Culture

«Bacurau», fresque cosmique et combattante

Temps de lecture : 3 min

Sensation du dernier Festival de Cannes, le film de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles s'inspire du western et des grandes peintures murales pour une fable chaleureuse et tonique.

Les paisibles habitant·es de Bacurau, dont les figures mémorables de Domingas (Sônia Braga, au centre) et Teresa (Barbara Colen, à droite) confronté·es aux violences du local et du global. | SBS Distribution
Les paisibles habitant·es de Bacurau, dont les figures mémorables de Domingas (Sônia Braga, au centre) et Teresa (Barbara Colen, à droite) confronté·es aux violences du local et du global. | SBS Distribution

Comme c'est bien, le cinéma! On s'en souvient tout de suite, dès les premières images. Pourtant il ne s'est encore rien passé. Un homme et une femme à l'avant d'un camion, les paysages désertiques dans le nord du Brésil, les bruits, des violences évoquées à mots couvert. Et déjà c'est là.

L'espace et le mouvement, des corps et des histoires, la sensualité et la mort. La femme revient dans son village, au cœur d'une région mise en coupe réglée par les grands propriétaires du coin.

Il y aura des funérailles. Il y aura la fête. Il y aura la guerre. Il y aura des êtres à demi-mythiques sortis du passé et des songes, et des assassins venus du nord –pas le même nord. La musique.

Bacurau est au cinéma ce que sont les grandes fresques, ces murales qui, bien au-delà de Diego Rivera, chantent en couleurs et amples formes partout en Amérique latine les récits épiques des peuples de tout un continent.

Énergie et sensualité

Il y a ce souffle, cette sensualité, cette explosion d'énergie qui, ailleurs, vibrent sur les murs. Mais sur l'écran, elles sont bien d'aujourd'hui en même temps que saturées de présences mythologiques et historiques.

Avec une énergie à la fois furieuse et tendre, amusée souvent, Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles entraînent dans une sarabande endiablée, dont on voit bien à quelles sources elle emprunte.

Le Manifeste anthropophage et ses suites, mais surtout le lyrisme de «l'Esthétique de la faim» de Glauber Rocha, et tout particulièrement l'incandescence de ce sommet du cinéma novo des années 1960 que fut Antonio das Mortes bouillonnent à Bacurau. Mais ce village qui a soudain disparu de Google Maps se situe bien dans le monde d'aujourd'hui, celui des réseaux sociaux et de Bolsonaro.

Le gouvernement de celui-ci a d'ailleurs entrepris des représailles contre les salles qui montrent le film, que son Prix du jury à Cannes n'aura pas suffi à protéger de la vindicte des autorités.

Lunga (Silvero Pereira), variation post-moderne et ambiguë du bandit d'honneur brésilien. | SBS Distribution

On connaissait Kleber Mendonça pour ses deux précédents longs-métrages, Les Bruits de Recife et Aquarius. C'est peu dire que l'arrivée à ses côtés comme coréalisateur de Juliano Dornelles (qui était le décorateur de ces deux films) entraîne un changement d'échelle –en fait, leur travail commun sur ce projet a commencé il y a dix ans. À des films urbains, composés sur des détails et une histoire personnelle, succède une œuvre cosmique.

Une utopie et des armes

Cette bourgade perdue dans le Pernambouc qui donne son titre au film était un lieu, utopie comme le Brésil en a hébergé plus d'une, où régnait une vie collective attentive au bien commun et à la liberté de chacun·e.

Cet îlot qui porte le nom de l'oiseau du soir que nous appelons engoulevent est contraint d'affronter les menaces conjuguées de la sécheresse déclenchée par les puissants qui se sont approprié les ressources en eau, du gouverneur corrompu, et de yankees pratiquant le shoot 'em up à balles réelles.

Mais les habitants de Bacarau ne sont pas des doux rêveurs seulement préoccupés de bien élever les enfants et de prendre soin de la nature. Ces femmes et ces hommes savent aussi se battre. Et faire appel aux éternels rebelles de l'histoire longue d'un Brésil transgressif, ici incarné par une sorte de voyou trans et illuminé, version millennial des cangaçeiros de jadis.

Motards bariolés, assassins implacables. | SBS Distribution

Entre guérilla subtile, massacres des pauvres tout ce qu'il y a de réaliste dans cette région du monde, et figures plus ou moins mythiques, les réalisateurs brésiliens composent une fable pleine de bruit et de fureur, mais aussi de magie et de gags.

Une course contre la réalité

Bacurau était supposé se passer dans un futur proche. Avec l'arrivée au pouvoir à Brasília d'un fasciste, ce futur est devenu terriblement présent. Si, avec ses motards bariolés, ses guerriers fantômes, ses rituels cyber-païens et ses nerds flingueurs high-tech, le film ne prétend à aucun réalisme stricto sensu, il n'en évoque pas moins une réalité qui menace de devenir des plus actuelles, fût-ce sous des formes moins spectaculaires.

Évoquant l'écriture au long cours du scénario, Dornelles dit: «Nous avons eu affaire à une sorte de course contre la réalité tout au long du processus d'écriture du scénario. Les nouvelles que nous lisions tous les jours étaient (et sont toujours) si absurdes et dystopiques que Bacurau gagnait de plus en plus de vraisemblance, ce qui au début n'était pas vraiment important pour nous. Mais cela se produisait et se produit toujours: le Brésil et le monde entier nous fournissent des “teasers” hebdomadaires du film.»

Habité par une multitude de personnages à tous égards hauts en couleurs et en diversité, tourné en format extralarge à la manière des blockbusters hollywoodiens, Bacurau vibre et enchante comme un western du Sertão où flotterait parfois l'esprit de Miyazaki en même temps qu'une fable au présent. Et, dans la ville invisible de la résistance à l'oppression, offre un grand bonheur de spectateur.

Bacurau

de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, avec Sônia Braga, Udo Kier, Barbara Colen, Thomas Aquino, Silvero Pereira

Séances

Durée: 2h10

Sortie le 25 septembre 2019

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