Pourquoi la France double-t-elle tout le monde?

Les séries diffusées sur le PAF sont proposées principalement en VF. Si la version multilingue progresse, le doublage reste un véritable sport national.

«Le doublage est une évidence si on veut que les programmes soient vus par le plus grand nombre. Une étude a démontré en 2007 que la diffusion d'un programme en version sous-titrées pouvait entrainer une chute d'audience d'environ 30%*. Ça veut dire que près d'un tiers des téléspectateurs ne peuvent pas comprendre un programme en VO.» Christel Salgues, responsable du doublage aux acquisitions de TF1 —le service qui achète les séries étrangères de la chaîne— est catégorique: le doublage systématique des séries étrangères a de beaux jours devant lui car il est indispensable. Depuis aussi longtemps que les «feuilletons» ont droit à une place sur le PAF, ils ont été diffusés en VF. Une évidence, semble-t-il, parce que «60% des productions proposées à la télé sont étrangères, et que si elles étaient en VO, trop de monde serait lâché en route», explique Thierry Le Nouvel, auteur de Le Doublage et ses métiers, et il interroge, «n'est-il pas mieux que ceux qui ne peuvent pas voir une œuvre dans sa langue d'origine puisse la voir en VF?»

L'histoire du doublage en France et les raisons de cette traduction systématique offrent plusieurs réponses à cette question. Avant de s'appliquer à la télévision, le doublage a été une affaire de cinéma. «Il est apparu avec le cinéma parlant, explique Thierry Le Nouvel. Au départ, dans les années 1927-1933, on tournait les films en versions multiples, on refaisait les scènes dans plusieurs langues, avec les mêmes acteurs. Laurel et Hardy, par exemple, rejouaient eux-mêmes, phonétiquement, leurs films.» Quand la télévision arrive, dans les années 50, le doublage est déjà une institution. Elle l'est d'autant plus que l'Histoire et la Seconde Guerre mondiale sont passés par là. «Sous le régime de Vichy est né l'ancêtre du CNC (Centre National de la Cinématographie, ndlr), qui a décrété que son agrément ne serait accordé qu'aux films doublés», poursuit Thierry Le Nouvel. «Après la Seconde Guerre mondiale, le besoin de communication simple et fluide a imposé le doublage. Ça a été une évidence», renchérit Christel Salgues. Le doublage ne serait donc pas une tradition hexagonale, mais une obligation. Fin de la discussion?

Les Français n'aiment pas l'anglais

Pas tout à fait. Comment expliquer que la France, comme l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne et une bonne partie de l'Europe du Sud et Centrale optent pour un doublage systématique, alors que l'Angleterre et la majorité des pays scandinaves sont amateurs de versions originales sous-titrées ? L'histoire et les lois de ces pays ne suffisent pas à expliquer leurs choix. «Cela dépend beaucoup de la taille du pays et de sa proximité avec la culture anglophone, qui représente la majorité des œuvres étrangères, analyse Thierry Le Nouvel. Les pays du nord ont une culture anglaise plus développée, alors que les latins sont assez réfractaires à la langue de Shakespeare.» Il y a donc bien là une origine culturelle à l'omniprésence du doublage... et un cercle que les défenseurs de la V.O qualifieront de «vicieux»: les Français sont nuls en anglais, donc ils n'aiment pas la V.O, qui pourtant est une des meilleures façons de progresser en anglais.

Les téléspectateurs français étant donc «habitués» au doublage par l'histoire et par la culture, oser passer une œuvre en V.O tient du suicide financier pour une chaîne. Un tiers de téléspectateurs en moins pour le petit plaisir des puristes, ce n'est guère raisonnable. Seules Canal+ et Arte se sont risquées jusque récemment à proposer des œuvres en V.O (tard le soir pour Canal, en prime time pour Arte), une pratique qui a finie par disparaître avec l'invention de la V.M (nous en reparlerons).

Reste que malgré sa popularité, le doublage a mauvaise presse. Parodié, moqué, accusé de déformer les séries en changeant la tonalité des voix des héros et jusqu'aux textes eux-mêmes, il ne séduit plus une génération élevée au téléchargement, donc à la V.O. Pourtant, assure Christel Salgues, «le doublage des séries gagne en qualité chaque année et tout le monde fait des efforts.» Alors à qui la faute si les puristes sont allés voir ailleurs? Aux années 80, période où les séries américaines ont envahies le PAF, selon elle. «A l'époque des premières séries américaines diffusées sur le PAF, on était encore dans l'âge d'or du doublage, inspiré par le travail fait sur les westerns du cinéma, explique-t-elle. Avec l'arrivée de la Cinq, en 1986, le nombre de séries a explosé, et le doublage s'est fait en dépit du bon sens, le plus vite possible. Les sociétés de doublage ont poussé comme des champignons, pour répondre à un besoin, sans réflexion artistique. Cette période a connue quelques bons doublages, comme Starsky&Hutch ou Amicalement vôtre, mais le gros de la production était mauvaise. Il a fallu un temps pour que tout le monde, les téléspectateurs comme les chaînes, se rendent compte de la nullité de ces doublages

Un mieux qualitatif

Aujourd'hui, le doublage serait sur la pente qualitative ascendante, jure Christel Salgues. «L'époque où les mêmes comédiens faisaient trente voix à la fois est révolue, analyse-t-elle. Il faut mettre le bon comédien sur le bon personnage. Nous allons même trouver de nouvelles voix, des jeunes qui n'ont parfois aucune expérience, pour aborder de la fraicheur.» Pour gagner en qualité, les chaînes ont aussi gagné en pouvoir, et contrôlent beaucoup plus sévèrement la fabrication des doublages. Elles achètent les séries déjà doublées, mais travaillent avec les distributeurs et les sociétés de doublage. «A une époque, on recevait les séries en VF, on ne contrôlait rien du tout. Le distributeur, en gros, nous disait «taisez-vous, c'est comme ça et pas autrement», se souvient Christel Salgues. Les choses ont changées. Nous rencontrons les adaptateurs, le directeur artistique, le distributeur, etc. et nous parlons de la série, nous écoutons les idées de casting, de traduction. Le doublage, c'est un travail commun!» «On est un peu coincé entre les distributeurs et les chaînes, poursuit Marie Bellanger, directrice de l'unité doublage pour Nice Fellow, société qui double notamment 24h Chrono ou Cold Case, mais le dialogue finit toujours par s'établir. Il faut parfois passer 20 minutes sur un mot pour s'entendre, mais notre but c'est que le client (la chaîne, ndlr) soit satisfait. J'ai moins d'états d'âme que les adaptateurs, mais j'insiste toujours pour discuter avec eux

Une technique de censure?

Reste que cette domination des chaînes sur le choix des doublages, sans doute gage de qualité, a aussi nourrit un des principaux reproches fait à l'exercice: la censure. «Le doublage a été un filtre censurant majeur du temps de Vichy et surtout sous Franco, rappelle Thierry Le Nouvel. Aujourd'hui, si le distributeur ne force pas les chaînes à reprendre les textes d'origine, elles édulcorent le propos, enlèvent les insultes, les marques, etc.» «Ce sont des "on dit" totalement abusifs et ridicules, contre-attaque Christel Salgues. Certains adaptateurs ressentent une aseptisation... mais elle n'est pas de notre ressort, mais de celui du CSA. Certains détails, par exemple des incitations à l'alcoolisme ou à la torture, ne passent pas chez nous. Il y a donc un ajustement. C'est la loi. Tout comme c'est aussi la loi qui nous demande d'éviter autant que possible les noms de marque dans la voix des personnages.» «Je n'utiliserais pas le mot "censure", mais le mot "impact", contrebalance Marie Bellanger. Le doublage a un impact fort sur les téléspectateurs, un impact direct, alors que le sous-titre résume une idée et passe vite à l'image. Il faut donc choisir la bonne nuance de traduction.» Et Jean-Louis Sarthou, adaptateur, donc directement confronté au travail de «censure», de conclure: «il n'y a pas de censure systématique, tout dépend des chaînes et des heures de diffusion. Par exemple, TF1 et M6 ont une responsabilité sociale plus importante qu'Arte, qui peut prendre plus de risques. Le problème, c'est que rien n'est clair là-dessus, et que donc tout le monde pratique l'autocensure...»

Avec ou sans censure, le doublage traine toujours son image grand public, accessible, mais dénaturant l'œuvre et le jeu des acteurs. «Rares sont les gens qui peuvent voir de la V.O sans sous-titres. Or, la lecture de l'image est la plus importante et le sous-titre nuit à cela, en plus de trahir les dialogues en les raccourcissant, insiste Jean-Louis Sarthou. Bien sûr que la VF recouvre la voix des comédiens, mais c'est un mal nécessaire. Il faudrait apprendre au public à écouter un doublage. Les gens ne savent pas ce qu'est un bon doublage.» Soit. Si le doublage est une nécessité, encore s'y habituer. Mais que dire des six mois minimum de décalage entre les diffusions américaines et les programmations françaises, souvent mises sur le dos du doublage? «On aimerait bien faire le doublage le lendemain de la diffusion américaine... Mais quand on commande une voiture, on ne l'a pas en claquant des doigts, il faut du temps, pour la mettre à la bonne couleur, avec les bonnes options, etc., s'agace Christel Salgues. Les diffuseurs américains ne nous envoient les épisodes qu'après diffusion! On ne peut même pas prendre de l'avance... Pire, nous attendons entre 15 jours et deux mois après diffusion pour avoir le matériel. Le travail ne peut pas se faire en une heure...»

Choisir sa langue

Si le doublage va donc rester, son hégémonie ne devrait plus nuire aux amateurs de V.O. La V.M s'impose en effet chaque jour un peu plus (TF1, M6 et Canal+ proposent déjà une majorité de leurs séries dans ce format), laissant le droit au téléspectateur de choisir sa langue. Le système n'est pas encore parfaitement au point (les sous-titres sont notamment de piètre qualité), mais risque de bouleverser les pratiques télévisuelles d'une certaines frange de la population qui avait tourné le dos aux diffusions de séries par goût de la V.O. «La télé de papa est finie, conclut Thierry Le Nouvel. Une nouvelle génération prend le pouvoir, qui veut choisir sa langue, et qui aura un impact majeur sur la télé 2.0, diffusée via internet.» Reste que l'immense majorité des téléspectateurs continueront à préférer la V.F, et qu'il sera donc toujours nécessaire d'exiger un doublage de qualité.

Pierre Langlais

* Les besoins et les pratiques de l'industrie audiovisuelle européenne en matière de doublage et de sous-titrage, Media Consulting Group, 14 novembre 2007.
* Thierry Le Nouvel : Le Doublage et ses métiers, éditions Eyrolles, avril 2007

Image de une: Parle avec elle, Almodovar, DR