Parents & enfants / Société

L'autocollant «bébé à bord» en dit long sur notre vision de la parentalité

Temps de lecture : 8 min

Qu'il s'agisse d'un sticker ou d'un panonceau que l'on ventouse sur son pare-brise arrière, la mention «bébé à bord» ou «famille nombreuse» est un accessoire identitaire et pacificateur.

Ces panonceaux s'avèrent de vrais éléments de langage urbain. | Blondinrikard Fröberg via Flickr
Ces panonceaux s'avèrent de vrais éléments de langage urbain. | Blondinrikard Fröberg via Flickr

Les blagues à ce sujet pullulent sur internet, parfois sous forme de tweet railleur, parfois d'une succession de vignettes aux trait et bulles humoristiques. Un petit triangle ou un quadrilatère jaune cerné de noir, trois mots, voire un point d'exclamation, et c'est l'avalanche d'observations moqueuses sur ces conducteurs et conductrices qui voudraient se prémunir des chauffards par ce biais. On comprend la boutade. Pas sûr en effet que la mention «Bébé à bord» à l'arrière de la voiture change grand-chose à la conduite des autres automobilistes, au nombre de queues de poisson comme à l'usage (appuyé) de l'avertisseur sonore.

En tout cas, «côté comportement sur la route, je n'ai pas ressenti de changement fondamental», témoigne Rémy, 33 ans, responsable d'équipe support informatique et père de trois enfants, dont l'arrière de la voiture a été orné un temps d'une girafe avec la formule «Bébé à bord». «Ça ne change rien. On se fait klaxonner autant», abonde Sophie, 38 ans, infirmière, qui a exhibé à l'arrière de sa C3 un panneau rose «princesse à bord» à la naissance de sa fille aînée, puis, sur sa nouvelle voiture, peu avant l'arrivée du deuxième, a collé un «petit rond lilas pâle "bébé à bord"». Certes, cette étiquette, une fois adhérée à l'arrière d'un véhicule motorisé, n'assure pas la sécurité de l'enfant. Elle est pourtant loin d'être inutile et peut même avoir un rôle pacificateur.

Aux plaisanteries sur le sujet, nombreuses sont celles et ceux qui rétorquent, peut-être sous couvert d'humour, peut-être en toute bonne foi, que cette indication est à destination des secouristes. L'objectif: signaler la présence d'un enfant pour, en cas d'accident, prioriser son sauvetage. L'argument ne tient pas vraiment la route. Quid des fois où le siège auto est vide? Dans cette configuration, l'autocollant se ferait même contreproductif, puisqu'il conduirait les urgentistes à se focaliser sur un nourrisson inexistant au lieu d'axer les secours sur les autres personnes.

Reste que cette légende routière plus qu'urbaine ne sort pas de nulle part. Le dessein de protéger l'enfant est à l'origine même de ces gadgets. C'est ce qui est précisé dans l'ouvrage collectif Fashion & Merchandising Fads (Routledge, 2014). On y apprend que les premiers exemplaires «étaient des diamants jaune canari avec une ventouse à leur sommet» ayant pour but de «dissuader les chauffards» et qu'ils ont été commercialisés initialement par Safety First, littéralement «la sécurité d'abord», fabricant de dispositifs de protection pour enfants installé dans une banlieue de Boston, à Newton.

Conformisme visuel

Aujourd'hui, c'est rarement l'intention première de l'affichage de cet ornement. L'épouse de Rémy, Ana, 32 ans, ingénieure d'études, rappelle que cette girafe leur a été offerte. Ils l'ont mise en place dans la foulée, sans s'interroger. Pareil pour Sophie: le premier autocollant «Princesse à bord» est un cadeau de copains pour sa première grossesse. Direction le pare-brise arrière. Celui avec marqué «Bébé à bord», elle l'a reçu en double lors de l'achat d'un piercing de grossesse. N'en ayant pas l'utilité, elle l'a donc mis de côté, dans la boîte de bébé de sa fille, à côté de ses premiers vêtements, tétine, photos, boîte à souvenirs dont elles ont toutes deux épluché le contenu pour la préparer quelques années plus tard à la venue de son frère: «C'est Juliette qui a voulu le coller sur la vitre de la nouvelle voiture. Elle m'avait demandé ce que c'était. Je lui ai dit qu'il y avait marqué "bébé à bord" et qu'il allait y avoir un bébé dans la voiture donc il fallait le coller.»

Aucun questionnement sur l'utilité de l'objet. On s'inscrit dans la communauté des automobilistes, en suivant des règles implicites que l'on applique sans trop y penser, qui plus est parce qu'on en reçoit souvent par son entourage ou d'achats pour bébé à sa naissance. «Je n'ai aucune idée de pourquoi je l'avais collé, à part le fait qu'il était cool», nous confie un membre de la rédaction de Slate. Si les raisons de l'adoption de ces stickers sont aussi peu conscientisées, c'est entre autres parce qu'ils font partie du paysage visuel.

«Il y a une forme de conformisme, de normalité de ce genre de pratiques. C'est quelque chose que l'on peut afficher, qui n'est par ailleurs pas politique, pas incongru, pas injurieux», analyse le sociologue Pierre Lannoy, chargé de cours à l'Université libre de Bruxelles (ULB) et coauteur avec Yohann Demoli de Sociologie de l'automobile (éd. La Découverte, janvier 2019). Signaler la présence d'un enfant en bas âge a quelque chose de «consensuel». Mimétisme oblige, on reproduit cet étalage de sa reproduction, comme si c'était quelque chose qui méritait des félicitations.

Tuning identitaire

Comme Pierre Lannoy et Yohann Demoli l'écrivent dans l'ouvrage qu'ils ont coécrit, les «bumper stickers, [...] terme [qui] désigne tout ce que les automobilistes apposent sur leur véhicule (autocollants, affiches, drapeaux, plaques, etc.) comme signe visible d'affiliation identitaire, [...] exposent le type de lien social ou d'affiliation à la collectivité par lequel le conducteur entend être perçu».

Mais pas n'importe lequel. «S'il n'y a pas vraiment d'enquête chiffrée qui permette de quantifier le phénomène, surtout qu'il s'agit de choses un peu évanescentes, poursuit le sociologue de l'ULB, ce que l'on peut constater, c'est que l'on va vers des affichages identitaires, pour montrer qui on est, dans ce cas précis, une famille. Il y a relativement peu d'affichages politiques, parce que c'est plus conflictuel.» Disparues aussi, les voitures débordant d'autocollants ramenés de diverses destinations de vacances (maintenant, il y a Instagram pour ça).

«C'est plus mis pour un côté fun qu'autre chose. Enfin, je n'avais pas d'autre idée derrière la tête.»
Rémy, père de trois enfants

Sur les automobiles, on énonce par ce biais son affiliation à un club de sport, son soutien pour une équipe... «On observe une tendance vers une plus forte personnalisation qui va un cran plus loin que le fabricant ou l'équipementier: on montre quelque chose qui relève de l'intime, de la vie privée et on l'expose dans l'espace public. C'est un peu l'équivalent bourgeois du tuning», complète Pierre Lannoy. On déploie au vu et au su de tous son statut social et sa personnalité en ajoutant un élément au modèle usiné de la voiture. La preuve avec l'exemple de Rémy et Ana. Leur girafe «bébé à bord» s'est décollée toute seule.

Si le couple n'a pas pris la peine de la remettre à sa place initiale, il s'est néanmoins procuré un nouvel autocollant représentant cinq Minions, deux adultes, trois enfants, à l'image de leur famille, dont les enfants sont pleins de vie mais peuvent, par moments, se transformer en monstres violets terrorisants. «C'est plus mis pour un côté fun qu'autre chose. Enfin, je n'avais pas d'autre idée derrière la tête», sourit Rémy. Un peu d'humour pour faire montre de son statut de famille donc, «exposer un certain mode de vie, revendiquer son existence en tant que famille», formule le sociologue, peut-être aussi pour exprimer que l'on reste «cool» même après avoir accédé à la parentalité.

Trajectoire responsable

Les écriteaux «bébé à bord» ne donnent pas seulement des indices sur la composition des passagers ainsi que les caractéristiques de la personne au volant. Ils renseignent aussi sur des idées communément partagées sur la route. «Cela montre que l'espace public et la route sont perçus comme dangereux pour certains types d'usage, par exemple le déplacement d'enfant», indique Pierre Lannoy. En témoignent également les brevets déposés pour des systèmes notifiant la présence effective d'un enfant dans son siège auto.

Le sociologue reconnaît le paradoxe d'«une voiture qui dit son propre danger» (de nombreux déplacements pourraient être effectués à pied mais sont motorisés pour protéger les enfants des voitures, qui conduisent des enfants pour les protéger des voitures, et ainsi de suite...). Mais c'est le signe que, derrière cette étiquette, on retrouve «une volonté de prolonger le caractère sûr et un peu feutré du domicile; on va dans l'espace public mais avec une sorte de pièce de la maison, dont on veut qu'elle soit aussi “safe” et “secure”», pointe le chargé de cours à l'ULB. Un maître mot: la sécurité.

«Cet autocollant est comme un appel à l'attention de chacun sur ce qui pourrait venir perturber, menacer ou troubler la trajectoire de l'enfant.»
Hélène Dutertre-Le Poncin, psychologue clinicienne

Ce faisant, les affichettes «Bébé à bord» s'inscrivent aussi dans «une époque où la préoccupation des parents pour leurs enfants est extrêmement élevée: il y a l'idée d'une responsabilité parentale sur l'univers extérieur, que ce soit le club sportif, l'activité artistique ou même l'école, dont il faut s'assurer qu'il est aux normes que l'on souhaite», fait remarquer Pierre Lannoy.

C'est également ce que relevait dans un article intitulé «Attention, bébé à bord» (Spirale, 2009) la psychologue clinicienne Hélène Dutertre-Le Poncin. «Cet autocollant est comme un appel à l'attention de chacun sur ce qui pourrait venir perturber, menacer ou troubler la trajectoire de l'enfant. À ce principe de précaution, le parent se sent apparemment obligé en tant que responsable de la bonne marche des opérations. Peut-être prévoir l'imprévisible?»

Signal urbain

Noam, 32 ans, ingénieur, s'est procuré ce signal visuel dans un magasin vendant des accessoires pour enfant, de la poussette au siège-auto, «dans un but informatif», celui d'«avertir les autres conducteurs qu'il y a un enfant pour éviter les klaxons inutiles et les chauffards qui te collent», m'écrit-il avec politesse. Derrière ce message à caractère informatif, on ne demande en fait pas tant aux autres automobilistes de conduire plus prudemment que d'être plus tolérant·es face au style de conduite que l'on va adopter.

«À l'activité qu'est le transport d'enfant(s) seraient liés certains comportements, justifiés du fait que l'on est parent», explicite le sociologue. On précise que l'on est chauffeur, «presque un professionnel du transport», et signale des pratiques particulières, comme des arrêts fréquents, une conduite plus lente, de possibles ouvertures de portière...

«C'est une information supplémentaire aux autres avec qui on interagit. La circulation routière, c'est un dialogue permanent. On adapte sa conduite à ce que l'on perçoit des autres conducteurs et les véhicules sont le support de cette lecture», poursuit Pierre Lannoy, qui illustre son propos en évoquant le cas des plaques minéralogiques étrangères, qui peuvent faire davantage accepter des comportements hésitants de «touristes» sur la route.

De la même manière, on fait étalage de son statut familial «pour éviter les prises à partie» même lorsque l'on aura une interprétation et mise en pratique parentale du code de la route. «Ça justifie peut-être qu'on se gare sur les places family sans se faire surveiller», mentionne Sophie. On montre patte blanche (familiale). Les panonceaux «Bébé à bord» s'avèrent de vrais éléments de langage urbain, des preuves du système de communication régissant l'espace public routier. Certes, ils ne protègent pas des accidents ni de la survenue de chauffards ou de coups de klaxon mais ils tentent a minima de pacifier la route, notamment en manifestant de manière citadine qu'on en connaît les codes, de la dangerosité potentielle à l'exigence de bonne conduite.

Daphnée Leportois Journaliste

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