Culture

L'écosexualité, ou faire l'amour avec la Terre pour la sauver

Temps de lecture : 6 min

Cette nouvelle manière d'envisager l'art et la sexualité se résume-t-elle à une quête individualiste hédoniste ou porte-t-elle une véritable révolution de la pensée?

Depuis la fin des années 1990, l'écologie queer a montré qu'un grand nombre d'espèces animales et végétales sont hermaphrodites. | Free-Photos via Pixabay
Depuis la fin des années 1990, l'écologie queer a montré qu'un grand nombre d'espèces animales et végétales sont hermaphrodites. | Free-Photos via Pixabay

Il reste encore bien difficile d'envisager qu'un artiste ait eu le courage et l'originalité de peindre au XVIe siècle des êtres nus se fourrant des fleurs dans les fesses, se prosternant devant une fraise géante ou se masturbant dans une rivière avec des oiseaux.

Le tableau en question, le célébrissime panneau central du Jardin des délices de Jérôme Bosch (en l'occurrence, une réplique par ses disciples), ouvre l'exposition en cours au Gropius Bau à Berlin.

Jérôme Bosch, Le Jardin des délices, entre 1494 et 1505. | Musée du Prado via Wikimedia

Il s'inscrit sans aucun doute dans la droite lignée de l'écosexualité, cette tendance particulièrement présente dans le champ de l'art et qui voit des êtres humains jouir dans et/ou avec des buissons, des fleurs ou encore un tronc d'arbre.

Le 12 avril dernier, les Serpentine Galleries de Londres inauguraient l'événement PlantSex, conviant le philosophe Emanuele Coccia. Projetée à la Tate Modern en 2016, la série de vidéos de l'artiste néerlandaise Mélanie Bonajo, «Night Soil» datant de 2015 était par ailleurs projetée au Palais de Tokyo du 6 au 8 avril dans le cadre du festival Do Disturb. On pouvait y voir des gens discuter avec des plantes et se caresser avec elles. Ces gestes ont pour vocation de soigner, à l'heure où «les réseaux sociaux créent une forme de solitude» et de «déconnexion vis-à-vis du monde physique», selon les mots de l'artiste.

«Ecosex Manifesto»

Oui, de prime abord, le phénomène prête à sourire. Il peut même susciter un rejet (hormis si vous êtes adeptes du new-age). Mais, aussi contre-intuitif qu'il puisse paraître, il va au-delà des fantasmes néo-hippies. S'adressant dans un premier temps à toute personne désireuse d'élargir sa sexualité, il relève surtout d'un engagement écologique et implique une révolution très sérieuse de la pensée à l'heure de l'urgence climatique.

L'acte de naissance de l'écosexualité date de 2008, sous l'impulsion des artistes féministes Elizabeth Stephens et Annie Sprinkle, lorsqu'elles décident de s'unir avec des éléments naturels lors de mariages symboliques. Avec la terre en Californie, les pierres en Espagne, le charbon à Gijon. Au cours de ses performances, Annie Sprinkle se débat et s'immerge dans des monticules de terre. Les deux artistes signeront un manifeste, Ecosex, dans lequel elles se déclarent «amantes de la terre, aquaphiles, terraphiles, pyrophiles ou aérophiles».

«Dans le but de fonder une union toujours plus réciproque et plus durable, nous collaborons avec la nature, écrivent-elles. Nous traitons la Terre avec respect, bonté et tendresse. […] Nous travaillons et jouons inlassablement pour la justice environnementale.» Pour elles, il s'agit de faire de la Terre «un·e amant·e» et d'abandonner le concept de «Mère nature», une expression qui sous-entend que la nature serait d'essence féminine (et, par extension, que la culture serait l'apanage du masculin).

Leur texte a des accents parfois emphatiques et ingénus. L'écosexualité est pourtant loin de s'apparenter à une secte, et n'est en aucun cas le monopole d'Elizabeth Stephens, Annie Sprinkle ou des universitaires, artistes et autres personnes que leur travail intéresse. Il s'agit plutôt d'un état d'esprit prenant des formes artistiques diverses, plus ou moins diffuses et toutes ancrées dans une volonté de remettre en cause les idées justifiant l'exploitation par l'homme de son environnement.

Regain d'hédonisme

Sous le prisme de l'art et de l'écosexualité, les règnes non-humains (animal, végétal, minéral) sont appréhendés autrement que comme des ressources inanimées à épuiser, mais comme un écosystème où cohabitent des formes de vie sensibles dotées de qualités charnelles.

Dans le film Les Garçons sauvages, Bertrand Mandico filmait de jeunes garçons ultra-violents entraînés dans un périple magique censé les soigner. La troupe faisait escale sur une île et s'enfonçait dans une forêt imaginaire lui procurant des satisfactions gustatives et sexuelles. L'écosystème s'y dévoilait comme un réservoir d'intentionnalités et de désirs non-humains. Dans de nombreuses séquences, déguster un fruit (en l'occurrence, des petites boules poilues aux cœurs visqueux) revêtait un caractère sexuel.

C'est que, bien souvent, les artistes suscitent le désir pour les espèces du monde en célébrant leur sensualité, leur texture, leur couleur et leur goût. L'analogie entre les fruits, les fleurs et les organes génitaux est pour cette raison particulièrement répandue. Elle ne date pas d'hier. On analyse souvent l'œuvre de la peintre Georgia O'Keeffe à travers ce prisme.

Georgia O'Keeffe, Series 1, N° 8, 1919. | via Wikimedia

L'historien d'art Reindert Falkenburg verra même les paires de cerises sur les têtes des personnages du Jardin des délices de Bosch comme autant d'allusions à des testicules. Une posture qui rappelle la vidéo psychédélique Homo Sapiens Sapiens projetée au Martin Gropius Bau à Berlin. L'artiste star Pipilotti Rist y alterne des séquences de main en train de compresser une paire de pêches avec la même se saisissant de testicules.

En se concentrant sur le plaisir et les cinq sens, l'écosexe rend l'écologie désirable, drôle et sexy. C'est une grande avancée à l'heure où la pensée verte est souvent appréhendée sous le signe de la perte et de la restriction: ne pas manger de viande, moins consommer. Cependant, le désir exalté à travers les formes du vivant s'inscrit rarement dans le cadre d'un coup d'un soir mais plutôt dans celui d'une relation d'amour et de long terme.

Froide raison versus règne sensible

L'amour. Principe fondateur de notre réalité et élan vers l'autre, il connecte et entremêle les êtres. À l'heure du Capitalocène, il s'agit d'étendre ce sentiment, trop souvent cantonné aux relations humaines, au-delà de l'humain, et de le tirer vers le monde. Pensons à Stephens et Sprinkle et à leurs mariages inspirés par la fête de Sensa célébrant depuis plusieurs siècles le lien intime entre Venise et la mer. Pour endiguer le désastre écologique, il est évidemment nécessaire d'apprendre à aimer les espèces et les matières de l'écosystème. L'écosexe, en tant qu'activité d'intimité entre les êtres, devient un rituel pour acter cette nouvelle relation entre humains et non-humains.

Dans une scène fantastique et mémorable de Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures de Apichatpong Weerasethakul, qui reçut la Palme d'Or en 2010, une princesse déprime près d'une cascade et s'immerge dans l'eau. Elle y rencontre un poisson-chat parlant qui la rassure avant de se faufiler à toute allure dans sa culotte pour lui faire un cunnilingus (apparemment très réussi). Cet épisode poétique magnifique, tourné sous des lueurs bleutées de crépuscule, encapsule bien sur le plan métaphorique cette communion intime entre l'homme et l'animal.

Au règne de la froide raison capitaliste, les artistes opposent en fait le règne du sensible. Leur rôle est central, et leur levier d'action, au moins aussi puissant que l'intellect. Longtemps ignorés par les sciences sociales, les affects reviennent sur le devant de la scène.

Pour rester dans les mondes aqueux, le film The Fish, actuellement projeté à la Biennale d'Istanbul, est particulièrement saisissant. L'artiste Jonathas de Andrade a demandé à des pêcheurs brésiliens de caresser et d'embrasser leurs proies à l'agonie après leur capture. Il y filme des moments de tendresse, non dénués de sadisme. La vidéo dévoile merveilleusement les ambiguïtés qui sous-tendent la relation d'amour que les humains entretiennent avec les animaux, et qui impliquent forcément domination et violence.

L'artiste y démontre les limites de l'écosexe, la vacuité et l'utopie d'un amour inconditionné et absolument égalitaire entre humains et non-humains. Son film demeure pourtant la preuve qu'il est possible de briser cette distance entre l'humanité et les autres espèces, si l'on n'oublie pas de prêter attention à leurs singularités.

Souvent cantonné à la fiction chez les artistes, l'écosexe enjoint les êtres humains à s'ouvrir pour tisser des rapports sensuels avec les diverses formes de vie, à sortir de l'anthropocentrisme sans tomber dans le piège de l'anthropomorphisme. L'être humain n'est plus isolé dans sa tour d'ivoire, il est l'élément d'un maillage complexe d'êtres et de choses. La sexualité peut aussi être prise au sens large. Elle décrit les coopérations et les échanges biologiques entres les formes du vivant qui écrivent l'histoire de leur évolution.

Dans son essai Queer Ecology, le britannique Timothy Morton écrivait à ce propos que «les processus de la sexualité ne sont pas confinés au sein des espèces. La rencontre avec un autre individu profite aux plantes, mais elles le font par le biais d'autres espèces, telles que les insectes et les oiseaux. Les abeilles et les fleurs co-évoluent à travers des “déviations” bénéfiques (Darwin, Origin, 76–79 and Descent, 257)».

Plus que la recherche d'un plaisir égoïste et d'un délire hippie, l'écosexualité s'engage sérieusement dans une refondation des rapports politiques. Dans et au-delà de l'être humain. N'avons-nous donc pas ici affaire à une vraie révolution de la pensée? Depuis la fin des années 1990, l'écologie queer a montré qu'un grand nombre d'espèces animales et végétales sont hermaphrodites et ont des comportements bisexuels et homosexuels.

Fin 2018, la galerie Air de Pair projetait dans cette perspective L'Hippocampe de Jean Painlevé, un film de 1934 qui s'intéresse à la sexualité de cette espèce.

Chez les chevaux de mer, c'est la femelle qui dépose ses œufs dans la poche ventrale du mâle. C'est à lui que revient la tâche d'accoucher.

Julie Ackermann

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