Monde

Prohibition: quand le gouvernement américain empoisonnait les buveurs d'alcool

Deborah Blum, mis à jour le 05.03.2010 à 15 h 41

Retour sur un épisode peu connu et peu glorieux de la politique américaine.

New York, 1926, réveillon de Noël. Eclats mêlés de la neige et des lumières de la ville. Bellevue Hospital. Un homme pénètre dans le service des urgences. Son visage est écarlate; il titube, le souffle court, visiblement terrifié par quelque menace invisible. Il répète aux infirmières que le Père Noël est à ses trousses; qu'il est armé d'une batte de baseball, et qu'il en veut à sa vie...

Les urgentistes de l'hôpital n'auront pas le temps de porter le bon diagnostic. L'homme est mort avant que l'on ne comprenne que ses hallucinations d'origine alcoolique n'étaient en réalité qu'un symptôme. Plus tard dans la journée, un autre fêtard connaît le même sort; puis un autre encore... A la tombée du soir, l'hôpital a déjà accueilli plus de soixante personnes souffrant d'intoxications similaires; huit d'entre elles perdent la vie. A New York, dans les deux jours qui suivront, vingt-trois autres buveurs mourront dans les mêmes circonstances.

Les cas d'intoxication à l'alcool n'avaient plus de mystère pour les médecins de l'époque —à l'ère de la Prohibition, la chose faisait partie du train-train quotidien. Les whiskeys de contrebande et autre gins douteux intoxiquaient bon nombre de buveurs. L'alcool élaboré dans les distilleries clandestines était souvent de mauvaise qualité (du fait de la présence de métaux et autres impuretés). Mais cette vague d'intoxication sortait de l'ordinaire. Les enquêteurs eurent tôt fait de découvrir que les décès n'étaient pas dus au hasard —bien au contraire: ils avaient été délibérément provoqués par le gouvernement des Etats-Unis.

Effrayer les buveurs

Les agents fédéraux de l'époque, furieux de constater que la consommation d'alcool demeurait forte malgré l'interdiction, avaient décidé d'opter pour une nouvelle méthode. Ils avaient ordonné l'empoisonnement des alcools industriels élaborés aux Etats-Unis, produits régulièrement volés par les contrebandiers, qui les recyclaient avant de les revendre sous la forme de spiritueux. Pour les agents fédéraux, l'idée était d'effrayer les buveurs: ces derniers, pensaient-ils, cesseraient bien vite d'acheter de l'alcool clandestin. Mais rien ne se passa comme prévu: en 1933, à la fin de la Prohibition, on estime que le programme d'empoisonnement fédéral avait fait —au moins— 10.000 morts.

On l'a presque oublié aujourd'hui, mais la «guerre chimique de la Prohibition» demeure l'une des plus étranges (et mortelles) décisions qu'aient jamais pris les autorités américaines. L'un de ses opposants les plus virulents (Charles Norris, le médecin légiste en chef de New York pendant les années 20) avait pour habitude de dire que c'était là «notre expérience nationale en extermination».

De nos jours, l'alcool tue toujours –au début de l'année, un breuvage frelaté a par exemple fait 16 morts en Indonésie; les taxes sur l'alcool étant exorbitantes, les trafiquants de ce pays distillent leurs propres boissons alcooliques. Mais ces morts sont dues au cynisme d'hommes d'affaires sans scrupules; elles n'ont pas été délibérément provoquées sur ordre gouvernemental.

Marijuana et Paraquat

J'ai découvert l'histoire de ce programme d'empoisonnement en faisant des recherches pour mon nouveau livre, The Poisoner's Handbook, dont l'action se situe dans le New York des années 20. Au début, je dois bien avouer que j'avais du mal à y croire. J'assaillais mes amis, mes collègues et les membres de ma famille de questions: «Tu le savais, toi, que le gouvernement avait empoisonné des gens pendant la Prohibition?»

Je me souvenais en revanche de cette affaire des années 1970; le gouvernement américain avait pris la décision controversée d'asperger des champs de marijuana mexicains de Paraquat, un herbicide des plus puissants. L'objectif premier était de détruire les récoltes, mais le gouvernement avait également insisté sur le fait que cette mesure permettrait de décourager les consommateurs de marijuana.

Le même raisonnement qu'en 1920 –si certains citoyens étaient empoisonnés, eh bien, ils ne pourraient s'en prendre qu'à eux-mêmes. Le Paraquat n'aurait pas exposé les fumeurs à un risque très grave, mais le scandale généré par l'affaire mit néanmoins fin au projet. L'incident créa alors une véritable crise de confiance des citoyens vis-à-vis du gouvernement, crise qui se traduit, aujourd'hui encore, par diverses théories de la conspiration, selon lesquelles le FBI empoisonnerait les stocks de produits stupéfiants illicites.

Les choses étaient bien différentes à l'époque de la Prohibition: le gouvernement se sentait investi d'une mission capitale, et le programme d'empoisonnement suivit son cours en dépit des controverses. En 1927, un éditorial du Chicago Tribune résumait la situation en ces termes: «En temps normal, aucun gouvernement américain n'agirait de la sorte. (...) Mais nous vivons à l'ère de la Prohibition, cet étrange fanatisme; et pour ses apôtres, la fin justifie les moyens, aussi barbares soient-ils.»

La Prohibition pour ne pas tomber dans une ère de dépravation

Certains journalistes approuvaient le gouvernement, accusant les politiciens opposés au programme d'être de mèche avec les criminels; selon eux, les trafiquants et les buveurs d'alcool clandestin ne méritaient aucunement la pitié des honnêtes citoyens. «En quel honneur Oncle Sam devrait-il garantir la sécurité des pochetrons?», s'interrogeait ainsi l'Omaha Bee (quotidien du Nebraska).

Tout commence en 1919, avec la ratification du 18e Amendement, qui interdit l'élaboration, la vente, et le transport de boissons alcoolisées sur l'ensemble du territoire américain. Les défenseurs des bonnes mœurs et les organisations anti-alcool avaient appuyé le passage de l'amendement, en jouant alors sur les angoisses de la population –les Etats-Unis sortaient à peine de la Grande Guerre, et nombre d'Américains craignaient de voir le pays sombrer dans une ère de dépravation morale. La même année, le Volstead Act vient compléter l'amendement, en précisant les modalités de sa mise en application; le 1er janvier 1920, s'ouvrait l'ère de la Prohibition.

Mais les Américains ont continué de boire —et en grande quantité. Les taux d'alcoolisme ont grimpé en flèche dans les années 1920; selon les calculs des compagnies d'assurance, l'augmentation fut de plus de 300%. Les bars clandestins (ou «speakeasies») ne tardèrent pas à ouvrir leurs portes; à la fin de la décennie, il y en avait 30.000 dans la seule ville de New York. Les gangs des rues bâtirent des empires fondés sur la contrebande, le vol et l'élaboration d'alcool clandestin. Ce rejet catégorique et généralisé prit de cours ceux qui pensaient sincèrement (et naïvement) pouvoir conduire leur pays sur le chemin de la vertu.

Les efforts des autorités permirent certes de ralentir la contrebande d'alcool provenant –entre autre– du Canada. Mais les syndicats du crime répliquèrent en volant de grandes quantités d'alcool industriel (utilisé dans les peintures, les solvants, les carburants et les fournitures médicales) avant de le traiter afin de le rendre potable.

L'alcool de grain dénaturé puis renaturé

Enfin... plus ou moins potable. L'alcool industriel est en fait de l'alcool de grain, auquel on ajoute une solution chimique toxique afin de le rendre imbuvable. Le gouvernement américain avait ordonné la mise en place de ce processus de «dénaturation» en 1906; il visait alors les fabricants désireux de contourner la taxe sur les alcools dits «de bouche». Selon les estimations du département du Trésor (alors chargé de superviser la mise en application de la réglementation anti-alcool), dès le milieu des années 20, les organisations criminelles subtilisaient 60 millions de gallons [soit environ 127 millions de litres] d'alcool industriel par an.

En 1926, face à un tel constat, le gouvernement de Calvin Coolidge décida de mettre la chimie au service de la loi. Il existait à l'époque environ soixante-dix formules de dénaturation de l'alcool industriel. Certains chimistes y ajoutaient simplement du méthanol, substance hautement toxique; d'autres se contentaient d'utiliser des composés chimiques moins dangereux pour la santé, mais au goût si infect qu'ils rendaient le liquide proprement imbuvable.

Pour vendre leurs stocks d'alcool industriel, les organisations engageaient des chimistes chargés de «renaturer» les produits —de les rendre à nouveau potables. Les chimistes gagnaient bien plus chez les contrebandiers qu'en travaillant pour le gouvernement, et ils remplissaient leur rôle à la perfection. L'alcool volé et retravaillé devint la source première de spiritueux en Amérique. C'est alors que les pouvoirs publics ordonnèrent aux fabricants d'alcool industriel de renforcer la toxicité de leurs produits.

Et revoilà la terrible de nuit de Noël 1926

Les nouvelles instructions furent immédiatement mises en œuvre, et dès milieu de l'année 1927, les nouvelles formules de dénaturation comprenaient déjà plusieurs poisons notables (kérosène et brucine –un alcaloïde végétal proche de la strychnine, benzène, cadmium, iode, zinc, sels de mercure, nicotine, éther, formaldéhyde, chloroforme, camphre, phénol, quinine, et acétone). Le département du Trésor demanda également à ce que les doses de méthanol soient revues à la hausse, pour atteindre 10% du produit fini. Cette ultime addition s'avéra être la plus mortelle de toutes.

Le résultat ne se fit pas attendre, comme le prouve la terrible nuit de Noël 1926. Les responsables de la santé publique étaient alors sous le choc. «Le gouvernement sait parfaitement que l'empoisonnement ne pourra réduire la consommation d'alcool, déclara ainsi le Dr Charles Norris lors d'une conférence de presse organisé à la hâte. Il empoisonne ces breuvages, tout en sachant que les buveurs d'alcool ingèrent ce poison jour après jour. Ayant agi en connaissance de cause, le gouvernement des Etats-Unis doit être tenu moralement responsable —bien qu'il ne puise pas être déclaré pénalement responsable— de ces morts par intoxication.»

La fin d'un programme en 1933

Son service alerta immédiatement les citoyens, en expliquant les dangers des whiskeys circulant en ville: «La plupart des spiritueux actuellement en vente à New York sont toxiques», pouvait-on ainsi lire dans un message d'alerte de 1928. Chaque décès dû à l'intoxication était rendu public. Le toxicologue du service du Dr Norris, Alexander Gettler, était chargé d'analyser tout whiskey confisqué à la recherche de poisons –la longue liste de substances toxiques citée plus haut provient donc pour partie des recherches conduites par le bureau du légiste en chef de New York.

Norris condamnait également l'injustice du programme, ses effets variant grandement suivant la classe sociale des buveurs. De fait, les personnes aisées pouvaient en toute illégalité se payer le meilleur whiskey du marché; la plupart des malades et des mourants étaient donc ceux qui «n'ont pas les moyens de s'offrir une protection de qualité, et qui consomment des produits bas de gamme».

Son inquiétude s'avéra vite justifiée. En 1926, à New York, 1.200 personnes furent intoxiquées; 400 moururent. L'année suivante, on comptabilisa 700 victimes. Les autres villes du pays connurent bientôt les mêmes vagues de décès, et un nombre grandissant de responsables de la santé publique se joignirent au concert de protestations. Des hommes politiques farouchement opposés à la Prohibition tentèrent de mettre un terme au nouveau système de dénaturation. «Seul un homme possédé par quelque instinct bestial peut vouloir tuer ou rendre aveugle les buveurs d'alcool, quand bien même cet alcool aurait été acheté à un revendeur violant les lois de la Prohibition», déclara ainsi haut et fort James Reed, sénateur du Missouri.

Le programme de dénaturation prit officiellement fin avec la révocation du 18e Amendement, en décembre 1933. Mais en réalité, à cette date, la «guerre chimique» n'avait déjà plus cours. Le gouvernement avait peu à peu cessé de vouloir la mener; elle sombra dans l'oubli. Et lorsque cette époque prit fin, et que le whiskey de bon grain réapparut, c'était comme si la folie de la Prohibition n'avait jamais vraiment existé; pas plus que les poisons dont certains avaient cru devoir faire usage pour tenter d'en faire une réalité.

Deborah Blum

Traduit de l'anglais par Jean-Clément Nau

Image de une: Des policiers dans une distillerie. Image National Archives

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