Société

Dans la salle de recueil de sperme, petit pot et films Dorcel

Temps de lecture : 9 min

Du type de porno proposé à la question des échecs, ce huis clos tabou recèle des enjeux insoupçonnés.

La nouvelle salle de recueil de sperme de l'hôpital Tenon (AP-HP) de Paris, le 24 septembre 2019. | Philippe Lopez / AFP
La nouvelle salle de recueil de sperme de l'hôpital Tenon (AP-HP) de Paris, le 24 septembre 2019. | Philippe Lopez / AFP

La pièce est lumineuse et sobre, avec un coin lavabo, un écran plasma et un fauteuil recouvert de papier jetable. Des protège-documents ont été étalés sur une petite table. Ce sont des catalogues de vidéos de la société de production de films porno Marc Dorcel. Les pages en ont été soigneusement découpées et mises sous plastique, pour des raisons d'hygiène évidentes. Une série de photos propose une mise en scène avec une masseuse, une autre vante les «dix plus beaux culs du X».

Deux DVD dans leur pochette sont rangés dans le placard près de la télévision. Il y a Pony Club, jaquette d'un autre temps avec des femmes seins nus entourant un cheval, et une deuxième semblable sur les épopées d'une «princesse» du sexe –deux productions Dorcel datant de la fin des années 2000.

Au Centre d'étude et de conservation des œufs et du sperme humains (Cecos) de l'hôpital Jean-Verdier (AP-HP) de Bondy, en Seine-Saint-Denis, la salle de recueil du sperme a l'avantage de bénéficier d'un sas permettant de ne pas donner directement sur le couloir et son cortège de soignant·es et de patient·es. Une sorte de trappe reliée au laboratoire permet de déposer discrètement le résultat du prélèvement. À l'extérieur, un voyant lumineux rouge indique si un patient se trouve dans la pièce.

Ces détails peuvent sembler anecdotiques, mais ils ont leur importance. «Les patients ont peur d'être entendus s'ils regardent une vidéo, ou d'entendre les bruits du service. Il faut des conditions idéales pour le recueil», souligne la responsable du Cecos, la Dr Florence Eustache.

«Degré zéro du porn»

L'enjeu dépasse la simple gêne que peut susciter le fait de se masturber dans l'enceinte de l'hôpital. Il s'agit de faire don de gamètes qui pourront servir aux couples infertiles –et, si la loi de bioéthique est votée, aux couples de femmes et aux femmes seules–, de réaliser des examens en cas de soupçon d'infertilité ou de recueillir du sperme en vue d'une insémination artificielle ou d'une fécondation in vitro dans le cadre d'une assistance médicale à la procréation (AMP ou PMA). Cet acte peut également être effectué en vue d'une congélation pour un usage futur, parce que l'on est malade et que l'on s'apprête à recevoir un traitement susceptible d'affecter sa fertilité: on appelle cela la préservation de la fertilité.

Pour procéder à ces recueils de manière efficace, chaque centre a sa manière d'aborder la chose. Se pose notamment la question de savoir quelle pornographie est proposée aux patients, si on en propose. «Les films ne conviennent pas à tout le monde. Il s'agit généralement de porno hétéro, or nous avons aussi des patients homosexuels et cela ne leur convient absolument pas. Il est déjà arrivé qu'un homme, qui était dans un parcours de préservation de la fertilité dans le cadre d'une chimiothérapie, nous le fasse remarquer. Par ailleurs, certains trouvent les films “bisounours”, d'autres disent que c'est trop hard. C'est tellement personnel que je leur explique qu'ils peuvent venir avec ce qu'ils souhaitent pour les aider», détaille Florence Eustache. De plus en plus d'hommes s'arment ainsi de leur téléphone ou de leur ordinateur pour se stimuler avec les images qui leur conviennent.

La mise à disposition de films ou de revues pornographiques reste toutefois fréquente. Leur choix est laissé à la discrétion des services; certains envoient les technicien·nes du Cecos, le mari d'une médecin ou un interne pour acheter une sélection de magazines.

Une biologiste du sud-ouest de la France nous explique qu'elle s'est déjà déplacée elle-même chez le buraliste pour se procurer des journaux, choisis «au hasard». Elle en a d'ailleurs retiré plusieurs pages après qu'un patient s'est plaint d'images trop «outrancières». Une autre explique qu'un homme a réclamé une BD «romantico-érotique» et se pose la question de s'en procurer pour son centre d'AMP.

«J'ai feuilleté vite fait les revues, regardé les jaquettes, et j'ai fini par faire marcher mon imagination.»

Une quinzaine d'anciens patients sondés sur leur propre expérience à Paris et en région racontent la diversité de ces approches. La plupart évoquent du porno (films et revues) «mainstream», «hétérosexuel» et même «patriarcal» (homme dominant, femme soumise).

Un homme raconte une vidéo tournant en boucle sur l'écran de la salle de recueil avec une «nana qui faisait très jeune», qui l'a perturbé. «Je n'imaginais pas tomber sur un truc comme ça», confie-t-il.

«Il y avait des revues et des DVD, le tout dans un style se voulant très “classe”. Des grandes femmes hypersexualisées, blondes, forte poitrine, et les mecs qui vont avec. Le degré zéro du porn. Tout ça me faisait plus rire qu'autre chose, car c'était caricatural. J'ai feuilleté vite fait les revues, regardé les jaquettes, et j'ai fini par faire marcher mon imagination et mes souvenirs», partage un autre.

Pour un troisième, c'était «un vieux Dorcel tout pourri sur un lecteur DVD hors d'âge et des revues que t'as pas vraiment envie de toucher avec les doigts. C'est un peu le Moyen Âge, en fait».

«Aider ces messieurs»

Certaines histoires donnent un aperçu du tabou que représente l'irruption de la sexualité dans l'espace médical, qui a cours au sein même des équipes. «Pour la petite anecdote, la première fois que j'y suis allé, la personne qui s'est occupée de moi m'a dit pour rigoler qu'en allumant l'écran, il y aurait un mode d'emploi. Je l'ai pris au premier degré, je pensais vraiment qu'il y avait une vidéo pour expliquer le processus de recueil. Du coup, en allumant, je me suis tapé un fou rire de cinq bonnes minutes avant de réussir à m'y mettre», raconte un autre patient.

Le chercheur et directeur de recherche émérite à l'Inserm Alain Giami s'est penché sur le sujet et relève lui aussi les contradictions qu'il a pu observer au sein même des centres d'AMP. «[Le recours aux revues pornos] ne fait pas l'unanimité parmi les équipes médicales et les règles de “recueil du sperme” sont interprétées différemment [...]. Dans l'un des services que nous avons observés, le médecin responsable était opposé à la mise à disposition de magazines pornographiques, en considérant qu'il n'était pas du rôle du médecin de contrôler et d'imposer un modèle de stimulation sexuelle. Mais des photos de pin-up soft étaient affichées au mur du local prévu pour le recueil de sperme», écrit-il dans son article «Le “glauque” ou la production de sperme infertile», paru dans la revue Ethnologie française en 2011.

«Il faut éviter les films mettant en scène du personnel médical, pour ne pas créer de malaise vis-à-vis de l'équipe.»

Dans une partie des services, les magazines ont disparu, jugés trop «crades», et sont remplacés par des films. Des laboratoires vont jusqu'à proposer un catalogue de plusieurs vidéos, comme en atteste une photo prise par un homme interviewé, avec les mots-clés «lesbienne», «asiatique», «black», «couple», «interracial», ainsi qu'une «sélection hard», dont on imagine qu'il ne s'agit pas de porno éthique féministe et queer.

Pour les Cecos des hôpitaux publics, une solution toute trouvée a été apportée par Marc Dorcel, qui fournit gratuitement films et écrans à ceux qui en font la demande, pour «aider ces messieurs en salle de recueil». «En général, ce sont les nouveautés du moment. Nous n'avons pas de demandes précises de la part des services. Simplement, il faut éviter les films mettant en scène du personnel médical, pour ne pas créer de malaise vis-à-vis de l'équipe», nous signale-t-on.

Au Cecos de l'hôpital Tenon (AP-HP), dans le XXe arrondissement de Paris, les films proposés aux patients sont aussi des Dorcel, avec «un scénario bien basique hétéronormé qui incarne des stéréotypes fonctionnels en la matière», s'amuse Émilie Moreau, la psychologue-sexologue du service, qui recommande également aux patients d'amener leur propre «matériel».

«Pas du tout la gaudriole»

La spécialiste en profite pour expliquer à quel point cette étape de la masturbation en vue du recueil n'a rien d'évident. «L'érection n'est pas quelque chose de mécanique, certains s'en rendent compte pour la première fois à cette occasion et cela nourrit leur anxiété de performance, relève-t-elle. De plus, beaucoup stressent sur la quantité de sperme recueilli dans le pot destiné à cet effet. On s'est rendu compte que certains ne donnaient pas leur recueil, parce qu'ils avaient honte du volume produit.»

«La masturbation en elle-même est aussi une acquisition sociale, poursuit-elle. Il n'est pas rare de rencontrer des hommes qui ne la pratiquent pas pour des raisons culturelles. Un patient m'a dit: “C'est comme si vous me demandiez d'aller jouer au stade de foot sans avoir jamais touché de ballon!” Il ne faut pas décourager les personnes pour qui cette pratique n'est pas envisageable pour des motifs personnels et sociaux. De même, il s'agit de sortir de cette représentation largement partagée selon laquelle tous les hommes regardent du porno et se masturbent.»

Dans quelques cas, l'éjaculation est même impossible –à cause du stress, du contexte, de troubles fonctionnels... À Tenon, entre mars 2017 et mars 2018, sur 2.780 actes de recueil, le service a dénombré 90 échecs, soit près de deux par semaine. Pour la cheffe du service, la Pr Rachel Levy, le sujet n'a rien de drôle: «Il ne faut pas galvauder la question du recueil de sperme. Dire que cela ne coûte rien aux hommes est faux. Ils jouent les cadors, mais quand ils se retrouvent avec un petit pot, c'est autre chose.»

«C'est à ce moment-là qu'on réalise que le côté “irrépressible” de l'excitation sexuelle masculine est un mythe.»

Plusieurs solutions sont alors proposées. Un stimulant sexuel peut être prescrit. On peut autoriser la compagne à se rendre avec l'homme dans la pièce; dans ce cas, le recueil se fait dans un préservatif spécial sans spermicide. Il existe enfin des vibromasseurs médicaux, sorte de godemichés vibrants avec une partie ronde à poser au niveau du gland.

«Ce n'est pas du tout la gaudriole, et c'est à ce moment-là qu'on réalise que le côté “irrépressible” de l'excitation sexuelle masculine est un mythe», note le psychosociologue Alain Giami. Celui-ci s'est particulièrement intéressé aux hommes devant produire du sperme pour des analyses à cause d'un soupçon d'infertilité. «Souvent, on s'est d'abord acharné sur le corps de la femme, dont la fertilité est testée en premier, fait-il remarquer. Quand on se tourne vers l'homme, celui-ci se décompose littéralement. Dans le diagnostic d'infertilité, il y a l'idée que la puissance sexuelle s'effondre. Ainsi, lorsque Pierre [un homme qu'il a interrogé] nous dit qu'il “n'est pas vraiment un homme”, on accède à un autre registre des significations qui entourent la situation du recueil de sperme: celui de la remise en cause de la masculinité associée à la fertilité.»

Émilie Moreau tient à relativiser cet aspect par rapport au vécu des patientes dans un parcours de PMA: «Il y a un enjeu pour les hommes, mais eux-mêmes le minimisent par rapport à ce que traversent les femmes –injections, traitements hormonaux, ponctions. C'est un parcours très lourd pour elles et pour leur corps.» D'ailleurs, même si c'est l'homme qui est stérile ou infertile dans le couple hétérosexuel, ce sont les femmes qui assument la grande majorité du parcours d'AMP.

«Ambiance intimiste»

La problématique du recueil de sperme a malgré tout conduit certains services de biologie de la reproduction à innover. À l'hôpital Tenon (AP-HP), à côté d'une cabine de recueil classique –murs blancs, fauteuil et télécommande sous plastique–, le Cecos a inauguré une nouvelle salle, plus accueillante, moins anxiogène. Elle a été financée grâce à une bourse de la Ligue contre le cancer.

Les murs sont bleu-vert, le fauteuil violet, l'ambiance tamisée. L'espace est insonorisé et l'on peut régler l'intensité de la lumière pour se sentir plus à l'aise. Des planches de skateboard peintes sont accrochées à la paroi au-dessus du siège. Dans le placard, un album du rappeur Drake, Views, attend d'être écouté.

La pièce a été conçue pour apporter davantage de confort aux patients, notamment aux jeunes mineurs malades en parcours de préservation de la fertilité. Cette patientèle particulièrement sensible, à laquelle il est interdit de proposer de la pornographie, est contrainte de réaliser un recueil de sperme en vue de le congeler dans un contexte douloureux.

De leur côté, des cliniques privées ont investi dans les nouvelles technologies pour améliorer les conditions de prélèvement. Dans le centre d'AMP d'Avignon, des casques anti-bruit sont mis à disposition, auxquels on peut connecter son smartphone via une connexion Bluetooth. Deux salles insonorisées ont été aménagées, baptisées Andromède et Cassiopée en raison de leurs plafonds incrustés de LED, façon ciel étoilé. «Cela crée une ambiance intimiste, pour que les patients se sentent plus détendus», explique la Dr Élodie Scalici, responsable du centre.

Des entreprises se donnent même beaucoup de mal pour concevoir une façon idéale de prélever le sperme. En Chine, une marque de matériel médical a créé un extracteur automatique, sorte de machine aspirante dont on peut régler le rythme et la pression, dans laquelle il faut introduire le pénis. Celui-ci est alors stimulé d'une façon censée reproduire la sensation d'une pénétration vaginale.

À l'Institut Marquès de Barcelone, un casque de réalité virtuelle pour visionner du porno et un vagin artificiel en silicone dans lequel éjaculer sont proposés aux hommes, le tout dans une salle recouverte de photos de nus sensuels. Les femmes ne sont pas en reste, puisqu'elles peuvent bénéficier d'un combo «musique douce, acupuncture et massage» avant une ponction d'ovocytes. On se prend à rêver qu'un jour, en France, on proposera des massages et des ciels étoilés aux femmes accompagnées par les centres de procréation médicalement assistée.

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