Monde / Économie

L'Union européenne ne doit pas céder sur le charbon

Temps de lecture : 5 min

Très attachée au charbon pour des raisons économiques et politiques, la Pologne a utilisé son veto contre l'objectif de neutralité carbone pour 2050.

Du charbon est déchargé d'un cargo transportant une cargaison de charbon du Mozambique à Gdansk, le 10 septembre 2019. | Stringer / AFP
Du charbon est déchargé d'un cargo transportant une cargaison de charbon du Mozambique à Gdansk, le 10 septembre 2019. | Stringer / AFP

Le 20 juin dernier, à trois mois d'un Sommet Action Climat de l'ONU qui doit «concrétiser et accélérer les actions visant à mettre en œuvre l'accord de Paris sur le changement climatique», le Conseil européen a manqué d'adopter l'objectif de neutralité carbone à l'horizon 2050, seule trajectoire pouvant selon le GIEC contenir le réchauffement planétaire à 1,5°C.

Malgré le soutien d'une «large majorité d'États membres» à cet objectif et son inscription dans plusieurs législations nationales, notamment au Royaume-Uni et en France, quatre pays ont fait obstacle à une adoption au niveau de l'UE: l'Estonie, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque.

Veto mais pas opposée

Parmi eux, l'Estonie et la Hongrie auraient été très hésitantes, quand la République tchèque et surtout la Pologne auraient été les plus déterminées dans leur opposition. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que Varsovie utilise l'arme du veto en matière climatique, de pareils précédents ayant été observés au début des années 2010 sous le gouvernement libéral-conservateur de Donald Tusk.

L'obstruction à une politique climatique ambitieuse, qui découle en réalité d'un attachement vicéral au charbon, n'est donc pas une caractéristique propre au PiS, le parti ultra-conservateur au pouvoir depuis 2015, mais un objet de consensus transpartisan.

À titre d'exemple, en mars 2019, sur trente-cinq présents (et cinquante-et-un inscrits), vingt-huit eurodéputés polonais issus des trois plus grands partis avaient voté contre une résolution approuvant l'objectif de neutralité carbone d'ici 2050.

Pour autant, rares sont les responsables politiques polonais à se déclarer climatosceptiques. Au lendemain du Conseil européen de juin 2019, le Premier ministre Mateusz Morawiecki avait ainsi expliqué ne pas être opposé à «d'éventuels nouveaux objectifs climatiques», à condition de se mettre d'accord au préalable sur un «juste partage» du fardeau entre États membres et sur un «paquet concret de compensation».

Ces mesures seraient justifiées par l'histoire de la Pologne, qui a passé un demi-siècle «du mauvais côté du rideau de fer» et n'a donc «pas pu se développer, investir dans des nouvelles technologies ou accéder à l'énergie atomique». D'après un membre du gouvernement, la décarbonisation du système énergétique polonais coûterait 900 milliards d'euros, estimation farfelue équivalente à deux années de PIB!

Arguments fallacieux

À l'évidence, comme en 2014, Varsovie combine veto et surenchères en vue d'arracher un maximum de concessions lors des négociations. Il y a cinq ans, cela avait conduit à la création d'un fonds de modernisation destiné à soutenir la décarbonisation dans les dix États membres d'Europe de l'Est. Pour la période après 2020, les aides pourraient être renforcées, d'autant que se déroulent en parallèle les discussions sur le cadre financier pluriannuel 2020-2027.

Sur le fond néanmoins, les arguments sur lesquels repose la position polonaise sont fragiles, voire trompeurs. Tout d'abord, il est fallacieux d'attribuer le coût de la décarbonisation du système énergétique à la politique climatique européenne. Certes, 70 % des capacités polonaises de production d'électricité se composent encore de centrales à charbon pour l'essentiel incompatibles avec un objectif de neutralité carbone, mais leur fermeture programmée est avant tout la conséquence de leur âge.

Les deux tiers de cette puissance sont en effet assurées par des centrales de plus de 30 ans dont l'exploitation a très peu de chances de se prolonger au-delà de 2030-2040. Avec ou sans politique climatique européenne, la Pologne devra dans tous les cas investir non seulement dans le renouvellement, mais aussi dans l'augmentation des capacités pour accompagner sa forte croissance économique et l'électrification probable de certaines activités de transport.

Face à ce défi, Varsovie peut-elle faire le choix de maintenir le poids dominant du charbon dans son bouquet énergétique? Une fois encore, quelles que soient les contraintes de politique climatique, une telle décision serait économiquement indéfendable.

D'un côté, le déploiement d'éoliennes terrestres et de panneaux photovoltaïques n'a aujourd'hui plus besoin de subventions pour être plus rentable que la construction de nouvelles centrales à charbon. En même temps, l'engagement d'un nombre grandissant d'institutions financières à décarboner leurs actifs renchérit le coût du capital pour les projets de centrales à charbon, au point de bloquer en Pologne la construction à Ostrołęka d'une unité de ce type pourtant voulue par le gouvernement.

Cadeau électoral

Une troisième illusion sur le charbon est qu'il garantirait une énergie moins chère pour les consommateurs et consommatrices. Le Premier ministre polonais a ainsi déclaré qu'a contrario, la neutralité carbone «pourrait entraîner une hausse très élevée des prix de l'énergie et des coûts énormes pour les entreprises».

En réalité, les prix de gros du MWh en Pologne sont déjà supérieurs à la moyenne européenne ou à ceux pratiqués en Allemagne et en France, du fait notamment de la compétitivité des énergies renouvables et de la hausse concomitante des coûts liés au charbon. Le tarif moyen polonais pour les entreprises se situe pour sa part entre ceux de la France et de la Norvège.

Le problème des prix de l'électricité est devenu si important que cette année, ArcelorMittal a éteint ses fours à Cracovie et que l'État polonais devrait dépenser plus d'un milliard d'euros en chèques énergie pour les grandes entreprises. En outre, une loi a gelé les tarifs de détail pour les ménages, les PME et les personnes publiques.

Le tour de passe-passe permettra sans doute à la majorité gouvernementale d'être reconduite aux élections parlementaires d'octobre prochain, mais il dégrade encore plus la capacité d'investissement des énergéticiens. Ce cadeau électoral fait-il partie de la facture des 900 milliards que Varsovie voudrait faire payer par l'UE?

Enfin, selon un quatrième mythe, le charbon constituerait pour la Pologne un gage de souveraineté et d'indépendance nationales. Dans les faits, même si le pays demeure avec l'Allemagne le plus grand producteur de l'Union européenne, plus d'un quart de sa consommation est désormais couverte par des importations, en premier lieu en Russie. Tout en bataillant pour réduire les livraisons de Gazprom vers l'UE, Varsovie achète paradoxalement de plus en plus de charbon russe, moins cher et de meilleure qualité que le minerai domestique.

Il demeure vrai que les charbonnages continuent d'entretenir en Pologne 80.000 emplois directs et un nombre significatif de familles. Le Parlement européen a d'ailleurs appelé en 2018 à la création d'un fonds de transition énergétique spécifiquement destiné aux régions dépendantes du charbon.

Un soutien de l'UE sur ce terrain semble justifié, de même que sur ceux des réseaux et de l'efficacité énergétique, grâce auxquels nous pourrions diminuer les gaspillages, les besoins en capacité de production, les importations et in fine, les factures des ménages et des entreprises.

En revanche, la Pologne ne peut pas raisonnablement attendre du budget européen qu'il prenne en charge la modernisation de son parc de centrales. Pendant longtemps, pour des considérations électoralistes, les gouvernements de tous bords ont maintenu les tarifs de l'énergie à des niveaux artificiellement bas, sans se soucier du financement des investissements futurs –les mesures «exceptionnelles» de gel des prix appliquées cette année n'en sont qu'une énième illustration.

En plus de menacer la sûreté des installations et la stabilité des approvisionnements, cette attitude court-termiste dope de façon déloyale la compétitivité des industries polonaises énergivores, notamment la métallurgie et la chimie, parfois au détriment des autres pays européens. Il serait aberrant que l'Union européenne paie le prix de cette politique anti-coopérative.

Telos Agence intellectuelle regroupant universitaires et professionnels

Romain Su Journaliste correspondant en Pologne

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