Politique

À son tour, Macron s'abaisse à instrumentaliser l'immigration

Temps de lecture : 7 min

Dans l'espoir de séduire l'électorat lepéniste, le président ressort les vieux clichés du bourgeois humaniste et de l'ouvrier xénophobe.

Le président Emmanuel Macron le 17 septembre au Palais de l'Élysée à Paris. | Ludovic Marin / AFP
Le président Emmanuel Macron le 17 septembre au Palais de l'Élysée à Paris. | Ludovic Marin / AFP

Pour les avertir contre l'indulgence dont ils feraient preuve sur l'immigration, Emmanuel Macron demande à ses partisans de ne pas devenir «un parti bourgeois». On pourrait sourire de ce déni car enfin, qu'est-ce-que la République en marche sinon précisément un parti bourgeois, la quintessence du parti de la bourgeoisie? Bourgeoisie d'affaire, bourgeoisie d'entreprise, bourgeoisie de culture, bourgeoisie convaincue d'être par son mérite en charge de la société, devant porter le fardeau du pays et montrer le chemin aux classes populaires qui ne comprennent ni leur sort, ni le temps que nous vivons, bourgeoisie se donnant la mission de prospérer pour son propre confort et pour le bien commun... Il n'y a pas de honte, notez bien.

Mais par quelle bizarrerie le président utilise-t-il ce mot, bourgeois, comme un repoussoir? Il ne s'agit bien sûr que de rhétorique, d'une ruse de langage; celle-ci n'est pas glorieuse: un homme jadis bienveillant veut extirper la bienveillance de son camp, et pour cela exhume une vieille saleté de notre vieille politique, qu'ont utilisée avant lui tant de cyniques, de méchants, de matamores, on aurait souhaité qu'il fût d'une autre trempe.

Cette saleté dit ceci:

  1. L'amour de l'étranger est un truc de nantis;
  2. Seuls les richards tolèrent l'immigration, car ils ne la vivent pas dans leurs quartiers protégés. «Les bourgeois de centre-ville, eux, ils sont à l'abri!», a dit le président;
  3. Connaître l'immigration, c'est forcément la haïr;
  4. Le peuple la connaît, lui, la subit dans ses rues et conséquemment la hait;
  5. Le peuple hait l'immigration, il en devient fou et il en vote mal;
  6. Il faut alors suivre le peuple pour le ramener au bon vote, et avoir la main dure contre l'immigration;
  7. Sinon on est un bourgeois, un naïf, égaré de bons sentiments ou de mépris social, et qui préfère le métèque au populo de chez nous.

La haine, des beaux quartiers aux HLM

Tout dans ce raisonnement est laid. Tout, au surplus, est faux. La haine de l'étranger prospère aussi bien dans les beaux quartiers que dans les HLM, et il faut être un bourge bien aveugle pour ne pas le savoir. J'en connais des nantis, en leurs salons, qui glosent sur les quartiers relégués, la France volée à elle-même, l'identité bafouée, mais ils n'ont jamais mis les pieds ni le cœur dans la moindre cité.

L'amour de l'étranger ou, plus simplement, la solidarité liant les pauvres dans l'adversité, subsiste dans les quartiers populaires, en dépit des brutes, en dépit du temps. Les activistes qui militent pour l'immigration ne sont pas des startuppers ni des notaires, ni d'anciens banquiers de préférence. Ces personnes du Secours catholique qui nourrissent étrangers et Roms dont nul ne veut, celles de la Roya qui cachent les sans-papiers, les marins stoïques de SOS Méditerranée qui, ce mardi 17 septembre encore, ont sauvé de la noyade quarante-huit de ces migrants qu'il ne faut pas aimer, aucun ne ressemble guère à des louis-philippards; ils ont de la bourgeoisie l'esprit d'entreprise sans doute, mais rien d'autre, et au service du bien.

Rien ne tient dans le cliché qu'à mon grand désarroi le président reprend. Il n'est que méchanceté et destruction. Il fait de la haine le trait dominant des classes populaires, comme si elle ne subissaient pas suffisamment. Les voilà donc non seulement chômeuses, appauvries, déphasées, mais également méchantes malgré elles, incapables de ne pas détester à peine les expose-t-on à de nouveaux voisins: on doit bien rire chez les bourgeois, les vrais, d'humilier ainsi ceux que l'on exploite. Poursuivons.

Fossé de fiel

Le raisonnement délégitimise toutes ces personnes promptes à vouer leur existence aux autres; il interdit toute pensée honnête; il bannit la compassion; il fait des militants salvateurs de notre honneur des ennemis du peuple: la propagande vichyste ne disait rien d'autre de la Résistance. Tendre la main serait une trahison des nôtres. L'indifférence cynique devient une vertu. Ainsi détruit-on l'âme d'un pays. On creuse un fossé de fiel entre «nous», la population française, et «eux», les étrangers, migrants, fauteurs de troubles, ferments de discorde, premiers responsables de nos maux. On transpose sur le terrain ethnique des fractures qui ne sont que sociales. La méthode est tellement plus commode –insistons– pour la réelle bourgeoisie au pouvoir et qui n'entend pas changer de politique… Quel bonheur d'échapper au procès en inégalité que l'on mérite mille fois! Parlons immigration plutôt! Le peuple se fâche, on le nourrissait autrefois d'Arabes, de Noirs et désormais, lis-je, on le nourrit d'Albanais. Bon appétit, Messieurs.

J'habite, il se trouve, un quartier populaire, réellement populaire, où la bourgeoisie, l'authentique, ne vient guère. Et je m'en félicite chaque jour. Les enfants d'immigrés sont la majorité dans mon école primaire, et à quel point je m'en fous, que crèvent les racistes.

Macron aime-t-il vraiment ces classes populaires, qu'il décrit rudes, rustres, apeurées, en repli?

Je peux parler des heures des injustices que nous subissons, à quelques encablures de la colline du crack, tout près du trabendo de Barbès. Nos rues ne sont pas nettoyées aussi bien que chez les riches, nous avons plus de bruit, nos voisins sont pauvres, des mendiants dorment dans la rue, une fragrance d'urine s'impose en été, des loustics traînent, il y a de la musique sous les fenêtres des enfants.

Je voudrais que l'on accorde à mon coin la même attention qu'au Paris touristique, où la bourgeoisie est à l'abri. Je n'y ai pas droit. Mais pardon: dans mes doléances, l'immigration n'a nulle part. Suis-je naïf? Il se trouve que je vis là où je vis, et n'ai pas à subir des leçons du peuple venu de l'Ouest parisien. Non, l'immigration n'est pas responsables des chamboulements de ce pays. Quant au vote populiste, comme dit le pouvoir et répètent les gazettes, je ne suis pas sûr qu'il vienne si simplement de l'immigration; l'injustice a sa part; l'économie, savez-vous; et le mépris aussi qui tombe d'en haut, dont on taxa le président Macron, qui s'en est excusé quand les «gilets jaunes» le tenaient au collet. Est-il résilient? Aime-t-il vraiment ces classes populaires, qu'il décrit rudes, rustres, apeurées, en repli? Pour revenir au peuple, le président fustige la bonté. Je n'aime guère cette manière. Elle ne nous élève pas.

Boucs émissaires d'ici et d'ailleurs

Ce n'est pas être populaire que d'attribuer aux immigrés les maux d'une société. C'est être fasciste. Je n'ai pas envie d'élaborer ici. Le bouc émissaire, le mal venu d'ailleurs, la subversion étrangère… Vieilles saloperies dont les formes mutent mais dont le fond ne change pas. L'historien Gérard Noiriel, qui compare le xénophobe contemporain Zemmour et l'antisémite de jadis Drumont, le dit mieux que moi.

Si le mot de fasciste ne convient pas, choisissons une injure, ça me va aussi bien. Emmanuel Macron n'est pas un fasciste et ne le sera jamais, et ne mérite pas qu'on l'injurie. Il veut nous protéger du fascisme, comprend-on, être réélu contre lui, pour nous, gens de bien, et pour être réélu, il lui vole ses martingales. Il se salit pour nous? Devons-nous remercier? Il déçoit, c'est bien pire, et s'abîme lui-même et nous abîme avec lui.

Emmanuel Macron est apparu en politique pour ne pas être cela. Il mettait –comment dire– de la conscience dans ce monde fourbu; il nous semblait faire preuve d'une décence inédite quand il parlait de notre société. On se méfie désormais du mot «bienveillant», mais enfin: il était ce qui rendait précieux cet homme. Bienveillant envers Madame Merkel, les migrants, les musulmans… Nous ne serions plus du côté du cynisme. Nous ne moquerions plus les malheurs de l'Allemagne dont la générosité avait réveillé une part fanatique. Nous allions essayer d'être dignes, à l'image d'un homme que la politique n'avait pas sali.

Manu, as-tu du (Ri)cœur?

Sur l'immigration, il aura donc tenu un peu plus de deux ans, et encore! Dès l'entame de son règne, la police maltraitait les clandestins de Calais, le ministre de l'Intérieur fustigeait les humanitaires, et lui-même, président, après avoir plaisanté sur les kwassa-kwassa transportant vers Mayotte les migrants des Comores qui risquent la noyade, faisait la leçon à une jeune marocaine dont les papiers n'étaient pas en règle. Ce n'était pas encore théorisé. Des oublis, simplement.

Nous y voilà. Il a, quel talent d'acteur, revêtu le costume mité du réalisme. Il faut, pour éviter Le Pen, tutoyer ses thèmes et flatter son public; il faut, pour amadouer le peuple xénophobe, punir l'immigration; il faut être ferme, et l'étranger est là pour le prouver. Il dit «régalien», le mot vient en bouche. Il découvre, le président, que la diversité nous peuple et n'a rien de simple. La belle affaire, mais où vivait-il avant? Il redoute, notre chef d'État, des vagues migratoires qui nous submergeraient et c'est une étrange impression d'entendre sa porte-parole, Sibeth NDiaye, femme de gauche et binationale, parler comme une lectrice du Camp des saints, ce pauvre roman servant de guide à l'extrême droite.

En deux ans, le macronisme est devenu cette reddition. N'y avait-il donc pas de moelle? N'était-ce que gloriole, ou n'est-il que ruse? Veut-il tromper les esprits apeurés comme il trompa –de fait– les généreux? Est-ce un jeu? Est-ce tactique, pour prendre la place à droite? Le plus triste, enfin, c'est la médiocrité de tout ceci. D'un homme qui est tout sauf médiocre, on peut désespérer. Lui, qui sait et sentait l'histoire et les livres, débite des banalités devant ses députés. L'immigration sera la clé de la présidentielle. Le peuple est à cran, l'immigré perturbant, la bonté est naïve et puis la France Messieurs-dames, la France est en crise d'identité, en insécurité civilisationnelle, il ne manquait que ce cliché.

Quand Emmanuel Macron nous est venu, on nous le présenta comme un élève du philosophe Paul Ricœur. Dans une fameuse conférence, donnée en 1994 à la Paroisse Saint-Germain l'Auxerrois de Châtenay-Malabry (Emmanuel Macron était encore lycéen mais, je n'en doute pas, il sait et bien mieux que moi ce texte), Ricœur nous invitait à «l'épreuve de l'étranger», pour éroder nos certitudes de «nationaux installés», et plaidait pour le «devoir d'hospitalité», et pour le «droit à l'hospitalité». Le niveau baisse.

Claude Askolovitch Journaliste

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