Britanniques pour enrayer l'immigration, il n'est pas impossible que de longues files d'attente de camions cheminent à travers le port.

«Plusieurs entreprises implantées à Dieppe, notamment dans le secteur de la logistique, ont anticipé un Brexit dur, notamment en embauchant des routiers britanniques pour fluidifier le transit de part et d'autre de la Manche», précise Nicolas Langlois.

Par ailleurs, sur les 10.000 chevaux qui traversent chaque année la Manche, environ 600 transitent par le port de Dieppe. Les étalons et autres destriers embarqués pourraient alors, après avoir traversé la Manche, être accueillis par des tests vétérinaires au sein de boxes récemment aménagés près de l'hippodrome dieppois, à quelques centaines de mètres du port.

Les Britanniques pourraient dans la foulée choisir de faire transiter 400 chevaux supplémentaires à Dieppe, compte tenu de ces nouvelles capacités d'accueil. Côté chiens et chats, les contrôles français seront également renforcés.

Au-delà de Calais et d'autres villes côtières, Dieppe pourrait redevenir pour de nombreuses personnes, animaux et marchandises britanniques la première porte ouverte ou semi-ouverte sur l'Europe unifiée.

«Dieppe entretient des relations fortes avec ses amis britanniques, et ce depuis très longtemps, avec un lien transmanche qui perdure, fait remarquer Nicolas Langlois. Je ne crois pas que les Anglais qui adorent Dieppe renonceront à venir s'y ressourcer. Les contrôles douaniers seront néanmoins renforcés et les effectifs de la douane ont été augmentés.»


Parti de Newhaven, un ferry arrive à Dieppe, le 11 octobre 2018. | Charly Triballeau / AFP

Exit, la liberté de circulation des personnes et des biens sur le continent européen. Le flux des âmes et des produits transitant par Dieppe pourrait, d'un côté comme de l'autre, être freiné par une administration tatillonne –comme un ultime flash-back d'avant l'année 1973, lorsque le Royaume-Uni rejoignait la CEE pour consolider la paix en Europe.

Retour au bon vieux contrôle douanier donc, cette «formalité indispensable permettant à un monsieur que vous ne connaissez pas de plonger la main dans votre linge sale en vous laissant le soin de le remettre en ordre devant cinquante personnes», dixit l'humoriste Pierre Daninos.

«Si un touriste anglais achète une montre ou un appareil photo à Dieppe, il devra le déclarer aux douaniers. En cas d'achat en détaxe, ils devront vérifier les documents du commerçant en attestant», détaille Christelle Bertin, agent des douanes au Havre, pour Paris-Normandie. Même à effectifs légèrement augmentés, les services des douanes de Dieppe redoutent une charge de travail disproportionnée.

«Beaucoup trop à perdre»

Sur la pêche, le gouvernement actuel reste muet comme une carpe. À Dieppe, l'activité représente pourtant 800 emplois directs et indirects. Nicolas Langlois se veut rassurant: «Je n'imagine pas un instant que le gouvernement français ne parvienne pas à un accord avec ses homologues britanniques.»

«Les pêcheurs français, dont 42% des prises sont effectuées dans les eaux territoriales anglaises, et les pêcheurs anglais, dont une grande partie des ventes s'effectuent en France et dans l'Union européenne, ont beaucoup trop à perdre en cas de fermeture des eaux territoriales de part et d'autre de la Manche. Le Président de la république, qui fait les yeux doux à la City, doit s'occuper de l'avenir de la pêche française», poursuit-il.

Ancien port fruitier, la ville de Dieppe s'est tournée vers l'avenir avec l'éolien. La filière, dans laquelle 600 entreprises sont engagées, représente aujourd'hui 18.000 emplois directs et indirects en France; à l'horizon 2050, le chiffre pourrait grimper entre 60.000 et 93.000. Au large de Dieppe et du Tréport, un parc de soixante-deux éoliennes de 211 mètres de hauteur devrait émerger d'ici à 2023.

Dans des secteurs différents, d'autres projets entendent magnifier la cité normande. «Le nouveau cinéma multiplexe avec ses huit salles va ouvrir en novembre 2019 et le futur centre océanographique, qui devrait accueillir 500.000 visiteurs par an, vont encore renforcer le pouvoir d'attraction de Dieppe, promet son maire. Tout cela est possible car nous avons maintenu des services publics de proximité, des services municipaux très investis et au plus près des habitants.»

Au plus près des Dieppois·es, Nicolas Langlois reste droit dans ses bottes de pluie: «Quand on est maire, on s'intéresse à tous les sujets. Les habitants n'ont pas de petit problème. Tout est important. C'est de cet équilibre, de ce lien qui unit les Dieppois, de cette fierté de leur ville qu'ils expriment au quotidien, de cette âme que conserve Dieppe dont je suis le plus fier.»

Benoît Helme

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