Santé / Culture

«On n'est pas formés à prendre soin de notre corps quand on est musicien»

Temps de lecture : 9 min

Avoir pour métier sa passion peut mettre sous pression.

Le corps en souffrance des musiciens. | Romain Hus via Unsplash
Le corps en souffrance des musiciens. | Romain Hus via Unsplash

«En arrivant il y a trois ans à Paris dans une école supérieure de musique, j'ai ressenti une pression beaucoup plus forte. Mon corps a pris cher, entre les tendinites et les tensions. Mon rapport à l'instrument est devenu beaucoup plus conflictuel. On effectue des gestes très répétitifs, dans des positions pas forcément naturelles. On n'est pas formés à prendre soin de notre corps quand on est musicien.» Alors qu'elle n'est qu'en début de parcours, Christelle, étudiante flûtiste de 21 ans au Conservatoire de Paris, résume la situation. Selon une étude, les troubles musculo-squelettiques touchent 70% des élèves en musique classique (contre 40% pour les musiques actuelles).

Musique machines

Les mêmes gestes, répétés à l'infini au cours des exercices et des concerts, provoquent toutes sortes d'affections. La liste est longue. «Chez les instrumentistes à vent, on peut trouver des problèmes cardiaques dus à l'instrument, liés à une pression pulmonaire importante. On trouve aussi des cas de hernies de la paroi du pharynx chez les joueurs de hautbois», détaille le docteur Jean-François Arcier. Spécialiste des questions de santé des musiciens, il a fondé l'association Médecine des arts (MDA) et la Clinique du musicien (CMPM).

Ce dont témoigne également Hélène, flûtiste soliste depuis quatre ans à au Philarmonique de Brême. «J'ai eu une inflammation de l'épaule en avril dernier parce que j'avais trop de travail. C'était une période d'entraînement plus intense.» Et pourtant, «on ne parle pas beaucoup de ces problèmes-là. Un musicien, ça doit toujours fonctionner, poursuit-elle. Quand tu dis à tes collègues que tu te mets en arrêt maladie, ils ont tout de suite très peur pour toi. Ils se disent que t'es peut-être foutue».

Sans oublier que l'organe le plus sollicité, l'oreille, est toujours en danger: «Beaucoup de gens dans l'orchestre ont des acouphènes. Un collègue est parti deux ans à cause de ce trouble. Ces blessures de l'ouïe absolument terribles peuvent se transformer en burn-out.»

Derrière ces affections, on trouve souvent le souci de s'entraîner et tenir la cadence pour rester à niveau, gagner un concours, trouver une place dans un orchestre –ou ne pas la perdre. «Si la qualité de leur interprétation se dégrade, de nombreux musiciens peuvent être relégués. Il y a une pression sur la qualité qui interfère sur les postes de musiciens dans un orchestre. La précarité n'est jamais très loin», observe Eric Dufour, kinésithérapeute. Spécialiste des musicien·nes, il intervient aux Eurockéennes de Belfort, auprès du Fair et de Iceberg, des structures qui accompagnent de jeunes musiciens.

Les succès d'estime ne suffisent pas

Le corps des pros de musique dite musique actuelle n'est pas moins affecté, surtout par les tournées. La plupart des personnes qui ont embrassé ce métier courent après leur statut d'intermittent. Pour l'obtenir, il faut cumuler suffisamment d'heures de concert par an. Victor, du groupe Dirty Deep, explique: «Ce qui rapporte de la thune, pour moi, ce sont les live. La vente de CD, c'est rien. Notre statut est remis en question tous les ans. Si je le perds, je serais obligé de rendre mon appartement.» Même pour les pros reconnu·es de la chanson française, les succès d'estime ne suffisent plus.

Pour Victor, ce sont les cordes vocales qui pâtissent le plus de l'enchaînement des dates de tournée: «J'ai vécu des périodes intenses avec quatre concerts de suite où je me retrouvais du jour au lendemain avec la voix toute enrouée. Là, soit tu joues un peu avec, soit tu prends de la cortisone pour endormir l'inflammation pour la soirée. Maintenant je fais un peu plus attention à m'échauffer.»

Eric Dufour précise que, en tournée, «les pathologies physiques sont plutôt liées au rythme de vie et aux déplacements qu'au fait de pratiquer un instrument en soi. Jouer à des heures tardives perturbe les cycles du sommeil. Se déplacer dans des véhicules inadaptés provoque une accumulation de pathologies vertébrales et une fatigue liée aux troubles du sommeil».

«Ce qui fait vivre les musiciens, ce sont les tournées, et leur cadence a augmenté.»
Christophe de Neckere, psychologue et psychothérapeute cognitivo-comportementaliste

Quand ce n'est pas après leur intermittence, c'est après le succès que courent les personnes qui se sont professionnalisées dans la musique. La chanteuse Adèle a par exemple évoqué un arrêt de ses tournées pour cause de rythme trop intense. Stromae a dit ne plus aimer les concerts, parce qu'il en avait trop fait. Cas parmi les plus extrêmes, Avici avait expliqué ne plus supporter le rythme incessant de ses tournées.

Christophe de Neckere observe «une désillusion entre la vie rêvée de musicien et la réalité de terrain, dans le sens où c'est une industrie. Avant, le disque rapportait. Dorénavant, le streaming ne permet plus de vivre de ses productions. Ce qui rapporte, ce sont les tournées et leur cadence a augmenté.»

Être artiste, c'est entreprendre

Certains, comme Maurice*, batteur professionnel, n'arrivent plus à tenir ces cadences. «J'ai couru après le statut d'intermittent et je me suis épuisé à le chercher. Je me suis rendu compte que ça ne m'amusait plus de partir longtemps.» Avec 300 dates depuis mars 2017, il a fait en moyenne un concert tous les trois jours. Pour l'instant, il lève le pied: «J'ai pas la force de repartir. Je suis passé de trois projets à zéro.»

Une fois la tournée achevée, les musicien·nes souffrent parfois de ce que l'on appelle la dépression post-tournée. Un phénomène que rencontre Christophe de Neckere dans son cabinet: «Ce sont des musiciens qui, au cours de tournées souvent longues, ont vécu des cadences de fou. Une fois rentrés au bercail, plus rien. En général, ils repartent en studio parce qu'ils sont désœuvrés, et c'est reparti pour des cadences infernales.» Charlie O., multi-instrumentiste depuis trente ans, constate que «peu de choses ont un effet aussi excitant que la scène. Tu es le roi du pétrole durant un an ou deux puis, quand les tournées s'arrêtent, c'est une descente aux enfers».

De retour au studio ou chez soi, le disque ne s'arrête pas de jouer. Les musiciens doivent remettre leur casquette d'artistes-entrepreneurs. Victor parle de «pression du rendement dont les gens ne se rendent pas compte. Il faut obtenir toujours plus de passages radio, de chroniques, des publications, des interviews, de concerts et de showcase». Il se déclare «souvent proche du burn-out». D'autres artistes abordent ce phénomène dans leurs albums, comme Marie Davidson ou KVB.

«Le mythe des 27 ans est vrai»

Les réseaux sociaux ont ajouté une couche supplémentaire d'anxiété aux mélomanes en mal d'assurance. Eric Dufour parle de «notion d'immédiateté et de commentaires en tout genre. Je vois des artistes se jeter sur internet dès la fin d'un concert ou à la sortie d'un album. Ils prennent ça en pleine face et comme une vérité». D'autant que ces sites et applications permettent de chiffrer le succès des artistes, selon Victor: «Si t'as envie d'être booké sur un festival, les programmateurs regardent beaucoup le nombre de lives, les vues, les écoutes. Ils ne regardent pas le qualitatif, mais la popularité de ton projet.»

Autant d'éléments de stress et d'incertitudes mettent en péril leur santé mentale. Un sondage mené au Royaume-Uni en 2016 montre que 68,5% des pros de la musique avaient vécu une dépression. Des fragilités dues, selon cette étude, à des conditions de travail difficiles, à un manque de reconnaissance, à des douleurs physiques, et au fait d'être une femme dans l'industrie musicale.

«Il y a un pic de mortalité chez les musiciens entre 25 et 30 ans.»
Jean-François Arcier, docteur spécialiste des questions de santé des musiciens

Un autre sondage alerte sur le fait que 73% des musicien·nes indépendant·es déclarent souffrir de symptômes associés à la maladie mentale, c'est-à-dire que ces personnes subissent du stress, de l'anxiété ou une dépression liés à l'exercice de la musique. Le pourcentage grimpe encore pour les artistes de 18 à 25 ans, qui sont 80% à se plaindre de tels troubles. La première explication est la peur de l'échec. Viennent ensuite l'instabilité financière et la pression de réussir. La pression à produire touche 40% de cette population.

Pour expliquer ces souffrances, difficile de démêler la fragilité et la sensibilité des personnes qui ont choisi ce métier de la difficulté qu'il y a à exercer cette profession. Leur vie parfois très rock'n'roll ne peut pas être soustraite de l'équation. Pour les cas les plus extrêmes, Jean-François Arcier souligne une triste particularité en musique actuelle: «Quand on fait une étude de mortalité, ont s'aperçoit que, en musique actuelle, les musiciens ont une mortalité différentielle de près de vingt-cinq ans par rapport à la population générale. Le mythe des 27 ans est vrai, on a fait des études là-dessus. Il y a un pic de mortalité entre 25 et 30 ans. Les causes les plus importantes sont les suicides, les homicides ou les accidents.»

«Un musicien qui craque en milieu de tournée, ça coûte très cher»

De l'avis de tout le monde, les consciences sont en train de s'éveiller sur ces questions. Les pros de la musique ont désormais plus de facilité à aborder leurs problèmes de santé physique ou mentale, parfois même de manière préventive. En témoigne le succès de la Clinique du musicien, selon François Arcier: «L'évolution est très nette. Dorénavant, il y a une vraie demande de soins. On reçoit 2.000 à 3.000 mails par an et autant de coups de fil. Notre site internet est visité par un million de personnes par an.»

Il explique également que les connaissances sur des questions spécifiques aux instrumentistes s'améliorent. C'est le cas pour la dystonie de fonction, qui atteint les pros les plus assidu·es: «Pendant longtemps, cette maladie était considérée comme de l'hystérie. Or, on sait dorénavant que c'est un problème neurologique, qui se soigne.»

«Soyons réalistes, il s'agit aussi d'une question financière.»
Christophe De Neckere, psychologue et psychothérapeute cognitivo-comportementaliste

Christelle, de son côté, soutient: «Dans mon cursus, j'ai suivi un cours d'anatomie et un autre sur la posturologie. A priori, les prochaines générations vont prendre ça en compte.» Christophe De Neckere établit un constat cynique, mais positif: «Soyons réalistes, il s'agit aussi d'une question financière. Un musicien qui craque en milieu de tournée, ça coûte très cher. Si l'artiste est bon et que le cadre est correct, il va mieux faire son travail.»

De simples initiatives permettent d'adapter la répétition aux personnes qui y sont présentes plutôt que l'inverse. «Dans notre orchestre, nous disposons de chaises de différentes hauteurs, parce que tout le monde n'a pas la même taille. Ça peut sauver un dos, quand on sait qu'un musicien peut y rester assis pendant cinq heures», raconte Hélène. Autre élément positif pour les oreilles de son orchestre, des paravents en plexiglas ont été installés entre les personnes qui jouent des instruments à corde, et entre les percussionnistes et les cuivres.

Un questionnaire pour comprendre

Quelques initiatives sont à mettre au crédit de l'industrie musicale. À commencer par le Fair, un dispositif qui accompagne les jeunes artistes en offrant trois jours de sensibilisation aux questions de santé à ses jeunes lauréat·es. On met également à leur disposition des filtres auditifs moulés pour protéger leurs tympans, ainsi que des audiogrammes qui mesurent l'état de leur ouïe. Le collectif Cura a lancé un questionnaire pour mieux comprendre ce qui affecte la santé des musicien·nes.

De son côté, Cold Fame, label et agence de diffusion et de production de concerts, finance des séances d'exercice et de remise en forme à des artistes qu'il produit, comme Thé Vanille ou Holy Two.

«J'ai fait des tournées avec Philippe Katerine. Mais ma chance, c'est de ne pas encore avoir fait de tube.»
Charlie O., musicien

Le gérant du label, Jean-Noël Scherrer, regrette que l'argent investi dans la santé des personnes qui y contribuent ne soit pas intégré au coût de la production et des prestations musicales: «J'ai envoyé un mail groupé aux partenaires pour leur demander de participer à cet effort. Il est resté sans réponse.» Il souhaite même que «prendre en compte la santé soit obligatoire pour obtenir des subventions».

Pour ne pas abîmer sa santé quand on joue d'un instrument, le mieux est de ne pas rater sa carrière. Peut-être aussi de ne pas trop la réussir, comme en témoigne Charlie O.: «J'ai joué et composé des musiques pour des films de cul réalisés par John B. Root, composé des musiques pour le film Ni pour ni contre. J'ai fait des tournées avec Philippe Katerine. Ça m'a procuré une notoriété, mais je suis resté à l'écart du grand public. Ma chance, c'est de ne pas encore avoir fait de tube.»

* Le prénom a été changé.

Tom Umbdenstock

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