Culture

Dans l'œuvre des frères Coen, Dieu est partout ou nulle part

Temps de lecture : 6 min

Plusieurs films majeurs de Joel et Ethan Coen sont désormais disponibles sur Netflix et Amazon Prime Video –l'occasion d'en proposer une lecture spirituelle.

Ethan et Joel Coen à la Berlinale, le 11 février 2016. | Tobias Schwarz / AFP
Ethan et Joel Coen à la Berlinale, le 11 février 2016. | Tobias Schwarz / AFP

Attention: cet article dévoile des éléments-clés de l'intrigue des films La Ballade de Buster Scruggs, True Grit, Burn After Reading, The Big Lebowski (sur Netflix), Inside Llewyn Davis, A Serious Man et O'Brother (sur Amazon Prime Video).


«Accepte avec simplicité ce qui t'arrive»: cette citation du rabbin médiéval Rachi ouvre A Serious Man, chef-d'œuvre méconnu des frères Coen et clé de voûte de leur filmographie.

Il s'agit autant d'une injonction spirituelle que d'une invite à la personne derrière l'écran: sache, toi qui entre dans l'univers si singulier de Joel et Ethan Coen, que désormais, tout peut arriver; sache te laisser porter et, surtout, ne tente jamais de résister.

«A Serious Man»

Dans A Serious Man, le public est d'emblée déstabilisé. Le film commence par un prologue en yiddish sans rapport apparent avec ce qui suivra, l'histoire de cet homme trop sérieux qu'annonce le titre. Dans un shtetl enneigé, à la nuit tombée, un paysan (Allen Lewis Rickman) annonce avec excitation à sa femme Dora (Yelena Shmulenson) qu'il a rencontré par hasard le célèbre rabbin Groshkover et que ce dernier va honorer leur humble demeure de sa présence.

C'est peu de dire que Dora n'a pas l'air ravi. «Nous sommes maudits de Dieu», assure-t-elle. Une musique solennelle semble lui donner raison. Il faut dire que Dora a une certitude effrayante: Groshkover est mort; l'homme qui s'apprête à entrer dans leur foyer ne peut donc être qu'un dibbouk, un esprit malfaisant.

Quand Groshkover (Fyvush Finkel) fait son entrée, il paraît parfaitement inoffensif. Après avoir frappé trois coups à la porte, le vieil homme à la longue barbe blanche entre et s'installe au coin du feu, disert et enjoué.

Dora, voyant dans cette apparente bonhomie un signe de plus de la nature démoniaque de la créature, prend alors les choses en main et plonge tout à trac un pic à glace dans le cœur du vieillard.

Ce qui se passe ensuite condense l'ambiguïté fondamentale, le vacillement décisif des films des frères Coen. Poignardé en plein cœur, Groshkover continue un temps à converser comme si de rien n'était. Très doucement, une tache de sang apparaît sur sa chemise. Il finit par se lever en titubant et quitte la maison. Bientôt, sa silhouette disparaît au loin, dans la tempête de neige.

«On est fichus, s'exclame le mari, demain, ils retrouveront le corps. Tout est perdu.» «Ne dis pas de bêtises, rétorque Dora, satisfaite. Béni soit Dieu qui nous délivre du Mal.» Plus que jamais, Dora est convaincue d'avoir chassé un dibbouk.

De deux choses l'une: soit Dora avait raison, les esprits maléfiques existent et nous vivons dans un monde où Dieu tolère qu'un dibbouk débarque chez vous sans prévenir; soit c'est son mari qui détenait la vérité, le rabbin Groshkover a été la victime innocente du délire paranoïaque de Dora et il apparaît que dans un monde sans Dieu, l'être humain génère son propre malheur sans la moindre intervention extérieure.

«Inside Llewyn Davis»

Sur cette ligne de crête entre ces deux visions du monde se jouent la plupart des films des frères Coen.

Inside Llewyn Davis, par exemple, qui se passe à Greenwich Village dans les années 1960, est la chronique faussement nostalgique de la vie de bohème d'un chanteur à la Bob Dylan. Malgré le charme de la musique et du New York d'époque, le film décrit une réalité profondément tragique.

Llewyn (Oscar Isaac) chantait en duo avec son meilleur ami qui s'est suicidé, le laissant dans une solitude profonde; il doit implorer les patrons de bars de le laisser chanter; son disque se vend si peu qu'on l'envoie au pilon; la jeune femme avec laquelle il a eu une aventure se retrouve enceinte et le déteste de toutes ses forces; les rares décisions qu'il prend pour tenter d'influencer le destin aggravent son infortune.

Le personnage est une réincarnation de Job, exactement comme Larry Gopnik (Michael Stuhlbarg) dans A Serious Man, qui perd sa femme, son travail et voit littéralement les nuages noirs s'accumuler au-dessus de sa tête. La structure circulaire du film (qui s'ouvre et se clôt sur une même scène où Llewyn se fait tabasser par un inconnu) suggère en outre qu'il est prisonnier d'une forme de purgatoire.

Mais comme pour la parabole yiddish dans A Serious Man, il est impossible de savoir si Llewyn Davis est victime d'une malédiction extérieure –un Dieu vengeur qui voudrait le faire souffrir ad nauseam– ou intérieure –une capacité à s'auto-saboter qui le condamne à sa perte.

«La Ballade de Buster Scruggs»

Le destin s'acharne tout autant sur les personnages de La Ballade de Buster Scruggs. Buster lui-même reçoit la main du mort au poker et se retrouve dès lors pris dans un engrenage fatal. Alice (Zoe Kazan) est victime d'une méprise à la Roméo et Juliette: elle se tue, car elle croit à tort que son fiancé est mort.

La répétition du tragique en souligne la dimension absurde, mais des signes avant-coureurs et le talent des Coen pour faire planer une sensation de menace donnent parfois l'impression que tout est décidé d'avance et qu'une transcendance malveillante sabote volontairement les personnages.

«Burn After Reading»

Dans le brillantissime Burn After Reading, les moniteurs de gym Linda (Frances McDormand) et Chad (Brad Pitt) décident faire chanter un ex-analyste de la CIA alors qu'ils ne détiennent aucune information compromettante sur lui. Leur machination totalement grotesque, motivée par le seul appât du gain, les entraîne dans la tragédie. Aucune volonté divine n'explique leurs problèmes, ils sont indubitablement les artisans de leur propre malheur.

En revanche, les deux victimes de leur plan imbécile –Ozzy (John Malkovich) et Harry (George Clooney)– sont broyées par un sort implacable, comme si leur perte avait été décidée d'en-haut.

«O'Brother»

O'Brother se déroule sur un double plan: adapté de Homère, le scénario retravaille de grandes scènes de L'Odyssée –l'attaque du Cyclope, la rencontre des sirènes, les retrouvailles avec Pénélope. En même temps, le cadre (le Mississippi pendant la Grande Dépression) amène une coloration chrétienne (extraordinaire scène de baptême dans le fleuve) à l'ensemble, tandis que certaines péripéties (comme le Déluge final) empruntent à la Torah.

La présence divine –figures de l'Olympe, Dieu chrétien ou des Hébreux– est constante, mais quand les personnages s'abandonnent à quelque superstition, l'intrigue a tôt fait de les corriger: contrairement à ce que croit Delmar (Tim Blake Nelson), Pete (John Turturro) n'a pas été transformé en crapaud par les naïades enchanteresses croisées au bord du fleuve.

«True Grit»

Dans True Grit, qui commence avec une citation du livre des Proverbes («le méchant prend la fuite sans qu'on le poursuive»), la référence biblique est omniprésente.

Le premier plan, un cadavre gisant dans la neige, pourrait avoir été tourné pour A Serious Man. Le père de la jeune Mattie (Hailee Steinfeld) a été abattu par un tueur à gages, une mort infamante qu'elle souhaite venger en retrouvant le coupable et en l'abattant.

Avec Cogburn (Jeff Bridges) à ses côtés, l'adolescente traverse un chemin semé d'embûches –et de cadavres–, jusqu'au moment décisif où elle peut, enfin, appuyer sur la gâchette. Déstabilisée par la puissance du coup de feu, qui manque sa cible, elle tombe dans un fossé infesté de serpents. «J'avais oublié le fossé derrière moi», commente Mattie. La dimension métaphorique du film apparaît alors éclatante: il faut savoir se détacher du désir de vengeance, qui conduit directement au fond du trou.

Transportée toute une nuit sur le cheval de Cogburn dans une scène puissante qui évoque la traversée du désert par les Hébreux, Mattie –qui n'a tué personne– mérite finalement d'avoir la vie sauve.

Dans l'épilogue, nous la découvrons amputée d'un bras. Elle ne s'est jamais mariée et rate ses retrouvailles avec Cogburn, mais «l'Auteur de toutes choses veille sur moi, et j'ai un bon cheval». Contre toute attente, Mattie a échappé au pire et conservé sa foi chevillée au corps en un Dieu bienveillant.

«The Big Lebowski»

True Grit est sans doute le plus optimiste des films des frères Coen, à moins que ce titre ne revienne au Big Lebowski, qui répond à la question: comment parvenir à vivre dans un monde aussi hostile?

Le film invite à s'inspirer du «Dude» (Jeff Bridges). Plongé dans une intrigue de film noir –une confusion d'identité (on le prend pour un autre Lebowski) suivie là encore d'un kidnapping–, le Dude reste d'un calme olympien. Il est «l'homme qu'il faut à son époque», nous annonce la voix off.

Pourchassé par des nihilistes allemands, nargué par un dénommé Jésus (John Turturro) qui veut écraser tout le monde, il reste d'une zénitude absolue, dans un admirable dédain des choses matérielles que sa tenue de surfeur négligé résume à la perfection.

Jeff «the Dude» Lebowski accepte avec simplicité tout ce qui lui arrive. Il n'y a plus, semblent nous dire les frères Coen, qu'à suivre son exemple.

Lisa Frémont Journaliste

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