Culture

De «Matrix» à «Sense8», le combat des sœurs Wachowski contre l'oppression

Temps de lecture : 8 min

Dans «Lilly et Lana Wachowski, la grande émancipation», Erwan Desbois suit le fil reliant l'ensemble des œuvres des deux réalisatrices américaines: la quête de liberté.

Lilly Wachowski (haut) aux GLAAD Media Awards, le 2 avril 2016 à Beverly Hills  - Lana Wachowski (bas) au LGBT Center dinner, le 20 avril 2017 à New York. | Frederick M. Brown / Getty Images / AFP - Drew Angerer / Getty Images / AFP
Lilly Wachowski (haut) aux GLAAD Media Awards, le 2 avril 2016 à Beverly Hills  - Lana Wachowski (bas) au LGBT Center dinner, le 20 avril 2017 à New York. | Frederick M. Brown / Getty Images / AFP - Drew Angerer / Getty Images / AFP

Alors que Lana et Lilly Wachowski ont annoncé un nouveau film Matrix en août dernier, Erwan Desbois nous propose une fine analyse de leur filmographie, avec un prisme humaniste. Dans Lilly et Lana Wachowski, la grande émancipation, qui sort le 24 septembre aux éditions Playlist Society, le critique de cinéma revient sur Matrix et son rôle de passerelle entre le XXe et le XXIe siècle, mais aussi et surtout sur l'émancipation personnelle qui se retrouve au cœur de leurs créations (Bound, Cloud Atlas, Sense8…). Un subtil mélange de leurs expériences personnelles dans le cinéma et d'une folle envie d'avoir confiance en les autres et en soi.

Nous publions ci-dessous un extrait de l'ouvrage.

Abattre les murs, briser les chaînes

La convergence des luttes naît d'une prise de conscience, comme celle formulée dans V pour Vendetta par Deitrich à propos du Coran: «Je n'ai pas besoin d'être musulman pour trouver ses illustrations belles ou sa poésie émouvante.» Les Wachowski souscrivent entièrement à cette profession de foi en prenant part, depuis leurs débuts, à des combats qui ne sont initialement pas les leurs. Alors qu'elles appartenaient encore au groupe dominant que constituent les hommes blancs occidentaux, leurs films traitaient déjà de l'émancipation des femmes (dans Bound) et des Noirs (dans Matrix).

Bound raconte l'histoire de deux amantes (Violet et Corky, incarnées par Jennifer Tilly et Gina Gershon) qui renversent le monde à leur avantage, en triomphant des hommes convaincus d'en tenir les rênes: elles dérobent à la mafia 2 millions de dollars et font porter le chapeau au mari de Violet.

Bound est un film noir qui ne cherche pas à être réaliste, mais à illustrer la possibilité d'une libération totale vis-à-vis des mécanismes de domination. Le récit suit le parcours de Violet vers l'affirmation de son identité propre, hors des cases dans lesquelles la tutelle masculine l'a enfermée.

Ces cases sont autant de cages, dorées ou non, à l'image de l'appartement luxueux où elle vit avant de croiser la route de Corky. Violet y est enfermée dans une existence formatée de femme au foyer depuis cinq ans, soit le même laps de temps (le parallèle est dressé de manière explicite par le film) que celui passé derrière les barreaux par Corky.

Celle-ci vient de sortir de prison, mais Violet demeure prisonnière de son carcan domestique, avec pour seuls horizons la bonne tenue du lieu et le contentement sexuel de son mari mafieux joué par Joe Pantoliano. Ce dernier se nomme Caesar, patronyme renvoyant ouvertement à l'idée d'un pouvoir patriarcal vantant les figures de tyrans, indisputables et divinisés, qui ont obtenu leurs victoires sur le champ de bataille et doivent leur maintien au sommet à leur poigne de fer.

Tous les personnages qui entourent Violet et Corky sont des hommes, dont les seuls modes d'expression (y compris entre eux) sont la violence et la torture et qui ne comprennent ni ne respectent les femmes. Ils les traitent tels des objets sexuels exposés en vitrine pour satisfaire leur concupiscence, et dont ils se disputent la propriété. Violet déclare d'ailleurs au sujet de ses relations hétérosexuelles que «ce n'est pas du sexe, c'est du travail».

Parmi les nombreuses violences qu'elles subissent, c'est sur ce terrain du sexe que se joue en grande partie la libération des femmes. L'affirmation de Violet comme lesbienne permet au scénario de faire tomber le masque du désir masculin hétéronormé, et de mettre à nu sa part sombre, agressive et despotique.

Lorsque Violet et Corky se révèlent en tant que couple homosexuel aux yeux de Caesar, durant leur confrontation finale, il a cette réplique pleine de haine: «Sales gouines, je vous déteste.» Plus encore que le vol, à la justification possible, l'homosexualité de Violet constitue pour Caesar une trahison impardonnable. Cette orientation sexuelle lui fait l'effet d'une insulte personnelle, comme si la sexualité des femmes avec qui il a couché lui appartenait.

Violet et Corky travaillent toutes les deux au service de la mafia, les hommes se délestant sur elles de tâches ingrates contre une faible rétribution et une reconnaissance nulle: tandis que Violet est femme au foyer, Corky s'occupe des réparations et autres travaux dans l'immeuble où habitent Violet et Caesar.

En donnant l'opportunité aux deux héroïnes de voler à la mafia un magot de plusieurs millions, les réalisatrices leur ouvrent la porte de l'émancipation de l'une des causes majeures de la domination masculine: l'accès des femmes à l'autonomie financière et professionnelle.

Bound reprend une intrigue classique de film noir: une femme trahit son mari avec l'aide d'un autre homme, pour des motifs à la fois financiers et amoureux. En remaniant les forces en présence (deux femmes et un homme, au lieu de deux hommes et une femme), les Wachowski modifient la finalité du récit, qui devient une histoire d'affirmation de sa sexualité et de délivrance d'un système d'oppression de classe.

Le monde hollywoodien hétéronormé a d'ailleurs tenté de faire revenir Lana et Lilly Wachowski dans le «droit chemin»: les sœurs ont révélé avoir rencontré plusieurs producteurs prêts à faire le film, à condition que le personnage de Corky soit de sexe masculin. Le refus des Wachowski de se plier à cette exigence leur permettra de proposer une fin où Violet et Corky sont riches, éprises l'une de l'autre, émancipées des hommes et libérées de toutes les contraintes.

L'enjeu du futuriste Matrix a beau être global (délivrer l'humanité entière de la dictature des machines), le film calque son récit sur l'histoire des Noirs aux États-Unis, de l'esclavage au combat jamais achevé pour obtenir l'égalité des droits.

Lorsque le rebelle noir Morpheus est torturé au cours d'un interrogatoire mené par deux représentants blancs de l'ordre de la Matrice (les agents Jones et Brown), la scène s'achève par un plan empruntant à l'imagerie iconique de la lutte des esclaves pour leur libération: Morpheus brisant –littéralement– la chaîne des menottes qui enserrent ses poignets.

À l'extérieur de la Matrice, à bord du vaisseau commandé par Morpheus, le Nebuchadnezzar, on apprend que deux membres de l'équipage sont nés hors des champs d'embryons et de cocons exploités par les machines pour en extraire l'énergie dont elles ont besoin pour fonctionner.

Ces deux personnes, Dozer et Tank, sont les deux autres personnages noirs du film. Leur naissance loin des machines est désignée par l'expression «born free» («nés libres»), qui renvoie directement à l'abolition de l'esclavage et au statut des Noirs au sein de la société américaine. Bien que libres, ceux-ci ne sont pas à l'abri: dans le dernier acte du film, Dozer et Tank sont attaqués (et pour le premier, tué) par un Blanc –Cypher33– en faveur du maintien du système esclavagiste qu'est la Matrice.

Le film se referme sur le titre «Wake Up» de Rage Against the Machine (1992), dont les paroles évoquent les assassinats des leaders noirs des années 1960, Malcolm X et Martin Luther King. La chanson paraphrase la conclusion d'un des discours de ce dernier: «How long, not long / because what you reap is what you sow» («Pour combien de temps encore, plus pour longtemps, / Car ce que vous récoltez est ce que vous avez semé»).

Cette conclusion porte Matrix au-delà de la mise en garde allégorique contre le danger global des simulacres totalitaires, pour se confronter à un problème de société crucial: l'incapacité à endiguer totalement et définitivement le racisme et les autres formes de discrimination haineuse.

La pensée intersectionnelle

Bound et Matrix, premières œuvres de Lana et Lilly Wachowski, portent déjà en elle l'un des fils directeurs de leur filmographie: la multiplicité des luttes à mener par les protagonistes. Celles-ci sont toujours à la croisée de plusieurs conflits, imbriqués les uns dans les autres, qu'ils soient de nature économique, sexuelle ou liés à la classe sociale.

Par cette mise en pratique de la convergence des luttes, les deux sœurs s'inscrivent dans le courant de pensée intersectionnel, qui s'est développé aux États-Unis à partir des années 1990, de manière concomitante à leur carrière. Les germes de l'intersectionnalité existaient auparavant, mais la notion s'est cristallisée autour des travaux menés par plusieurs universitaires, dont Kimberlé Crenshaw (le terme d'intersectionnalité vient du titre d'un article qu'elle a rédigé en 1991: «Intersectionality as a social justice construct»), Chela Sandoval et Patricia Hill Collins.

Toute personne construit son identité au croisement de différents plans –le genre, la sexualité, l'ethnie ou encore la classe– selon ses aspirations propres, mais aussi en fonction des oppressions et discriminations qu'elle subit. La pensée intersectionnelle considère que l'on ne peut traiter ces domaines séparément, car ils sont imbriqués au point de former un tout indivisible et complexe. La stratification des discriminations qui se nourrissent entre elles compose une domination plurielle qu'il faut adresser et affronter comme telle si l'on veut parvenir à la surmonter.

Dans son ouvrage Black Feminist Thought (1990, éditions Hyman), Patricia Hill Collins emploie à ce propos l'expression «matrice de domination», que les Wachowski prendront au pied de la lettre avec le film Matrix.

Les deux sœurs ont basé plusieurs éléments essentiels de leur série Sense8 sur des principes liés à l'intersectionnalité, à commencer par la manière dont le récit éloigne la figure de l'homme blanc occidental et hétéronormé de sa position habituellement centrale dans les œuvres de fiction, alors qu'elle n'est qu'«un point parmi d'autres sur la carte des vécus culturels, politiques, sociétaux».

La volonté de reconstituer une vision d'ensemble de cette carte des vécus irrigue Sense8: ses héro·ïnes sont quatre femmes dont une transgenre et quatre hommes dont un homosexuel, disséminé·es sur tous les continents, de cultures différentes et mis·es en permanence sur un même pied.

Le générique des épisodes de Sense8 –un montage de plans d'inconnus de tous sexes et toutes ethnies, croisés dans les différents pays où Sense8 a été tournée– pousse cette idée de rassemblement global et égalitaire encore plus loin. Rien n'y est présenté de l'intrigue, des personnages ou des enjeux de la série, si ce n'est son ambition fondamentale: rassembler la Terre entière dans l'amour et la bonté. Ce kaléidoscope se conclut sur l'image d'une personne brandissant une pancarte où est écrit «Kindness is sexy».

À l'instar de l'intersectionnalité, la série «met en lumière comment une conscience politique collective se fait jour, lorsque les gens voient que leurs expériences individuelles sont rattachées à des forces sociales plus vastes».

Les huit sensitifs sont d'origines et de milieux différents, mais découvrent par leur connexion qu'ils combattent les mêmes ennemis: les gardiens de l'ordre établi, qui ne tolèrent nulle expression de la différence. Pour ces derniers, peu importent les actions ou les comportements, la différence justifie à elle seule les persécutions: la traque des sensitifs débute dès leur naissance, dans l'épisode pilote.

Plus loin dans la série (épisode «Polyphonie», S02E04), on découvre le projet de certains de stériliser en masse les sensitifs –un traitement imposé dans la réalité aux personnes transgenres dans plusieurs pays, comme c'était le cas en France jusqu'en 2017.

Erwan Desbois Critique de cinéma et auteur

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