Monde

La «yougonostalgie» met en lumière les problèmes de la société serbe actuelle

Temps de lecture : 6 min

Vingt ans après l'éclatement de la fédération, nombre de Serbes sont toujours nostalgiques du pays socialiste, preuve d'une difficile transition entre la Yougoslavie et la Serbie.

De nombreux portraits de célébrités yougoslaves ornent encore les murs de Belgrade, comme celui de Milena Dravić et Dragan Nikolić, un couple d'acteurs, dans la rue Nevesinjska. | Anastasia Marcellin
De nombreux portraits de célébrités yougoslaves ornent encore les murs de Belgrade, comme celui de Milena Dravić et Dragan Nikolić, un couple d'acteurs, dans la rue Nevesinjska. | Anastasia Marcellin

«C'était notre pays.» Sa voix se brise, ses yeux se perdent dans le vide. «Je pleure tout le temps quand j'en parle», murmure-t-elle. Comme des millions de personnes, Stane Gleđ Radulović est née en Yougoslavie, un pays qui n'existe plus aujourd'hui.

De sa création en 1918 à sa dissolution en 1992, la Yougoslavie a fédéré sept pays actuels des Balkans: la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Slovénie, la Macédoine, le Monténégro et le Kosovo. Une union qui s'est terminée dans les années 1990, lorsque les républiques se sont séparées les unes des autres, parfois lors de guerres sanglantes.

Vingt ans après son éclatement, la Yougoslavie est toujours très présente dans l'esprit de Stane: «J'y pense tous les jours... Cela me rend nostalgique.» Ce sentiment est partagé par des milliers de personnes dans les anciennes républiques yougoslaves. Il est devenu tellement important qu'il a été baptisé «yougonostalgie».

Loin de glorifier le passé, la yougonostalgie permet plutôt de mettre en lumière les problèmes de la société serbe actuelle. Comme le dit Milos Nicic, chargé de cours en études culturelles à l'Université de Belgrade: «Notre regard sur le passé en dit toujours long sur notre présent.»

La vie à l'époque socialiste

La yougonostalgie est particulièrement présente chez les personnes qui ont vécu assez longtemps en Yougoslavie pour s'en souvenir après les guerres d'indépendance. Des personnes nées entre les années 1950 et 1970, qui ont passé leur enfance et leur adolescence en Yougoslavie. Milos Nicic explique: «Quand vous êtes jeune, tout semble plus beau. Et ainsi, les gens ont tendance à voir le passé comme quelque chose de plus agréable, ils en oublient les aspects négatifs.»

La plupart des gens sont nostalgiques de la stabilité sociale, de la possibilité de voyager librement, du niveau d'éducation et du système de protection sociale qui existaient en Yougoslavie. Née en 1953 à Dubrovnik (actuelle Croatie), Stane a déménagé à Belgrade en 1972 pour étudier les sciences politiques. Une époque qu'elle se remémore avec émotion: «Je venais d'un petit village... À Belgrade, l'éducation était gratuite, les logements étudiants étaient bon marché, le système de santé était gratuit, on pouvait obtenir un appartement de fonction...» Elle dit avoir exercé «une centaine d'emplois», d'ouvrière dans une usine à organisatrice d'événements. Elle vend aujourd'hui des souvenirs de la Yougoslavie dans le parc Kalemegdan, au centre de Belgrade.

«Les gens étaient seulement yougoslaves et les divisions n'existaient pas.»
Milos Nicic, chargé de cours en études culturelles à l'Université de Belgrade

Étonnamment, les jeunes gens peuvent aussi être nostalgiques de la Yougoslavie. Même s'ils sont nés pendant la dissolution ou juste après, ils ont tout de même entendu parler de l'ancien pays. Branislav Dimitrijevic, professeur d'histoire de l'art et de culture visuelle à l'école d'art et du design de Belgrade, analyse: «Cette yougonostalgie chez les jeunes est un signe de déception face aux problèmes contemporains, en particulier l'échec de la transition.»

Si les plus âgé·es pleurent le passé et les jeunes l'imaginent plus glorieux, cela signifie-t-il qu'il était en effet meilleur? «Bien sûr, il y avait beaucoup de choses que vous ne pouviez pas faire en Yougoslavie, la liberté était limitée, répond Milos Nicic. Mais c'est surtout le seul point de référence pour la majorité des gens aujourd'hui. Seules quelques personnes se souviennent de l'avant-Seconde Guerre mondiale.»

De fait, la yougonostalgie se concentre principalement sur la Yougoslavie de Tito et les années d'avant-guerres. Le leader socialiste a dirigé le pays de 1945 à sa mort en 1980. Sa politique intérieure a permis aux républiques yougoslaves de rester fédérées et de connaître une certaine prospérité économique. Entre 1952 et la fin des années 1970, la croissance moyenne du PIB en Yougoslavie était d'environ 6%, supérieure à celle de l'Union soviétique ou des pays d'Europe de l'Ouest.

La devise de l'État socialiste était «Fraternité et unité». Pour Milos Nicic, «cela signifiait que les gens étaient seulement yougoslaves et que les divisions n'existaient pas. Et même si elles existaient, elles ne comptaient pas. C'était bien sûr une erreur, parce que si elles n'existaient pas, nous n'aurions pas eu de guerres».

«Une chute du paradis»

La mort de Tito en 1980 et la chute du communisme en Europe ont exacerbé les nationalismes ethniques en Yougoslavie, qui ont fini par éclater en conflits meurtriers. La fédération s'est disloquée peu à peu, ne réunissant plus que la Serbie et le Monténégro. À la suite des guerres en Bosnie, les deux entités ont été placées sous embargo des Nations unies d'avril 1992 à octobre 1995. Trois ans plus tard, elles ont à nouveau été sanctionnées par l'ONU, l'Union européenne et les États-Unis à cause des guerres du Kosovo.

La Serbie a été durement touchée par ces sanctions internationales. Le PIB par habitant est tombé de 3.240 dollars en 1989 à 1.450 dollars en 1999. Le taux de chômage est grimpé en flèche, passant de 14% en 1991 à 39% en 1993. Des restrictions ont été appliquées à l'essence, à l'électricité, au chauffage, aux médicaments et aux aliments.

«Cela a créé un appauvrissement énorme du peuple, souligne Milos Nicic. Les guerres ethniques des années 1990 ont été un immense effondrement, une chute du paradis. Surtout pour les Serbes, qui ont été diabolisés par la suite. Au début, les gens se sont demandé ce qu'il s'était passé. Et après, cela a conduit à une sorte de chagrin, ils ont commencé à regretter la période d'avant-guerre.»

«La Yougoslavie n'était pas un pays démocratique parce qu'il n'y avait qu'un seul parti. Mais en Serbie, il n'y a pratiquement qu'un seul parti.»
Branislav Dimitrijevic, professeur d'histoire de l'art et de culture visuelle

Les bombardements de l'OTAN à Belgrade en 1999 ont aussi laissé des traces psychologiques. Stane Gleđ Radulović se souvient: «J'aurais pu rentrer chez moi, mais je suis restée à Belgrade. C'était un moment spécial, vous pouviez être bombardé à tout moment, n'importe où. C'était vraiment effrayant de regarder les bombes et de deviner où elles allaient tomber...»

Avec le retrait des sanctions en 2000, l'économie est passée au capitalisme et la crise a continué. À cette époque, 27% de la population active était encore sans emploi. «Les années 2000 ont été marquées par des changements démocratiques, mais aussi par un ordre mondial différent, plus capitaliste, plus mondialisé, relate Milos Nicic. Beaucoup de gens ont perdu leur emploi, ce qui les a menés à se demander: “Devions-nous vraiment suivre cette voie? Sommes-nous soudainement devenus une société orientée vers la recherche de profits”?»

Aujourd'hui, le pays tente toujours de passer à une économie capitaliste prospère, alors que le paysage politique est miné par la corruption et l'instabilité. De nombreuses manifestations l'ont secoué au début de l'année, réclamant des changements politiques et une plus grande liberté de la presse. Branislav Dimitrijevic reste lucide: «Selon les normes des démocraties libérales, la Yougoslavie n'était pas un pays démocratique. Parce qu'il n'y avait qu'un seul parti. Mais aujourd'hui, en Serbie, il n'y a pratiquement qu'un seul parti. Donc finalement, il n'y a pas de grande différence...»

Dans une telle situation, la tentation est grande de regarder le passé, où les choses n'étaient pas parfaites mais semblaient toujours meilleures qu'aujourd'hui.

Serbes ou Yougoslaves?

De nos jours, la yougonostalgie est encore très présente dans la société serbe. Des peintures de célébrités yougoslaves ornent certains bâtiments du centre-ville, des cafés ou des expositions sont consacrées au pays socialiste, tandis que les symboles yougoslaves reviennent à la mode. Le passé est loin d'être terminé.

S'il existe un lieu qui incarne la yougonostalgie mieux que tout autre, c'est bien le Musée de la Yougoslavie, situé dans la banlieue de Belgrade. Un endroit que beaucoup de Serbes connaissent sous les noms de Maison des fleurs ou tombe de Tito. Le dirigeant socialiste est enterré là, dans un mausolée. À l'époque, c'était son jardin d'hiver, non loin de sa résidence aujourd'hui démolie.

La tombe de Tito, située dans la Maison des fleurs, reste un lieu de recueillement important pour les ancien·nes habitant·es de la Yougoslavie. | Anastasia Marcellin

Le site accueille également diverses expositions sur Tito et la vie quotidienne en Yougoslavie. Le lieu est empli de nostalgie, sentiment qui culmine chaque année le 25 mai, date de naissance officielle de Tito. Sous le socialisme, c'était aussi la Journée de la jeunesse, une journée de fête dans toute la fédération.

L'événement a été officiellement organisé jusqu'en 1988, huit ans après la mort de Tito. De nos jours, les gens se rendent toujours spontanément à la Maison des fleurs, chaque année le 25 mai. Dans l'une des salles du musée, un écran affiche les images de l'un de ces événements. Une foule vêtue de beaux vêtements, tenant des drapeaux yougoslaves et apportant des fleurs remplit le mausolée, habituellement silencieux et vide. Un vieil homme apparaît à l'écran. «Il vient du Canada tous les ans depuis les années 1980», précise l'une des conservatrices. Ils sont nombreux comme lui, un pied dans le présent, l'autre résolument dans le passé.

Quand le lien entre passé et présent est si déchiré, comment définir son identité? «Je me sens toujours personnellement yougoslave, admet Branislav Dimitrijevic, né en 1967. Parce que ma famille est originaire de différentes régions de la Yougoslavie. Je vis maintenant en Serbie, mais j'ai aussi de la famille en Slovénie et en Bosnie.»

Stane Gleđ Radulović est également confrontée à ce dilemme familial: «Je suis née en Croatie, mon mari est monténégrin, sa mère est musulmane de Bosnie... Donc de quelle nationalité est ma fille?» Elle s'arrête un instant avant de conclure: «Nous sommes yougoslaves pour toujours.»

Anastasia Marcellin

Newsletters

La «culpabilité blanche» à l'ère de Trump façonne les primaires démocrates

La «culpabilité blanche» à l'ère de Trump façonne les primaires démocrates

L'égalité raciale devient un thème de campagne chez les Démocrates blanc·hes.

En Catalogne, la condamnation des indépendantistes ravive la tension

En Catalogne, la condamnation des indépendantistes ravive la tension

La sentence qui est tombée sur ces personnalités à la suite de la tentative de sécession de 2017 promet d'hystériser les débats de la campagne pour les élections générales du 10 novembre.

À Londres, les mamans d'Extinction Rebellion en première ligne

À Londres, les mamans d'Extinction Rebellion en première ligne

Depuis le 7 octobre, le mouvement a lancé deux semaines de «rébellion internationale» pour pousser le gouvernement britannique à agir face à la crise écologique.

Newsletters