Monde

Le pétrole détruit l'Amazonie en Équateur

Temps de lecture : 12 min

L'activité des compagnies pétrolières dans la portion équatorienne de l'Amazonie détruit la nature et condamne les peuples locaux à l'extinction, avec la bénédiction de l'État.

Des habitants se baignent dans le río Napo, à côté des péniches des compagnies, à proximité d'un port pétrolier près duquel des maisons ont été construites. | Alban Elkaïm
Des habitants se baignent dans le río Napo, à côté des péniches des compagnies, à proximité d'un port pétrolier près duquel des maisons ont été construites. | Alban Elkaïm

Elle a le regard fixe. Le visage barré de peinture rouge au niveau des yeux. Coiffée d'une couronne de plumes bleues, jaunes et noires, Nemonte Nenquimo se tient droite aux côtés des femmes. Devant les hommes, lances à la main. Le soleil matinal de Quito, capitale de l'Équateur, caresse la peau bronzée des indigènes Waorani, ce mercredi 4 septembre 2019.

Ils sont venus de Pastaza, une province couverte de jungle dans la partie amazonienne du pays, à l'est, pour déployer une banderole noire devant l'imposant bâtiment cubique qui abrite l'Assemblée nationale. «Nous défendons l'Amazonie», peut-on lire en lettres blanches. «Nous exigeons le respect de la sentence de Sinangoe et des seize communautés Waorani.» Une autre scande: «Non au bloc [pétrolier] 22.»

Des indigènes Waorani, de l'Amazonie équatorienne, déploient une banderole pour eexiger le respect d'une décision de justice les protégeant de l'industrie pétrolière. | Alban Elkaïm

Le 11 juillet 2019, seize communautés Waorani de la province ont remporté une victoire juridique historique contre l'État et ses ambitions pétrolières en Amazonie équatorienne.

Alors que le monde regarde avec effroi les incendies qui ravagent cette immense forêt au Brésil, au pied des Andes, l'industrie de l'or noir dévaste la portion équatorienne de cet océan vert depuis une trentaine d'années. Là où elle s'implante, elle détruit la nature et les communautés indigènes qui ont toujours peuplé la plus grande jungle du monde.

«Nous dépendons de cette forêt pour vivre», explique Nemonte Nenquimo, présidente du Conseil de coordination de la nationalité Waorani d'Équateur-Pastaza. En contact depuis moins de cinquante ans avec la société occidentale, ce peuple vit encore très largement de chasse, de pêche et de cueillette.

Nemonte Nenquimo

«Là où nous vivons, les sociétés pétrolières ne sont pas encore entrées. Mais chez les compañeros waorani du nord, elles sont là depuis trente ans. Elles ont pollué l'air, les rivières, la terre, [chassé] les animaux, elles ont pollué jusqu'à la culture waorani. Les jeunes perdent cette connexion [avec la nature]. Ils travaillent pour les entreprises pour de la boisson... Nous ne voulons pas de cela.»

La ruée vers l'or noir

Au nord de la province de Pastaza, des péniches vont et viennent sur les eaux teintées de terre du río Napo, large comme dix fois la Seine à Paris. De chaque côté de la rivière, la jungle s'étend à perte de vue. À leur bord, les péniches transportent de longs camions-citernes portant l'inscription «DANGER INFLAMMABLE». Leurs bouées et rambardes bariolées jaunes et noires indiquent qu'elles vont et viennent depuis les ports pétroliers qui bordent les rives tous les quelques kilomètres.

Péniche de l'activité pétrolière transportant des camions-citernes sur le río Napo. | Alban Elkaïm

«Cela fait une trentaine d'années que des entreprises ont commencé à extraire du pétrole dans la zone du parc national Yasuní», rappelle José Proaño, directeur de programme en Amérique Latine de l'ONG Land Is Life. Sur la rive sud du río Napo, ce parc naturel de plus de 10.200 mètres carrés est l'illustration parfaite des dégâts irrémédiables causés par cette activité et de l'attitude peu regardante voire complice des gouvernements successifs, dans un pays où la vente de pétrole représentait plus de 22% des revenus de l'État au premier semstre 2014 –même si cette proportion a chuté à un peu plus de 10% dans le budget de 2015.

Pour organiser l'activité pétrolière, l'État divise les territoires d'intérêt en «blocs». Le bloc 16 est l'un des premiers à faire entrer l'industrie en plein cœur du parc national Yasuní au milieu des années 1980. Depuis la fin des années 1990, c'est l'Espagnole Repsol qui opère dans ces gisements. «Ce bloc traîne une longue histoire de fuite de pétrole dans les rivières. Dans un environnement particulièrement sensible, dénonce Manuel Bayón, géographe du Colectivo de Geografía Crítica de Ecuador (Collectif de géographie critique d'Équateur). L'un de ces déversements a été particulièrement dur en 2008 et a eu de graves conséquences durant des années.» Son collectif se définit comme un groupe de géographes qui propose de se mettre «au service de la résistance». Notamment celle des indigènes contre la gestion territoriale de l'État.

«Les fuites de pétrole provoquent la mort des poissons, des animaux sauvages mais aussi de centaines de microorganismes [essentiels à l'équilibre de l'écosystème, ndla]», décrit Alexandra Almeida, directrice d'Acción Ecológica (Action écologique – AE), une des principales associations de défense de l'environnement en Équateur. «À travers la chaîne alimentaire, les substances nocives libérées lors des fuites finissent dans le corps des humains, ce qui provoques malformations génitales et cancers.» Une étude publiée en 2016 par La Clinica embiantal et l'Unión de Afectados y Afectadas por las Operaciones Petroleras de Texaco (UDAPT) affirme que, là où la compagnie Texaco a extrait du pétrole, dans la même région, le taux de cancer est trois fois supérieur à la moyenne de l'Amazonie équatorienne.

Quand la directrice d'AE est arrivée sur place, «tout était noir, la rivière, la terre, les plantes étaient en train de mourir». Elle n'a plus remis les pieds sur place: Repsol veille au grain. «C'est plus dur d'entrer dans le bloc 16 que d'obtenir un visa pour l'Espagne», plaisante-t-elle. Mais elle affirme avoir des photos et vidéos, quelque part dans ses archives. «La façon dont Repsol cache les fuites et les minimise laisse penser qu'il y en a eu bien plus que ce que nous savons.»

Paradis perdu

«On ne peut plus vivre dans cette partie de la jungle», regrette Alicia Cahuiya. Elle-même Waorani, elle est la fondatrice de l'Association de femmes waorani d'Équateur (AMWAE). Elle vient de ce coin de jungle, autrefois synonyme d'abondance pour les siens. «Beaucoup d'animaux sont morts, les arbres ont été coupés, nos rivières sont polluées, l'air aussi, il y a toutes ces torchères [longues cheminées qui brûlent le gaz excédentaire qui s'échappe lors de l'extraction du brut, ndla]

Femme de combat, elle est née dans les années 1970. À l'époque, sa communauté n'était pas encore entrée en contact avec notre société. Quelques mois après sa naissance, ses parents rejoignent une «zone de protectorat». Des missionnaires venus des États-Unis pour évangéliser les indigènes établissent un contact initial. Ils les invitent à venir vivre dans cette zone, ce que les indigènes font de façon plus ou moins volontaire selon les cas. L'idée est de regrouper les communautés waorani qui vivaient jusqu'alors en petits clans familiaux éparpillés dans la jungle. La présidente de l'AMWAE grandit là, alors que, sans qu'elle le sache, de grandes multinationales commencent à extraire le pétrole qui se trouve sous les terres ancestrales de son clan. «Quand je suis retournée dans ma jungle, il n'y avait plus de forêt vierge, raconte-t-elle dans son espagnol maladroit. Il y avait des plateformes, des routes. Ça a été terrible pour moi. C'était la maison de mes ancêtres. Ils ne l'ont pas respectée. Ils ont violé les cimetières waorani.»

Sur le río Napo, en Amazonie équatorienne, une pirogue trasportant une famille passe devant le bateau d'une compagnie pétrolière. | Alban Elkaïm

Le bilan environnemental semble catastrophique. Alexandra Almeida en atteste: «Certains habitants de la zone nous ont rapporté qu'ils ne pouvaient plus rien cultiver sur place. Les plantes ne dépassent pas cette hauteur, indique-t-elle en bloquant sa main au niveau de sa hanche, les bananiers ne tiennent plus debout et ne donnent plus de fruits...» L'une des grandes coupables? «L'eau produite, explique Manuel Bayón, le géographe. De l'eau se forme avec le pétrole dans le sous-sol. Elle contient des métaux lourds et des particules radioactives. Quand il y a une fuite, on peut récupérer le pétrole, mais l'eau produite se mêle à l'eau douce et il est impossible de la récupérer. Ensuite, elle se répand dans l'environnement.»

Même sans aucun accident, cette eau toxique termine souvent dans les sols et les nappes phréatiques, en raison des mauvaises pratiques des compagnies pétrolières. Selon plusieurs sources militantes, Petroamazonas EP, l'entreprise publique équatorienne, réinjecte toutes les eaux produites de plusieurs gisements dans une seule poche d'extraction, d'où elle a de fortes chances de déborder –au bord d'un affluent du río Napo. Contactés par Slate, Repsol comme Petroamazonas EP ont pris acte de nos sollicitations, mais n'ont pas répondu à nos questions.

La promesse du Yasuní

La zone du Yasuní est pourtant un espace protégé. En 1979, le parc national est créé autour de la rivière dont il porte le nom, le río Yasuní. Le parc et ses alentours sont reconnus «réserve de biosphère» par l'Unesco en 1989 et font partie des dix-neuf zones de mégadiversité reconnues dans le monde. Cet espace est décrit par les scientifiques comme l'un des plus riches et des mieux préservés de la planète au niveau biologique.

Impossible de parler du Yasuní sans évoquer l'histoire du bloc 43. Au cœur du parc, il contient près de 20% des réserves du pays dans trois gisements: Ishpingo, Tiputini, Tambococha (ITT). En 2007, le président Rafael Correa lance l'initiative Yasuní-ITT. L'idée est de laisser le pétrole du bloc sous la terre en échange d'une compensation financière internationale. En 2013, l'initiative échoue. Le même Rafael Correa fait voter un texte autorisant l'exploitation de ces gisements. Mais il promet de le faire proprement, grâce à une technologie de pointe.

«La vie était belle avant l'arrivée des pétrolières, se rappelle Alicia Cahuiya. Ils ne divisaient pas les territoires, il n'y avait pas de routes, c'était la jungle pure. Nous avions des poissons, des fruits, des plantes médicinales. Je marchais beaucoup. J'étais heureuse. Les Waorani étaient libres.»

«Des bibelots et des perles»

Entre 1982 et 1985, le gouvernement lance des séries d'appels d'offres sur les blocs pétroliers du Yasuní. La société américaine Conoco remporte le gros lot dans le bloc 16 et démarre la prospection. Mais elle se heurte à la résistance des Waorani. Son successeur change de méthode. En 1993, une délégation de Maxus Energy Corporation débarque en hélicoptère dans la communauté waorani de Kihurano, accompagnée d'Alicia Durán-Bállen, fille du président de la République équatorienne de l'époque, Sixto Durán-Ballén. Dans une scène immortalisée par les caméras (dans le documentaire Trinkets and Beads de Christopher Walker sorti en 1996), une femme indigène lui offre une couronne de plumes. La fille du président retire les deux bijoux qui pendent à ses oreilles pour les accrocher à celle de sa bienfaitrice. «C'est comme ça que nous avons eu Manhattan, commente un homme de Maxus dans un sourire, avec des bibelots et des perles.»

«Quand la compagnie est arrivée, elle n'a pas consulté les Waorani, mais une seule communauté, déclare la fondatrice de l'AMWAE. Ils les ont convaincus en leur disant: “Nous allons vous donner des écoles, nous allons vous donner de l'eau, nous allons vous apporter la santé.” Maintenant, ma rivière est ruinée. À aucun moment, ils n'avaient parlé de ça.»

Vue sur le río Napo et la forête d'Amazonie. À gauche, la rive sud, limite du parc national Yasuní, près de la communauté d'Añangu. | Alban Elkaïm

Dans la tradition waorani, chaque communauté débat des questions qui l'affectent au sein d'assemblées nommées les «pikenanes». «Maxus n'arrivait pas à avoir une position commune des différents clans, explique Alexandra Almeida. Ils ont convoqué la majorité des communautés à une grande assemblée. Ils leur ont demandé d'élire une personne qui deviendrait président de l'Organisation de la nationalité waorani. Cette organisation est aujourd'hui appelée Nationalité waorani d'Équateur (NAWE). Les institutions la considèrent comme l'organe de représentation avec un pouvoir décisionnaire. Mais pour les Waorani, ce n'est pas le cas.»

La preuve? En 2013, Alicia Cahuiya est vice-présidente de la NAWE. Elle n'apprécie guère son président. «Je n'ai aucune confiance en lui, il est pro-pétrole et travaille avec eux depuis des années.» Mais ce dernier est absent, et le gouvernement a besoin d'une caution indigène pour enterrer l'initiative Yasuní-ITT. La vice-présidente est conviée à s'exprimer devant l'Assemblée nationale. «Ils pensaient qu'elle aussi était du côté des compagnie pétrolières», se souvient Alexandra Almeida. Ils sont tombés des nues quand elle est arrivée avec un discours bien radical contre le pétrole.»

Sa prestation marque les esprits. Elle est invitée à porter son message jusque devant les Nations unies. Elle affirme aussi avoir été menacée de mort de façon répétée, et fait l'objet d'intimidations policières et militaires depuis. Tous ces procédés violent les lois équatoriennes comme les droits reconnus aux indigènes par l'ONU.

La face cachée du développement

Mais le mal est fait. On leur a promis le développement. Les Waorani sont divisés. Leur territoire est largement amputé. Totalement indépendants du marché du travail et de la société de consommation jusque-là, beaucoup deviennent salariés. Tous voient débarquer les colons, attirés par des terres vierges rendues accessibles via les voies de circulation ouvertes par les compagnies pétrolières. Ils s'installent de façon illégale, coupent les arbres pour monter des fermes, braconnent ou se livrent au commerce illégal de bois.

«Au lieu d'une population indigène vivant de manière autonome, la présence des compagnies pétrolières dans le Yasuní donne une population indigène salariée. À partir de là, même l'accès à la nourriture dépend de ces entreprises [seules capables d'offrir un salaire dans cette partie retirée du pays, ndla].» Catalina Campo Imbaquingo est anthropologue. Elle a été engagée comme experte par les avocats des Waorani de la province de Pastaza, qui combattent l'État et sa soif de brut sur leur territoire. Elle a comparé les modes de vies des communautés de Pastaza et de leurs voisines du Yasuní pour identifier les effets de l'industrie de l'or noir.

Un dépôt de bois coupé sur une rive du río Pastaza, en Amazonie équatorienne. | Alban Elkaïm

«Les Waorani de la zone du Yasuní ont un accès beaucoup plus limité au territoire [à cause des platesformes et fermes, ndla]. Pour eux, le territoire est crucial pour subvenir à leur besoins ou vivre leurs pratiques culturelles. Avec cela vient un appauvrissement de la connaissance de la jungle [indispensable pour y vivre, ndla]. Il est devenu quasiment impossible de pêcher dans les rivières proches des sites d'extraction, ou de consommer leur eau, trop polluée. Dans le Pastaza, l'accès au territoire est plus libre, la connaissance des plantes est bien plus grande et l'alimentation de base reste traditionnelle: des produits locaux, des fruits de la jungle et de la viande de montagne qu'ils chassent pour leur usage.»

Désormais basée sur la consommation, l'économie des Waorani du Yasuní dépend beaucoup de l'argent, ce qui a fait surgir la chasse massive, pour la revente de la viande, et le trafic du bois. L'étude met également en évidence des problèmes d'alcoolisme particulièrement marqués chez les Waorani du nord, et de violences conjugales, qu'elle n'a pas identifiés au sud.

Les paroles s'envolent avec les cours du pétrole

Quant aux promesses présidentielles de 2013, elles se sont envolées avec les cours du pétrole. Petroamazonas se targue d'une exploitation responsable. «Ils s'étaient engagés à ne pas avoir de groupes électrogènes sur site, à ne pas aménager de routes de terre battue et à ne pas avoir de torchères brûlant le gaz dans la zone», rappelle Manuel Bayón. L'entreprise aurait violé ces trois engagements, augmentant la pollution atmosphérique, la pollution sonore qui chasse les animaux et ouvrant de longues cicatrices dans la forêt que la nature mettra des années à effacer. Elle empêcherait également tout contrôle de ses activités par des organismes indépendants.

En dehors du parc naturel Yasuní, la forêt amazonienne tout entière est un bien d'une valeur inestimable pour l'humanité. En 2017, l'Amazonie équatorienne était découpée en 57 blocs pétroliers, 40 sont en exploitation, d'autres font l'objet d'appels d'offres. En mai 2019, le gouvernement a publié un décret qui pourrait permettre l'exploitation du gisement d'Ishpingo, le dernier non exploité dans le bloc ITT. L'activité se rapprocherait dangereusement de la zone dite «intangible», créée pour protéger les derniers peuples indigènes en isolement volontaire, qui ont refusé notre mode de vie.

Réunis lors d'un sommet d'urgence sur l'Amazonie, le 6 septembre en Colombie, les chefs de huit États abritant une fraction de cet inestimable trésor vert ont approuvé un texte s'engageant à «lutter contre la déforestation et la dégradation forestière». L'actuel président équatorien, Lenin Moreno, y a déclaré: «Il n'y a plus le temps pour les paroles, à partir de cette signature, nous allons agir.» Les modalités d'application du décret 751 doivent être définies dans les mois qui viennent.

Alban Elkaïm Journaliste

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