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Pourquoi l'Espagne est devenue ingouvernable

Temps de lecture : 8 min

L'éparpillement des votes aux dernières élections et quatre dissolutions, dont la dernière a été entérinée le 24 septembre ont plongé le pays dans une instabilité politique chronique.

Le Premier ministre Pedro Sánchez attend la session parlementaire le 18 septembre 2019 à Madrid. Faute de soutiens suffisants, les élections légilsatives sont reportées au 10 novembre. | Pierre-Philippe Marcou / AFP
Le Premier ministre Pedro Sánchez attend la session parlementaire le 18 septembre 2019 à Madrid. Faute de soutiens suffisants, les élections légilsatives sont reportées au 10 novembre. | Pierre-Philippe Marcou / AFP

C'est officiel. L'Espagne est championne d'Europe de la répétition électorale. Championne du monde, même, disent certain·es. Dans un décret publié le mardi 24 septembre au journal officiel de l'État, le roi, Felipe VI, a ordonné la dissolution du Parlement et convoqué le peuple espagnol aux urnes le 10 novembre prochain. C'est la deuxième fois cette année. La quatrième depuis 2015. Entre la crise financière et la crise catalane, l'Espagne a plongé dans une instabilité politique sans précédent depuis le retour de la démocratie.

«Le pays se voit condamné à une répétition électorale, le 10 novembre prochain.» Le ton est sobre, l'expression grave, l'annonce directe. Mardi 17 septembre, Pedro Sánchez, président du gouvernement par intérim, apparaît derrière son pupitre, à la Moncloa, pour annoncer l'échec définitif de la formation d'un gouvernement. Près de cinq mois plus tôt, le 28 avril, sa formation politique, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), avait remporté les élections générales en raflant 123 sièges au congrès des député·es.

Loin de réunir les 176 sièges nécessaires pour avoir la majorité absolue, le parti devait récolter 53 votes supplémentaires dans l'hémicycle pour que leur gouvernement soit approuvé le jour de l'investiture.

Les négociations avec leur «partenaire préférentiel», Podemos, parti de gauche radicale, butent sur la composition du gouvernement. Pablo Iglesias, chef de file de la gauche radicale, veut un gouvernement partagé. Les socialistes préfèrent gouverner en solitaire, appuyés par Podemos depuis l'extérieur. Les troupes de Pablo Iglesias ne disposent que de 42 sièges.

Pour former une majorité absolu, une éventuelle coalition PSOE-Podempos aurait également dû s'appuyer sur le vote de partis plus petits (ERC). Entre ces partis, il y a des indépendantistes, qui ont déjà fait tomber les deux derniers gouvernement et provoque un rejet très fort d'une large partie de l'opinion publique espagnole. C'est pourquoi le fait de devoir s'appuyer sur leur vote pour l'investiture peut être problématique.

Les indépendantistes ont déjà causé la chute du précédent gouvernement socialiste et sont honnis d'une partie de l'opinion. Quant à Albert Rivera, le leader du parti de centre droit Ciudadanos, 59 sièges au congrès, il a sèchement claqué la porte à tout accord avec le PSOE, désigné comme adversaire politique en raison de sa proximité supposée avec l'indépendantisme.

Ce blocage n'est cependant que le dernier épisode d'une crise politique aux racines bien plus profondes. Il faut remonter le fil des événements pour comprendre comment le pays en est arrivé là.

Les origines du mal

En 2007, la crise des subprimes éclate aux États-Unis. Elle entraîne l'économie mondiale dans sa chute, et frappe très durement l'Espagne, alors dirigée par le socialiste José Luís Rodriguez Zapatero. En 2010, le pays enregistre près de 20% de taux de chômage. Plus de 40% chez les jeunes.

À l'époque, le PSOE et le Parti Populaire (PP conservateur) alternent au pouvoir depuis le retour à la démocratie, en 1977, après la dictature de Francisco Franco. «Jusqu'en 2014, le bipartisme réunissait au moins 70% des voix», explique María José Canel, professeure de communication politique à l'université Complutense de Madrid. En 2008, lors du scrutin qui a abouti à l'élection de Zapatero, les résultats du PSOE s'élevaient à 169 sièges, tandis que le PP en dénombrait 154. Les autres formations devant se partager les 27 sièges restants.

«En 2014, Podemos remporte cinq sièges au Parlement européen, passant de zéro à 1,2 million d'électeurs.»
María José Canel, professeure de communication politique

Ces résultats dégageaient une majorité claire et les petits partis pouvaient venir en appui à l'une des deux grandes formations politiques, mais leur poids restait très limité.

En plein milieu de la crise économique, naît le mouvement de Los Indignados del 15 de mayo. Dans un pays secoué par la crise financière, ce groupe se réunit tous les jours sur l'immense place de la Puerta del Sol, au centre de Madrid, pour protester contre les politiques d'austérité en guise de réponse du pouvoir en place. «Podemos a émergé du mouvement du 15-M (pour 15 mai, ndlr), en 2014», explique Jaime Ferri Durá, directeur du département de sciences politiques et de l'administration de Complutense, et docteur en son domaine.

Tout bascule en 2014, lors des élections européennes de mai. «L'Espagne cesse alors de voter de façon traditionnelle», analyse María José Canel. Jusque-là, la population espagnole votait par tradition familiale, ou en suivant la tendance des milieux sociaux qui la composent. En 2014, elle se met à voter pour un programme, pour le bilan d'une équipe ou pour punir les politiques au pouvoir coupables de corruption. Podemos démarre en trombe. Le mouvement se constitue officiellement comme parti en mars. «Il remporte cinq sièges au Parlement européen, passant de zéro à 1,2 million d'électeurs.»

L'événement a un effet catalyseur. Le parti Ciudadanos, né au cours de l'année 2006 en Catalogne face au nationalisme de la région est, déjà à l'époque, en train de monter. Il défend l'identité espagnole de la région et l'unité du pays. «L'exemple de Podemos en 2014 a fait sentir à Ciudadanos qu'il ne lui restait plus de place au niveau national, analyse María José Canel. Les membres du parti sautent le pas et se positionnent au centre, sans se définir très clairement. Leur discours est libéral sur l'économie, et progressiste sur les questions de société.»

La majorité absolue n'existe plus

Dimanche 20 décembre 2015. Tout est en place pour le premier épisode de cette longue comédie politique. Mariano Rajoy (PP) est alors candidat à sa réélection. Face à lui, le nouveau leader du PSOE, Pedro Sánchez, et deux jeunes challengers: Pablo Iglesias, patron de Podemos, et Albert Rivera, le boss de Ciudadanos.

Résultat des courses? PP: 123; PSOE: 90; Podemos: 69; Ciudadanos: 40; autres: 28. María José Canel raconte la suite: «Rajoy ne se présente pas à l'investiture, car il n'a pas les appuis suffisants. Sánchez commence alors à négocier des accords. Il en présente un premier, avec Podemos (159 élus à eux deux ndlr). Il signe également un accord avec Ciudadanos pour former une majorité absolue. Podemos refuse de s'associer avec le parti de Rivera.»

Premier blocage. À l'issue des deuxièmes élections, en mai 2015, le verdict des urnes change peu (PP: 137; PSOE: 85; Podemos: 71; Ciudadanos: 32; autres: 23.) Le pays ne parvient toujours pas à trouver de majorité absolue. Le spectre de troisièmes élections menace, et les socialistes décident de s'abstenir lors du vote de confiance pour permettre au PP de former un gouvernement. La décision provoque une guerre fratricide au sein du PSOE, qui voit Pedro Sánchez, opposé à l'abstention, perdre son mandat en interne.

«Les nouveaux acteurs qui ont surgi dans le jeu politique, et qui contestent le bipartisme, ne jouent plus le rôle de partis d'appui», constate Jaime Ferri Durá. «Podemos pensait pouvoir surpasser le parti socialiste aux élections suivantes.» Finies les petites formations exemptes d'ambition présidentielle. Chacun rêve de poser la couronne sur sa tête et joue sa propre partition au Parlement. Quitte à bloquer le pays.

«La constitution espagnole aurait pu prévoir que celui qui aurait la majorité soit élu, fait remarquer le docteur en sciences politiques. Le but était d'obtenir un gouvernement dont l'assise soit suffisamment solide. Mais ce type de répartition des forces en présence était plus adaptée au bipartisme tel qu'il existait auparavant.»

«La fragmentation des votes donne un rôle d'arbitre aux indépendantistes.»
María José Canel, professeur de communication politique

10 octobre 2017. La foule est massée devant l'arc de Triomphe de Barcelone pour assister au discours du président du gouvernement local de Catalogne, Carles Puigdemont, retransmis sur écran géant. Il va proclamer l'indépendance du territoire, avant de la suspendre quelques secondes plus tard. La crise couvait depuis des années. Cet épisode fait monter la tension de plusieurs crans dans tout le pays.

L'unité de l'Espagne est un sujet sensible pour nombre d'Espagnol·es. Surtout à droite. De l'autre côté, les indépendantistes veulent se séparer du royaume coûte que coûte. Le gouvernement de Mariano Rajoy prend le contrôle temporaire des institutions locales, en vertu de l'article 155 de la constitution. Les instigateurs de la tentative de sécession sont poursuivis en justice, emprisonnés pour certains.

La percée de Vox

Mariano Rajoy en sort très affaibli. En mai 2018, une énième révélation dans l'affaire Gürtel, un tentaculaire scandale de corruption qui éclabousse le PP, provoque un séisme politique. De retour aux affaires après sa traversée du désert, Pedro Sánchez lance une motion de censure contre le gouvernement Rajoy. «Sánchez ne pensait pas qu'elle aboutirait, explique la professeure en communication politique. Le PSOE espérait juste que cela lui redonnerait de la visibilité, après qu'il a quitté le Parlement pendant un temps.»

C'était sans compter sur les indépendantistes. «Ils voulaient punir Rajoy pour le 155. Ils pensent aussi que Sánchez sera peut-être plus malléable sur le sujet de l'indépendance.» La motion aboutit. Le secrétaire général du PSOE est propulsé à la tête d'un gouvernement en équilibre précaire, reposant sur le soutien de Podemos et d'indépendantistes de droite et de gauche. Le tout, sans avoir été élu. Qu'importe. Il gouvernera, malgré les critiques du PP et de Ciudadanos.

Au milieu de ce chaos, un nouveau personnage entre en scène. Santiago Abascal, son bouc, son nez aquilin. Il mène le parti d'extrême droite Vox. Insignifiant jusqu'en 2018, à la fin de l'été, il remplit les salles de meeting avec un discours dur sur la Catalogne, un nationalisme espagnol exalté, défendant les valeurs traditionnelles, contre le féminisme et l'immigration.

Santiago Abascal, à la tête de Vox à Grenade le 26 novembre 2018. | Cristina Quicler / AFP

Le nouveau parti extrémiste rencontre un premier succès électoral en décembre 2018, en remportant douze sièges au Parlement de la communauté autonome d'Andalousie. Pour arracher le gouvernement local à l'indéboulonnable majorité socialiste, le PP et Ciudadanos forment un gouvernement reposant sur le soutien «externe» de Vox.

La questin catalane divise

Cette formule devient la norme. Ciudadanos se range désormais dans un bloc de droite, qui s'oppose frontalement à un bloc de gauche accusé d'entente avec les indépendantistes. Le débat politique se polarise autour de la question catalane, qui occulte presque tous les autres sujets. «C'est quelque chose de très sentimental, qui ne fait pas appel à la raison, regrette le docteur en sciences politiques. Face aux grands défis qu'affronte l'Espagne, pour des raisons électoralistes, les partis campent sur des positions irréconciliables au lieu de s'entendre pour les affronter. La société est en conflit autour de ces sujets.»

Des tensions apparaissent rapidement entre le nouveau président et ses alliés indépendantistes de circonstance, qui le lui font payer à l'heure de voter le budget 2019, en février, en s'exprimant contre. Pedro Sánchez n'a d'autre choix que d'aller à de nouvelles élections, le 28 avril. «La fragmentation des votes et les majorités très serrées donnent aux indépendantistes cette position d'arbitre, qui peut faire basculer le vote d'un côté ou de l'autre», note María José Canel.

Le vote est toujours aussi éparpillé. Le PSOE obtient123 sièges, le PP, 66; Ciudadanos totalise 59 sièges et Podemos, 42. Vox fait une percée en envoyant 24 député·es siéger. ERC-Sobiranistes (indépendantistes) comptabilise 15 sièges, les autres s'en partagent 23. Sans accord, il sera impossible pour un Parlement ainsi éparpillé de gouverner.

«Ils n'ont pas voulu se mettre d'accord, résume Jaime Ferri Durá. Le PSOE comme Podemos. La responsabilité est partagée. Le problème, c'est que chacun essaie de discréditer l'autre. Dans un environnement politique si polarisé, où tout le monde essaye de discréditer son adversaire, conclure un accord avec l'un, c'est se condamner aux yeux des autres.»

Alban Elkaïm Journaliste

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