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L'Iran et la Russie parviendront-ils à isoler les États-Unis?

Temps de lecture : 6 min

L'accord militaire signé entre Téhéran et Moscou fin juillet, alors que les tensions croissent dans le Golfe persique, pose la question des enjeux de la coopération entre les deux pays.

Le président russe Vladimir Poutine (à droite) et son homologie iranien Hassan Rohani à Sotchi le 14 février 2019. | Sergei Chirikov / Pool / AFP
Le président russe Vladimir Poutine (à droite) et son homologie iranien Hassan Rohani à Sotchi le 14 février 2019. | Sergei Chirikov / Pool / AFP

La nouvelle n'a pas fait grand bruit. Pourtant, fin juillet, la République islamique d'Iran a signé un mémorandum militaire avec la Russie: «C'est la première fois qu'un tel accord entre les deux pays est signé. Cela marque un tournant dans les coopérations militaires entre Téhéran et Moscou», a annoncé le 30 juillet dernier Hossein Khanzadi, commandant de la marine iranienne.

En visite à Saint-Petersbourg, dans le cadre de la Journée de la Marine russe, il a également affirmé à l'agence de presse iranienne Irna que des exercices conjoints entre les deux pays allaient bientôt être organisés: «Nous sommes parvenus à un accord concernant des manœuvres dans l'océan Indien et dans la mer d'Oman. Nous espérons qu'elles auront lieu d'ici à la fin de l'année (en mars, ndrl).»

Les médias iraniens se sont rapidement emparés du sujet. Ariane Tabatabai, spécialiste de l'Iran à la Rand Corporation, nuance: «Puisque le texte de l'accord n'a pas été rendu publique, il est difficile de savoir ce qu'il contient exactement et s'il ouvre de nouvelles portes.»

Le rôle de la guerre en Syrie

Les relations diplomatiques entre l'Iran et la Russie datent du XVIe siècle. À l'origine, elles concernent surtout le Nord-Ouest de la Perse, dans la région du Caucase. Le premier traité soviéto-persan est signé en 1921 et porte notamment sur des travaux d'infrastructures en Iran: chemins de fer, routes ou encore le port de Bandar-e Anzali.

Les relations militaires, elles, se développent sous Mohammad Reza Shah Pahlavi: «Sur quinze ans, jusqu'à la Révolution islamique, 500 officiers iraniens ont bénéficié d'une formation militaire en Union soviétique. L'URSS a livré à l'Iran des blindés, des systèmes antiaériens, des lance-roquettes multiples, différents systèmes d'artilleries, des véhicules blindés poseurs de pont, des balayeurs de mines et de l'ingénierie automobile», écrit Vladimir V. Evseev, directeur de recherche associé à l'Institut de l'économie mondiale et des relations internationales à l'Académie des sciences de Russie.

Plus récemment, lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988), la Russie a également fourni des armes à l'Iran. La centrale nucléaire de Bouchehr au Sud-Ouest du pays a été construite en coopération avec la Russie. Enfin, l'Iran s'est fait livrer vingt-neuf systèmes antiaériens mobiles de type Tor M-1 en 2006.

C'est en 2011, avec le conflit en Syrie, que les relations militaires entre les deux pays franchissent un cap. L'Iran et la Russie soutiennent le régime de Damas. «Jusqu'alors, leur collaboration était très classique: manœuvres conjointes en mer Caspienne, formation de personnels iraniens, vente de matériels. Avec la Syrie, on assiste à la création d'une force d'État-major, au partage d'informations et à la coordination par les Russes des différentes milices sur le terrain. Pour le Hezbollah par exemple, cette guerre civile était l'occasion d'une prise d'expérience considérable», explique Igor Delanoë, directeur adjoint de l'Observatoire franco-russe.

Preuve s'il en est de la collaboration entre les deux puissances, le 16 août 2016, dans le cadre du conflit en Syrie, les responsables politiques iraniens ont permis à l'aviation Russe d'utiliser la base aérienne de Nojeh à Hamadan à l'Ouest de l'Iran. Une première depuis la Révolution de 1979. L'événement a d'ailleurs fait grand bruit. Des voix se sont élevées depuis l'intérieur du système pour rappeler que la Constitution ne permettait pas à un pays étranger de disposer d'une base militaire en Iran: «Aujourd'hui, il semblerait que la base d'Hamadan est encore utilisée à l'occasion, mais les besoins sont moins importants et son usage plus discret», affirme Igor Delanoë.

Pour Ariane Tabatabai, dans le contexte actuel, la République islamique pourrait même aller plus loin en permettant à Moscou d'installer une base dans le Golfe persique pour servir de moyen de dissuasion vis-à-vis des États-Unis: «Le prêt de cette base (Nojeh, Hamadan ndrl) était l'un des épisodes les plus polémiques de la guerre en Syrie. Malgré les tensions au sein du régime iranien, Téhéran a décidé de la prêter au “cas par cas” à Moscou. Pourquoi pas? Cela me semble plausible. […] L'Iran pourrait bénéficier d'un partenaire dans le conflit avec les États-Unis et ses alliés», affirme la politologue, co-autrice de Triple Axis–Iran's Relations with Russia and China.

Pour un retrait des États-Unis

La Russie et L'Iran souhaitent tous les deux que les Américains se retirent de la région et œuvrent en ce sens. Le processus d'Astana, qui réunit la Russie, la Turquie et l'Iran pour déterminer le futur de la Syrie, exclut les États-Unis et l'Europe des discussions.

Alors que depuis plusieurs mois les incidents s'enchaînent dans le Golfe, avec notamment des «actes de sabotages» de pétroliers saoudiens et japonais ou encore l'abattage d'un drone américain, le président iranien Hassan Rohani a proposé le 22 septembre une coalition pour la paix dans le Golfe, le Hormuz Peace Endeavour (Hope). Dans son discours, avant de partir pour l'Assemblée générale de l'ONU le 23 septembre, le président iranien prônait le retrait de toute force étrangère de la région.

Moscou, de son côté, cherche avant tout à se poser en médiateur: «Depuis la guerre Iran-Irak, la Russie se voit comme un acteur sécuritaire, un “faiseur de stabilité”», indique Igor Delanoë. «La Russie n'a jamais adhéré à l'agenda iranien dans le Golfe, pour ne pas froisser l'Arabie saoudite. Une visite de Poutine est d'ailleurs prévue en octobre dans le royaume wahhabite. Les Iraniens le voit d'un mauvais œil. Les Russes sont cependant les seuls à communiquer avec tous les pays du Golfe. Ils essaient de capitaliser là-dessus», ajoute le chercheur.

En juillet dernier, Moscou a également présenté son concept de sécurité collective dans le Golfe persique. L'objectif: désamorcer les tensions dans le Golfe afin d'instaurer une stabilité économique et politique dans le Moyen-Orient et, surtout, se présenter comme un acteur incontournable, notamment face aux États-Unis.

Une méfiance historique

Les relations entre la Russie et l'Iran sont avant tout pragmatiques. Selon Dina Esfandiary et Ariane Tabatabai, elles servent les intérêts de chacun et font fi des valeurs morales. Autrement dit, aucun ne s'immisce dans la politique intérieure de l'autre.

Igor Delanoë est du même avis: «Ce n'est pas une alliance, mais ce que j'appelle un “partenariat situationnel”», affirme le chercheur.

Les deux pays y trouveraient chacun leur avantage. «La Russie a d'autres intérêts dans le secteur de l'énergie en Iran, y compris dans le nucléaire. Moscou est le partenaire principal de Téhéran. Elle en a aussi dans le pétrole. L'Iran a besoin de reconstruire son infrastructure obsolète», énumère Ariane Tabatabai. La République islamique, pour sa part, reste intéressée par l'achat de matériels militaires russes.

«La dernière chose dont la Russie a envie, c'est d'un régime pro-américain à Téhéran.»
Ariane Tabatabai, spécialiste de l'Iran

Téhéran a plus que jamais besoin du soutien de la Russie au Conseil de sécurité de l'ONU: «La Russie permet à l'Iran d'avoir une voix, surtout quand les États-Unis poussent à l'isoler», rappelle Ariane Tabatabai. Les Russes s'oppose aux Américains qui souhaitent l'isolation de la République islamique d'Iran.

Selon RT, Téhéran pourrait même rejoindre L’Union économique eurasiatique (EAEU) le mois prochain. Avec Moscou, ils pourraient mettre en place un système de paiement alternatif au réseau Swift dont la République islamique est bannie depuis le retrait des États-Unis de l'accord nucléaire.

Ces relations politique, militaire et commerciale entre les deux puissances ne les empêchent pas de se méfier l'une de l'autre, en raison de leur histoire commune. L'Iran n'a jamais digéré la suspension de livraison des missiles S-300 en 2010 par le président russe Medvedev.

Certaines personnes estiment que la Russie utiliserait l'Iran comme moyen de pression face aux Américains, dans le but de lever les sanctions qui pèsent sur elle: «C'est une question qui revient souvent dans les débats, au sein des cercles de réflexion à Washington. À mon avis, non. La Russie n'a pas réellement intérêt à réduire son soutien à l'Iran, vu que les deux pays ont besoin l'un de l'autre», affirme Ariane Tabatabai.

Igor Delanoë rejette également cette hypothèse. Pour lui, depuis la crise ukrainienne en 2013, Moscou a réussi à «s'autonomiser» et ne dépend plus autant des Occidentaux. «La Russie a bâti sa crédibilité sur une image de constance et de cohérence. Moscou a soutenu jusqu'au bout Bachar el-Assad, qui pèse encore moins que l'Iran. Par ailleurs, pour la Russie, la situation actuelle est la moins pire: la dernière chose dont le pays a envie, c'est d'un régime pro-américain à Téhéran», conclut le chercheur.

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