Culture

Pourquoi les moins de 25 ans aiment tant «Friends»

Temps de lecture : 11 min

Face aux tourments du monde, la série culte de la génération X rassure et réconforte les jeunes d'aujourd'hui.

Joey, Rachel, Monica, Phoebe, Chandler et Ross dans le générique de Friends. | Capture d'écran via YouTube
Joey, Rachel, Monica, Phoebe, Chandler et Ross dans le générique de Friends. | Capture d'écran via YouTube

Ce samedi après-midi de printemps en 1993, à quelques semaines du brevet, moi et une petite bande d'une dizaine de collégien·nes nous entassions au dernier rang d'une salle moyenne de l'UGC d'Orléans. Nous étions là pour voir Singles. Je crois avoir été celui en charge de choisir le film, une comédie romantique de Cameron Crowe avec Matt Dillon et Bridget Fonda sur la vie d'un groupe de jeunes gens célibataires vivant dans le même immeuble à Seattle, en proie aux affres de leur avenir sentimental, professionnel, sexuel et amical.

Je tenais absolument à voir ce film car il se déroulait autour de la scène musicale grunge, à l'époque l'apogée du cool pour une bande d'ados accros au «Smells Like Teen Spirit» de Nirvana. En plus d'aborder cette difficile période entre la fin de l'université et les premiers jobs, on pouvait y entendre la musique de Smashing Pumpkins, de Soundgarden, de R.E.M., des Pixies et bien sûr de Pearl Jam qui y avait même un rôle.

Singles était un pur film de la génération X, une sorte de suite spirituelle au Breakfast Club et l'équivalent de ce qu'avait été Le Lauréat pour les baby-boomers. C'était donc le film à voir, le film qui, même si quelques références trop adultes nous passeraient au-dessus de la tête, refléterait parfaitement nos idéaux en formation, notre réalité d'ados en transition s'apprêtant à plonger dans le grand bain du lycée en plein cœur des années 1990.

Le film était tellement dans l'air du temps que, malgré son échec au box-office, on en retrouverait de nombreux avatars dans les mois et années à suivre, avec des films comme Génération 90 de Ben Stiller, Kicking & Screaming de Noah Baumbach ou Before Sunrise de Richard Linklater, mais aussi avec des séries télé.

Pour Cameron Crowe, après que Warner Bros. lui a proposé d'adapter son film à la télé, il ne faisait d'ailleurs aucun doute que les débuts, le 22 septembre 1994 sur NBC, d'une dénommée Friends, n'étaient pas tout à fait le fruit du hasard et du Zeitgeist. Après tout, comme Marta Kauffman et David Crane l'avaient écrit dans leur premier traitement, leur série sur la vie de six jeunes célibataires à New York traiterait «de sexe, d'amour, de relations, de carrières, d'un moment dans votre vie où tout est possible, mais aussi d'amitié car quand vous êtes célibataire dans la grande ville, vos amis sont votre famille». Mais peu importe, finalement: hasard ou opportunité, l'idée était dans l'air du temps.

Le symbole d'une douceur de vivre

Pour une personne Gen-Xer, née entre la fin des années 1960 et le début des années 1980, Friends est un coffre magique plein de nostalgie sur l'adolescence et la vie de jeune adulte. Avec 30% de parts de marché sur les 18-25 ans quand elle était diffusée le mercredi à 18h30 sur France 2, elle est à la télé ce que Nirvana est à la musique et Pulp Fiction au cinéma: un impérissable marqueur culturel et générationnel, une porte d'entrée sur les aspirations, les idéaux et le mode de vie d'une génération de désormais quadra et tout jeunes quinquagénaires.

Pourtant, la série, diffusée depuis 2015 sur Netflix après être passée par D8 en version haute définition entre 2013 et 2015, semble être devenue un objet de fixation pour beaucoup de jeunes gens –en particulier de jeunes filles (aucun garçon n'a répondu à mon appel à témoignages)– qui ne peuvent se rappeler ni de la mort de Kurt Cobain, ni du charme insensé de Bridget Fonda. Elles n'étaient pas nées en 1994 quand la série a débuté. Certaines ne l'étaient même pas quand elle s'est arrêtée en 2004. Et pourtant.

«Chaque fois que je finis les dix saisons, je suis sincèrement déboussolée.»
Éloïse, 25 ans

«Je connais tous les épisodes par cœur, m'assure par exemple Ana, 23 ans. Il m'arrive de me refaire la série en entier dans l'ordre chronologique (environ une fois par an); mais je regarde aussi des épisodes au hasard quand je fais à manger, quand j'ai vingt minutes de pause, ou parfois même juste en fond sonore. C'est une série doudou, qui me fait me sentir à la maison.»

Un sentiment partagé presque mot pour mot par Éloïse, 25 ans, pour qui la série «est presque devenue un doudou. Que ce soit en fond dans mon appart' quand je cuisine, range, me douche, etc. Souvent (tout les deux ans), je me refais l'intégrale, je regarde dans l'ordre et je me remets à fond dedans. Chaque fois que je finis les dix saisons, je suis sincèrement déboussolée. J'ai ce sentiment d'abandon qu'on ressent quand on ferme un excellent livre ou qu'on finit un film qu'on adore. À chaque fois, c'est un petit pincement au cœur, je passe quelque temps sans regarder puis ça redémarre. Je ne m'en suis encore jamais lassée, je ne sais pas comment c'est possible.»

Les années 1990, ces années que j'associe à l'acné, au mal-être, aux cœurs brisés et aux zéros pointés étaient-elles en train de devenir le symbole d'une douceur de vivre désormais révolue? Les années 1990 étaient-elles pour la génération Z ce que les années 1950 avaient été pour les baby-boomers? Friends était-elle à Trump, au réchauffement climatique ou au Brexit ce que Happy Days (1974-1984) avait été au Watergate et au choc pétrolier, un refuge du passé face au malaise provoqué par de vastes bouleversements sociaux, politiques et économiques?

Une forme d'universalité

Depuis plusieurs années, on parle pourtant beaucoup du rapport conflictuel et un peu anxiogène que peuvent entretenir les millennials avec Friends, du décalage générationnel entre les blagues d'hier et les sensibilités d'aujourd'hui. «11 blagues de Friends hyper offensantes que vous avez peut-être manqué la première fois», titrait par exemple le site Bustle en 2018. À la même époque, un article de The Independent révélait que les jeunes Britanniques pouvaient juger la série sexiste, homophobe, grossophobe, mais aussi manquant gravement de diversité, confirmant un autre article de Slate largement partagé en 2015 dans lequel la journaliste Ruth Graham jugeait que «20 ans après, Chandler Bing n'est vraiment plus cool du tout».

Des thématiques dont Ana se fait l'écho, trouvant parfois choquantes les blagues homophobes à l'égard de Susan ou le personnage de Ross qui, avec «son côté “nice guy” est vraiment problématique». Pour Maud, 23 ans, ce «sont les délires virilistes des personnages mecs et meufs de la série qui sont en déconnexion totale avec les valeurs avec lesquelles [elle a] grandi».

Pour autant, elle reconnaît que la série a aussi pu être très en avance sur son temps, notamment sur «le traitement de sujets comme l'homosexualité ou la GPA». Éloïse cite également «Phoebe porteuse d'enfant pour son frère, le mariage lesbien [entre Carol, l'ex-femme de Ross, et Susan, ndlr], Rachel en mère célibataire, Monica et Chandler qui adoptent, etc.». «Ce sont des thématiques avec lesquelles nous avons encore du mal aujourd'hui, ajoute-t-elle. Mais dans la série, c'est dépeint avec énormément de légèreté et toujours avec un running gag au milieu, ce qui nous permet de nous y faire beaucoup plus facilement.»

L'humour, justement. Si Friends reste si endurante, c'est peut-être d'abord et avant tout pour sa comédie. Louise, 12 ans, qui a commencé à regarder la série avec sa mère «dès [son] plus jeune âge», me dit qu'elle est d'abord devenue fan de la série «parce qu'elle [la] faisait rire». À une échelle adulte, ça peut paraître une évidence pour une sitcom dont c'est, après tout, l'objectif premier, mais à l'échelle d'une enfant qui n'était pas née au moment du dernier coup de pellicule, ça l'est beaucoup moins.

Basée sur un pur comique de situation, parfois à la frontière du burlesque, la série est accessible très tôt. Mélissa, 13 ans, a par exemple commencé «toute petite» à regarder la série avec ses parents et, «même si [elle a] vu les épisodes un million de fois, rigole toujours», en particulier «quand Ross se trompe de prénom à son mariage», ou «quand les poussins sont dans le baby-foot de Joey et Chandler», ou «quand Joey avait sa tête coincée dans la porte de Monica et que les autres lui mettaient de la nourriture dans son pantalon».

Friends trouve une forme d'universalité dans son absence de références à son présent. Elle ne pratique pas un humour topical lié aux faits d'actualité ou un humour plein de références pop-culturelles qui pourraient dater la série dans le temps. «Mis à part un look un peu kitsch les deux tiers de la série, elle ne fait que rarement référence à son époque, observe Jessica, 25 ans, mentionnant par exemple le choix de ne pas aborder le 11-Septembre. «Ce serait, je crois, tout bonnement impensable pour les showrunners actuels», ajoute-t-elle.

Tess, 17 ans, qui a «commencé à la regarder cet été lors d'un voyage linguistique en Écosse pour [l'aider] à apprendre l'anglais», avoue quant à elle que, si elle aime des séries comme Game of Thrones, elle «ne regarde pas d'autres séries similaires à Friends comme The Big Bang Theory ou How I Met Your Mother», des séries qui, elles, sont extrêmement ancrées dans leur époque à cause de leurs références pop.

L'identification fonctionne toujours

À force de «running gags parfaits, de quiproquos très bien maîtrisés et de personnages à la répartie exceptionnelle» comme me le glisse Éloïse, la série a créé elle-même ses propres références. Du «Oh. my. God!» de Janice au «How You Doin?» de Joey en passant par le «We were on a break» ou le «Pivot» de Ross, la série a institué un vocabulaire immédiatement identifiable et reproduisible à volonté. Ana avoue ainsi qu'elle «peut sortir des citations au milieu d'une discussion». Louise, 13 ans, même si elle regrette de ne pas pouvoir «en parler avec [ses] copines» car «elles ne connaissent pas trop Friends», utilise au quotidien «des expressions des épisodes comme, par exemple, quand Ross demande à Joey et Chandler de se taire ou quand [elle] chante “Tu pues le chat” à [son] chien».

Peu importe l'âge, l'identification fonctionne toujours à plein régime. «J'adore le fait de pouvoir m'identifier à la folie de Phoebe, à l'esprit glouton de Joey, à l'humour incompris de Chandler, à l'organisation de Monica, à la naïveté de Rachel et, en même temps, au côté un peu classique de Ross», raconte Marion. «En ce moment j'enchaîne les blagues moyennes, alors je dirais que je m'identifie plus à Chandler», plaisante Jessica.

Cette proximité a transformé la sitcom en véritable refuge pour une génération à qui elle n'était pas, à l'origine, dédiée. «Friends a complètement dépassé le stade de la série pour moi, explique Éloïse. C'est devenu très rassurant, comme un câlin. Quand je suis angoissée ou triste, généralement je vais regarder Friends. Ça va me rassurer, me réconforter.»

Les années 1990, cette décennie qu'elles n'ont pas ou peu connue, apparaissent alors comme un repère dans le noir. «Je suis très fan de cette époque (celle de mes parents)», affirme Louise, 12 ans. «J'adore les styles vestimentaires de Rachel et Monica», ajoute-t-elle même. Idem pour Marion, de dix ans son aînée, qui aime plus que tout la série pour «le style de l'époque au niveau décor et même vestimentaire», ainsi que «la non-prise de tête [des années 1990]». Éloïse, qui adore aussi Seinfeld ou Une Nounou d'enfer et «aime le style des années 1990», ajoute que «ce sont des univers qui sont rassurants».

«Je n'ai pas connu les années 90-2000 comme j'aurais aimé, me confie Marion, 22 ans. Quand je vois ces années-là à travers la série, je sais que c'est une époque que j'aurais adoré vivre en tant qu'adolescente et adulte.»

De fait, la décennie de Friends (1994-2004) correspond à une époque dont le site satirique The Onion disait en 2001 qu'elle avait été «notre long cauchemar national de paix et de prospérité», un moment de croissance économique soutenue riche en innovations technologiques qui ouvriraient, croyait-on, des portes sur un avenir radieux.

Se rêver un avenir radieux

Dans ce XXIe siècle inquiet et rongé par le même genre de bouleversements (changement climatique, montée des populismes et des inégalités, médias sociaux, etc.) que ceux qui semblaient affecter les années 1970, à quoi bon recréer le cocon protecteur, à la manière de Happy Days, quand il est là, disponible, dans sa version d'origine, à portée de clics sur sa télé, son ordinateur ou son téléphone via Netflix?

Dans Friends, contrairement à ses descendantes Girls ou Broad City, on ne s'inquiète pas de rembourser des dettes contractées pour payer des études, ni de payer le loyer d'un immense appartement en plein cœur de Manhattan avec un boulot de cuistot, ni même d'avoir la place la plus confortable au café. Dans Friends, Rachel est capable de passer de serveuse à cadre dirigeante chez Ralph Lauren en à peine cinq ans; Monica, elle, se retrouve cheffe du restaurant de ses rêves... en écrivant une critique dévastatrice de celui-ci; Chandler, après des années à faire un boulot qu'il déteste, n'a pas de mal à se reconvertir dans la publicité où il peut enfin s'épanouir. Dans Friends, si les obstacles professionnels, sentimentaux ou amicaux se dressant devant tout·e jeune trentenaire urbain·e sont bien là, tout finit toujours par s'arranger assez rapidement et le futur, au cœur de la série comme l'expliquait Marta Kauffman en 2004, n'y est jamais vu comme aliénant ou anxiogène.

Hormis de rares exceptions tel le fameux cinquième épisode de la saison 2 dans lequel les problèmes d'argent menacent l'équilibre du groupe, les années 1990 vues à travers le prisme de Friends semblent, comme le mentionne Églantine, «plus faciles».

«Comment six personnes trouvent-elles le temps de se rejoindre au café pendant des heures et des heures alors qu'elles sont pour la plupart employées?», se demande par exemple Ana qui vient de rentrer dans la vie active. Même à 13 ans, Mélissa, trouve que «le truc le plus ridicule, c'est qu'on dirait qu'ils ne travaillent pas beaucoup, qu'ils sont toujours au café».

«Ce qui me plaît le plus dans l'époque de Friends, c'est le fait que le téléphone portable et les réseaux sociaux n'existaient pas.»
Tess, 17 ans

Alors quand Églantine, 22 ans, relate qu'elle a «vraiment aimé la série aux alentours de 19 ans» quand «on commence à ressentir et à vivre un peu la même chose que Monica, Joey ou Ross (les déceptions amoureuses, les galères pour trouver un job, les problèmes d'argent ou même les histoires amicales)», il y a, semble-t-il, une façon de se rêver un avenir radieux. «J'ai moi-même un groupe d'amis et j'espère nous voir évoluer comme eux, ajoute Marion, 22 ans. J'espère être aussi proche après la trentaine, passer autant de moments ensemble.»

Des moments entre ami·es qui semblent, là encore, «plus faciles» dans Friends qu'ils peuvent l'être en 2019. «Ce qui me plaît le plus dans l'époque de Friends, c'est le fait que le téléphone portable et les réseaux sociaux n'existaient pas, m'indique Tess, 17 ans. Si on voulait se retrouver entre amis pour parler, il fallait se voir au Central Perk. Aujourd'hui, si on veut se parler entre amis, les groupes Snapchat ou Messenger suffisent, il n'y a plus la même proximité qu'avant.»

Un avis partagé à la fois par Maud, 23 ans, qui trouve que, dans Friends, «les relations sont plus vraies, les gens plus proches car les réseaux sociaux n'existent pas», et par Églantine. «Si Phoebe doit dire quelque chose à Monica, elle va la voir chez elle, raconte-t-elle. Maintenant, à l'ère des portables et d'internet, on envoie juste un SMS et basta. Bien sûr que prendre un café avec ses amis est encore courant mais les rencontres se faisaient plus naturellement auparavant.»

«Bienvenue dans le vrai monde. C'est nul. Tu vas adorer», disait Monica à Rachel dans le tout premier épisode de la série. Force est de constater que pour cette génération qui a fait de Friends son «fond sonore», cette réplique a plus que jamais le goût amer de la vérité.

Michael Atlan

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