Société / Culture

Au XIXe, quand la synergie entre art et science inspirait l'architecture

Temps de lecture : 5 min

Les radiolaires, des animaux unicellulaires marins recensés par le jeune scientifique Ernst Hæckel, ont notamment inspiré René Binet, architecte de l'Art Nouveau à l'origine de la coupole du Printemps.

Un animal marin microscopique aurait inspiré René Binet pour sa Porte monumentale de l’Exposition universelle de 1900. Aquarelle du projet, 18 juillet 1898. | Musées de Sens via Wikimedia,
Un animal marin microscopique aurait inspiré René Binet pour sa Porte monumentale de l’Exposition universelle de 1900. Aquarelle du projet, 18 juillet 1898. | Musées de Sens via Wikimedia,

Sur la Côte d'Azur, la rade de Villefranche et la mer de Nice qui l'entoure ont une particularité unique en Europe: elles sont proches des eaux très profondes, du fait de la quasi-absence de plateau continental dans cette zone. Les organismes marins qui peuplent sont à la fois typiques des eaux côtières mais aussi des eaux profondes de la Méditerranée, donnant lieu à une large variété d'espèces.

Cette découverte remonte au début du XIXe siècle, lorsque François Péron et Charles Lesueur, deux naturalistes français, s'intéressent à la faune de la rade. En 1810, ils publient les résultats de leurs explorations dans la baie, et présentent des espèces jusqu'alors inconnues, comme la Ceinture de Vénus (Cestum veneris).

La richesse de cette faune suscitera après eux l'intérêt de nouveaux explorateurs: zoologues, spécialistes du dessin ou architectes des monuments parisiens.

Monographies illustrées

Après François Péron et Charles Lesueur, le naturaliste niçois Jean‑Baptiste Vérany se distingue en réalisant de nombreux dessins de la faune locale. C'est à lui que l'on doit notamment la découverte en 1834 d'un superbe calamar des profondeurs, le Chiroteuthis veranyi.

Le calamar des profondeurs Chiroteuthis veranyi, découvert par Jean‑Baptiste Vérany. Illustration tirée de sa monographie Mollusques méditerranéens observés, décrits, figurés et chromolithographiés d’après le vivant, | Fichier extrait de Haeckel Gamochonia.jpg via Wikimedia

C'est sans aucun doute Carl Vogt, professeur de zoologie à Genève, qui rendit le mieux compte de la variété exceptionnelle des organismes vivants de Villefranche en passant ses hivers sur la côte. Ses monographies richement illustrées décrivent nombre de ses découvertes, certaines réalisées avec l'aide de Jean‑Baptiste Vérany.

Après Vogt, Johannes Müller, professeur de médecine à Berlin, marquera à son tour l'histoire de Villefranche avec ses descriptions d'organismes marins, notamment les radiolaires, animaux microscopiques dotés de squelettes d'une rare complexité.

Hæckel et les radiolaires

Disciple de Müller, le jeune Ernst Hæckel, alors âgé de 22 ans, se rend en 1856 à Villefranche pour observer les radiolaires qui joueront un rôle clé dans ses travaux ultérieurs. Il est à l'origine de la popularisation de ces organismes dans le monde, et à l'introduction des radiolaires à Paris dans leur forme surdimensionnée et artistique.

Microfossiles de sédiments marins contenants des radiolaires (sphères). | Hannes Grobe, Institut Alfred Wegener pour la recherche polaire et marine, Bremerhaven, Allemagne via Wikimedia

En 1864, huit ans après son voyage initial, Haeckel revient à Villefranche après le décès brutal de son épouse Anna. Six semaines durant, il observe à nouveau ces animaux unicellulaires marins.

Le jeune scientifique était déjà renommé –on lui doit en 1866 l'introduction du terme «écologie»– doublé d'un artiste de grand talent. Vers la fin de sa vie, il fait paraître Kunst formen von der Natur [Formes artistiques de la nature], un livre d'illustrations composé de 100 planches publiées, entre 1899 et 1904, en plusieurs lots.

Planche extraite des Formes artistiques de la nature, d'Ernst Hæckel. | Bnf

Cet ouvrage rencontre alors un large succès et influence les designers et architectes du mouvement Art nouveau. Avec les illustrations d'Hæckel, les animaux marins découverts dans la rade pénètrent dans les foyers européens.

Source d'inspiration artistique

Parmi les artistes et designers qui se sont inspiré·es des illustrations de Haeckel, le plus enthousiaste est sans doute l'architecte René Binet, figure de proue du mouvement de l'Art nouveau. Dès 1887, bien avant la parution de Formes artistiques de la nature, il commence à suivre le travail de Hæckel sur les radiolaires.

En 1900, pour l'Exposition universelle, la structure de la Porte monumentale qu'il imagine s'inspirerait de l'une des illustrations préférées de l'architecte, le radiolaire dénommé Clathrocanium reginae.

Sur la planche de gauche, dans le coin supérieur gauche, Hæckel a reproduit la petite méduse à la forme délicate de l'espèce Koellikerina fasciculata découverte par Péron et Lesueur. Sur la planche de droite, on retrouve au centre un Chiroteuthis veranyi, le calamar des profondeurs découvert par Jean‑Baptiste Vérany. | Formes artistiques de la nature, Ernst Hæckel via Wikimedia

Haeckel semblait avoir un faible pour ce radiolaire, qui apparaît également dans les planches de Formes artistiques de la nature publiées en 1901. René Binet le mettra pour sa part en avant dans ses Esquisses décoratives, lesquelles comporte des dessins d'une infinité d'objets inspirés de ces créatures marines –des interrupteurs électriques aux bijoux, en passant par des structures pour les jardins.

Les Cyrtoidea, dans l'ouvrage de Hæckel. La flèche désigne le Clathrocanium reginae dont la forme a inspiré René Binet pour sa Porte monumentale. | Formes artistiques de la nature, Ernst Hæckel via Wikimedia

La coupole de René Binet éclairait à l'origine la grande halle du nouveau magasin du Printemps. Sa structure rappelle le squelette du Litharachnium eupilium, l'une des espèces de radiolaires décrites par Haeckel.

Si la Porte monumentale de Binet n'existe plus, un autre de ses chefs-d'œuvre inspirés de ces espèces unicellulaires est encore debout: la célèbre coupole des Grands Magasins du Printemps. C'est cet architecte qui conçut en 1907 l'extension des lieux et imagina un hall central pour le nouveau bâtiment haut de six étages et éclairé par une grande coupole dont la structure ressemble beaucoup à celle des Sethophormis eupilium, décrit par Haeckel lors de son expédition Challenger de 1872-1876.

Le squelette du Litharachnium eupilium, décrit par Haeckel sous le nom de Sethophormis eupilium, ressemble beaucoup à la structure de la coupole qui surmonte le hall central du Printemps, conçue par Binet.

Après l'incendie qui a ravagé le magasin en 1881, de nouveaux vitraux seront installés sur la coupole en 1923 puis enlevés pour être mis à l'abri au début de la Seconde Guerre mondiale. Redécouverts et remontés dans les années 1970, ces vitraux abritent aujourd'hui la brasserie du Printemps, située au sixième étage.

La coupole du Printemps, ornée de vitraux, éclaire la brasserie du sixième étage. | Gind2005 via Wikimedia

Une rencontre entre art et sciences

Grâce à Ernst Hæckel et à René Binet, les illustrations d'animaux marins de Villefranche se sont imposées dans de nombreuses maisons et ont influencé des constructions monumentales à Paris. Si les deux hommes ne se sont jamais rencontrés, tout porte à croire qu'ils se sont écrit. Binet a envoyé une copie de ses Esquisses décoratives à Hæckel en hommage à celui dont le travail l'avait tant inspiré. Les œuvres de Binet ont peut-être influencé Hæckel dans l'élaboration de certaines planches de son livre Formes artistiques de la nature.

Une telle synergie pourrait-elle se produire aujourd'hui? Cela semble assez compliqué. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la science et l'art étaient des disciplines bien moins cloisonnées: les scientifiques faisaient de l'art en créant des illustrations et touchaient souvent à l'artisanat en construisant leurs instruments.

Il existe bien sûr quelques exceptions, comme ces artistes qui s'efforcent de sensibiliser le public à la beauté du monde naturel, menacé par le changement climatique. On pourra vous inviter en guise de conclusion à aller découvrir les créations de l'Américaine Mara Haseltine qui s'est notamment intéressée aux formes microscopiques du vivant.

Mara Haseltine, Supernatural 1, sculpture de 2014. | Neurotrophik via Wikimedia

Cet article est publié dans le cadre de la prochaine Fête de la science (du 5 au 13 octobre 2019 en métropole et du 9 au 17 novembre en outre-mer et à l'international) dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition aura pour thème: «À demain, raconter la science, imaginer l'avenir». Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

John Dolan

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