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Un plan de déségrégation scolaire bouscule les quartiers gentrifiés de Brooklyn

Temps de lecture : 6 min

En 2019, un plan diversité enverra des enfants des quartiers aisés dans les établissements de ceux qui le sont moins (et vice versa).

Sur le million d'enfants new-yorkais scolarisés dans le public, 25% issus des classes défavorisées auront leur place réservée dans des collèges des beaux quartiers. | Philippe Lhote via Flickr CC 
Sur le million d'enfants new-yorkais scolarisés dans le public, 25% issus des classes défavorisées auront leur place réservée dans des collèges des beaux quartiers. | Philippe Lhote via Flickr CC 

La ville de New York est souvent célébrée pour son multiculturalisme et la diversité de sa population, mais dans les écoles publiques locales, la ségrégation raciale et socio-économique est la règle. Selon une étude de l'université UCLA, New York est l'une des villes les plus ségréguées des États-Unis, avec 85% des élèves Noirs scolarisés dans des écoles où moins de 10% des élèves sont Blancs.

Les statistiques sur la répartition ethnique et socio-économique de chaque école publique sont disponibles en ligne et les contrastes sont très marqués. En 2018-2019, dans le district 15 de Brooklyn, le collège Sunset Park Prep concentrait 76% d'élèves d'origine hispanique, 93% issus de familles pauvres et en tout, 37% d'entre eux avaient un niveau satisfaisant en maths. À environ une station de métro de là, au collège MS 51 du quartier bobo de Park Slope, seulement 32% des élèves étaient issus de familles pauvres, 50% étaient Blancs et 83% avaient un niveau satisfaisant en maths.

Objectif fifty-fifty

Dans ce district de Brooklyn, qui regroupe à la fois des quartiers aisés et des quartiers pauvres avec des poches de gentrification, les parents et les politiques locaux ont mis en place un plan diversité afin d'encourager la mixité sociale à l'école. Cette rentrée, le collège de Sunset Park concentrera donc moins d'élèves issus de milieux modestes (environ 80% au lieu de 93%) et le collège du quartier bobo de Park Slope en aura un peu plus (environ 53% d'élèves issus de familles pauvres).

L'objectif du plan diversité est qu'en quelques années, chaque école du district regroupe 52% d'élèves issus de milieux modestes ou d'élèves récemment arrivés aux États-Unis, qui ne parlent pas anglais couramment.

Seulement 17% des familles ont fait appel.

«Cette année, les quatre écoles du district qui regroupaient le plus d'élèves privilégiés ont beaucoup plus de mixité sociale et ethnique. Dans ces établissements, l'objectif 50/50 a presque été atteint», explique Carrie McLaren une parente d'élève qui a participé à la création du plan diversité.

Ces chiffres sont préliminaires et correspondent aux affectations obtenues par les familles au printemps. Or comme quelques-unes ont décidé de quitter le système public en opposition à cette réforme, les données finales pourraient être différentes, mais pas radicalement puisqu'au total, seulement 17% des familles ont fait appel.

La classe moyenne mécontente

Avant la réforme, les affectations pour le collège du district étaient déterminées par deux facteurs: la carte scolaire et un système de sélection. Chaque année, les familles faisaient leurs demandes et en fonction de leur adresse, des notes et des spécialités de leurs enfants (musique ou cours bilingues français, par exemple), l'administration plaçait les élèves.

Le système avait été mis en place à la fin des années 1980 pour attirer la classe moyenne qui avait fui des quartiers de Brooklyn alors considérés comme malfamés.

En moins de vingt ans, Park Slope et Carroll Gardens, par exemple, sont devenus parmi les endroits les plus désirables de New York, avec des écoles réputées. Mais ce processus de choix et de sélection a aussi contribué à concentrer tous les meilleurs élèves dans une poignée d'établissements des quartiers les plus favorisés.

Lorsque le nouveau programme diversité a été dévoilé en 2018, et que certaines familles ont découvert que malgré leur adresse et les bonnes notes de leurs enfants, ces derniers pourraient se retrouver dans des collèges relativement éloignés et ayant des résultats moyens, beaucoup ont exprimé leur mécontentement lors de réunions publiques. Le débat a été difficile. Il pouvait être gênant pour ces parents d'assumer leur désaccord avec le projet sans donner l'impression d'être des privilégiés qui défendaient leur entre-soi confortable au détriment des ménages moins aisés. Dans de nombreux articles, les voix critiques préféraient rester anonymes.

Matt Welch, un parent d'élève du district qui a critiqué le plan dans plusieurs articles, trouve que, en réunion, l'équipe municipale a eu trop tendance à ignorer les inquiétudes des parents inquiets qui doutaient du bien-fondé du projet. Il raconte que, lorsqu'un père a demandé comment les écoles s'adapteraient aux niveaux plus contrastés des élèves, un représentant du conseil éducatif a évité de répondre en expliquant que cette question était fondée sur des a priori racistes.

Pour nombre de parents de ces quartiers gentrifiés, le dilemme a été de savoir comment réconcilier leurs valeurs de gauche avec la volonté d'éviter que leur enfant se retrouve dans des écoles où trop de pauvreté était concentrée. Fallait-il avant tout défendre le bien commun en acceptant d'envoyer ses enfants dans des écoles moins réputées? Ou fallait-il continuer de tout faire pour se retrouver dans les écoles avec les meilleurs résultats?

Des parents tiraillés

En réalité, plus qu'une opposition radicale entre ces deux pôles, il y avait une gradation d'approches. De nombreuses familles affectées par le plan pensent qu'il est bénéfique pour un enfant d'être exposé à une grande diversité socio-économique et ethnique à l'école, même si les résultats aux tests sont moins élevés. Tout est une question de degré. Les familles plus aisées acceptent en général d'envoyer leurs enfants dans des écoles de quartiers moins favorisés, si tout un groupe d'autres personnes comme elles y sont aussi présentes.

C'est ce que décrit Carrie McLaren. Pour sa rentrée en 6e, son fils est scolarisé dans un établissement qui avait mauvaise réputation car il accueillait une part significative d'élèves qui vivaient dans des cités. De nombreux parents qu'elle connaissait ont fait appel lorsqu'ils ont vu que leurs enfants y avaient été affectés. Beaucoup semblent changer d'avis en cours de route. «De nombreux parents blancs sont partis du principe qu'il y avait seulement trois ou quatre bons collèges dans le district. Or, depuis la création du plan diversité, ils sont allés visiter d'autres écoles et ont été impressionnés. Ils ont parlé aux enseignants et à l'équipe, ils ont vu les programmes en place», explique McLaren.

«Ils nous disent que toutes les écoles sont supers et que si on ne les croit pas, c'est nous qui avons un problème.»
Matt Welch, parent d'élèves

Pour elle, le plan permet d'échapper à un cercle vicieux qui renforce les inégalités: «Les écoles avaient déjà des réputations établies qui n'avaient rien à voir avec l'enseignement prodigué et tout à voir avec les élèves sélectionnés. Si l'équipe d'une école peut sélectionner tous les meilleurs éléments, cela veut-il dire que ce sont de meilleurs enseignants? Je ne pense pas. Le problème était que les “bonnes” écoles choisissaient leurs enfants qu'elles voulaient accueillir alors que les “mauvaises” n'avaient pas le choix.»

D'autres parents, comme Matt Welch, sont plus sceptiques. Les profs sauront-ils gérer la nouvelle composition de leurs écoles? Le processus de sélection, par talent artistique notamment, permettait de créer des pôles d'excellence: est-ce une bonne idée de s'en débarrasser? Il reconnaît qu'il est très positif que les enfants des quartiers défavorisés soient encouragés à aller dans les écoles les plus prestigieuses, mais il trouve que l'administration n'a pas été à l'écoute de tout le monde: «Ils nous disent que toutes les écoles sont supers et que si on ne les croit pas, c'est nous qui avons un problème.»

Il pense qu'il serait préférable d'obtenir cette répartition des privilèges de façon moins contraignante et avec plus de sélection liée aux aptitudes. Il décrit l'exemple du collège de sa fille qui, il y a quatre ans, concentrait près de 80% d'enfants pauvres (la plupart Noirs et hispaniques), et qui a réussi à attirer des familles plus aisées (environ la moitié de l'école actuellement) en proposant un programme bilingue français-anglais.

Le plan diversité veut créer un mouvement similaire mais sans laisser systématiquement le choix aux familles. Plusieurs parents ont décidé de mettre leurs enfants en école à charte, en école privée ou ont déménagé. A priori, le nombre de ces défections ne semble pas suffisant pour faire échouer le projet.

Un plan qui pourrait faire école

Cette réforme a aussi encouragé les résidents du district à réfléchir à leur définition du succès scolaire, ainsi qu'au rôle de l'école. Carrie McLaren dit avoir voulu éviter que son fils ne se retrouve «dans une bulle»: «Si mon fils a besoin d'aide ou de soutien scolaire, c'est quelque chose qu'on peut facilement lui procurer à la maison. Ce que l'on ne peut pas lui apporter, ce sont les relations qu'il pourrait développer avec des enfants qui ne lui ressemblent pas ou qui viennent de communités différentes.»

Des plans de déségrégation du même genre ont été mis en place avec succès dans d'autres villes américaines, par exemple à Cambridge dans le Massachusetts. Si cette année se passe bien à Brooklyn, la ville de New York pourrait étendre ce modèle à d'autres quartiers. Déjà dans l'Upper West Side de Manhattan, un programme similaire, quoique plus modeste, a été mis en place cet automne. Les meilleurs collèges ont réservé 25% de leurs places à des enfants issus de milieux défavorisés. Des gouttes d'eau par rapport au million d'élèves actuellement dans le système public new-yorkais, mais de nouvelles pistes prometteuses pour réduire les inégalités.

Claire Levenson Journaliste

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