Égalités / Économie

Vous voulez faire de l'argent? Protégez les femmes

Temps de lecture : 7 min

Les gros investisseurs commencent à se servir d'un nouveau critère pour évaluer les risques financiers: la violence sexuelle et sexiste.

Une Indienne présente des billets de 2.000 roupies après les avoir échangés dans une banque à Chennai, le 17 novembre 2016. | Arun Sankar / AFP
Une Indienne présente des billets de 2.000 roupies après les avoir échangés dans une banque à Chennai, le 17 novembre 2016. | Arun Sankar / AFP

Lorsqu'il s'agit d'évaluer un investissement, surtout à l'étranger, la liste des risques potentiels est longue. Il y a le risque de change, de liquidité, le risque géopolitique, réglementaire, le risque d'inflation, de crédit, le risque climatique, etc. Celui qui n'est pas en général sur la liste? Le risque posé par un taux élevé de violences sexuelles et sexistes.

Les entreprises américaines investissent plus de 6.000 milliards de dollars à l'étranger chaque année, soit un quart de tous les investissements directs étrangers dans le monde. En septembre 2018, l'Overseas Private Investment Corporation (OPIC), l'institution américaine en charge du financement du développement et en passe d'être réformée, avait accordé quasi 23 milliards de dollars de prêts à des entreprises américaines investissant à l'étranger. Ces fonds ont été utilisés, entre autres, pour construire des tours de télécommunication en Équateur, développer un parc éolien en Ukraine et accorder des prêts hypothécaires abordables aux accédants à la propriété du Guatemala.

Des capitaux énormes sont déployés chaque année à l'étranger par l'intermédiaire de l'OPIC, que ce soit pour réaliser des profits ou pour faire avancer les priorités de Washington en matière d'économie, de politique étrangère et de sécurité nationale. Une partie de cet argent va à des pays où les taux de violences contre les femmes sont gravissimes. En 2017, par exemple, les entreprises américaines ont investi 44,5 milliards de dollars dans les secteurs de l'informatique, des produits pharmaceutiques ou encore des métaux en Inde, considéré comme l'un des pays les plus dangereux du monde pour les femmes. Mais dans l'esprit de la plupart des investisseurs, cela se traduit rarement par des risques financiers méritant qu'ils y prêtent attention.

Financer les entrepreneuses ne changera pas le système

Les violences sexuelles et sexistes, en plus d'être un fardeau incalculable sur la vie des femmes, peuvent avoir un impact profond sur la productivité d'une entreprise, d'une industrie ou d'une région. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, par exemple, les deux tiers des femmes auraient subi une quelconque forme de violence physique ou sexuelle au cours de leur vie. Le traumatisme subséquent peut les obliger à ne pas se rendre à leur travail, y arriver chroniquement en retard ou être généralement moins efficaces. Selon une étude, les entreprises de Papouasie-Nouvelle-Guinée perdent en moyenne onze jours de travail par employé·e et par an à cause des violences sexuelles et sexistes. Une entreprise a estimé le coût de cette perte de productivité à 9% des dépenses salariales totales. D'après la Banque mondiale, la violence contre les femmes coûte à certains pays jusqu'à 3,7% de PIB, soit plus du double de ce que la plupart des gouvernements dépensent en éducation.

Si beaucoup d'institutions de financement du développement et d'investisseurs à impact social cherchent explicitement à réduire les inégalités entre hommes et femmes, rares sont ceux qui s'intéressent systématiquement aux risques posés par les violences et les discriminations sexuelles. Lorsque les investisseurs se penchent sur la question du genre, c'est souvent pour de simples questions statistiques –combien d'entreprises appartenant à des femmes ont été financées ou combien de femmes siègent au conseil d'administration d'une entreprise, etc. En avril 2019, par exemple, la fille et conseillère de Donald Trump, Ivanka Trump, annonçait avec l'OPIC une enveloppe d'un milliard de dollars pour soutenir des projets «dirigés par, pour et vers des femmes en Afrique subsaharienne». Certes, il est essentiel d'accroître l'accès des femmes au capital, aux marchandises et aux services, mais leur affecter des fonds ne changera pas forcément les systèmes qui, au départ, leur ont rendu cet accès difficile.

«Transférer de l'argent aux femmes ne permet pas vraiment d'atteindre l'égalité entre les sexes», déclare Joy Anderson, présidente et fondatrice du Criterion Institute, un think tank. «Même en finançant toutes les entrepreneuses de la planète, nous ne résorberions pas le problème.» Anderson prend l'exemple d'une femme qui recevrait des fonds pour développer une entreprise de soins de santé. «Elle va peut-être employer beaucoup de femmes comme infirmières, mais vous aurez sans doute toujours des infirmières sous-payées, avance-t-elle. Beaucoup pensent que si le système est inondé de femmes, les femmes changeront le système. Cela n'a rien de garanti.»

Un investisseur soucieux de l'égalité favorisera des réformes

Au cours de la dernière décennie, la lutte contre les violences faites aux femmes aura connu de beaux succès. Entre 2008 et 2017, quarante-sept pays ont adopté de nouvelles lois contre les violences domestiques, dont la Papouasie-Nouvelle-Guinée, l'Ukraine, l'Algérie, l'Arabie saoudite et les Pays-Bas. En 2017, la proportion de pays n'ayant aucune loi contre les violences domestiques était de 24%, contre 29% en 2013.

Mais il y a toujours 1 pays sur 4 qui ne possède aucune loi spécifique contre les violences domestiques, et encore davantage si on parle des lois incomplètes ou mal appliquées. Dans la majorité des pays, par exemple, les partenaires intimes qui ne sont pas marié·es avec leurs agresseurs ne sont pas légalement protégé·es contre les violences domestiques.

Pour accélérer le rythme, Anderson a contribué à mettre au point l'investissement focalisé sur l'égalité de genre, visant des résultats plus équitables pour les femmes. De tels investisseurs se penchent sur des critères sexospécifiques –le taux de violences domestiques, de mortalité maternelle, les disparités salariales entre les sexes, l'accès des filles à l'éducation et la participation des femmes au marché du travail, etc.– avant d'intégrer ces informations à leurs décisions financières.

Par exemple, si les femmes sont les principales productrices d'aliments dans le monde, dans de nombreux pays, elles n'ont qu'un droit limité ou nul à la propriété terrienne. Comme elles ne peuvent avoir de surface agricole pour obtenir un prêt, ces femmes ne peuvent pas non plus étendre leurs activités. Ce qui représente un risque majeur –ou matériel, pour utiliser l'étrange terminologie financière– si vous voulez investir dans le secteur agricole. Un investisseur soucieux de l'égalité de genre va reconnaître ce risque et ensuite utiliser des leviers boursiers pour favoriser des réformes. Si suffisamment d'investisseurs l'imitent, cela peut inciter les gouvernements à s'attaquer au problème systémique des lois discriminatoires quant à l'accès à la propriété de terres agricoles.

Il convient de noter que l'investissement focalisé sur l'égalité de genre ne consiste pas à exclure les régions où les taux de violences sexuelles et sexistes sont élevées, au risque d'aggraver encore davantage la situation des femmes vulnérables. «Je ne vais pas les écarter, précise Anderson. Mais je pourrais ajuster mes conditions. Demander des mesures d'atténuation des risques ou augmenter les taux d'intérêt. Les violences sexuelles et sexistes sont un facteur parmi tant d'autres.»

Sur la voie du risque climatique?

L'OPIC et de nombreuses autres institutions de financement du développement proposent des assurances visant à atténuer les risques de guerre, de troubles sociaux, de coups d'État, d'expropriations et de restrictions monétaires pour les entreprises. Mais l'OPIC, qui a travaillé avec Criterion pour incorporer l'investissement focalisé sur l'égalité sexuelle, n'a pas encore inscrit les violences sexuelles et sexistes parmi les risques devant attirer l'attention des entreprises. Pourquoi? Parce que les données de la Banque mondiale, source d'information sur les risques politiques pour bon nombre de ces institutions, n'intègrent pas non plus les violences sexuelles et sexistes, explique Anderson.

Idem pour la plupart des assureurs de risques politiques, confirme Nancy Lee, experte en financement du développement au Center for Global Development. «À ma connaissance, ils n'assurent pas contre les violences faites aux femmes ni contre les discriminations des femmes, ajoute-t-elle. Probablement parce qu'ils ne voient pas cela comme un risque commercial important pour la viabilité de l'investissement.»

«Les informations sur les risques climatiques sont en train de devenir monnaie courante.»
Mark Carney, président du Conseil de stabilité financière (2018)

Si de grandes organisations influentes comme la Banque mondiale et l'OPIC tenaient systématiquement compte des violences sexuelles et sexistes dans leurs évaluations nationales, cela serait un signal fort. Le pouvoir du système financier mondial va bien au-delà de la prise de décisions financières ponctuelles. Les priorités exprimées dans le secteur financier sont susceptibles de faire bouger les marchés, voire les sociétés. Si les investisseurs du secteur privé posaient des questions sur les taux de violences sexuelles et sexistes, cela pourrait pousser les gouvernements à s'en préoccuper.

Bien que l'investissement focalisé sur l'égalité de genre n'en soit encore qu'à ses premiers pas, il gagne du terrain. Le Sage Project, de la Wharton Social Impact Initiative, a permis d'identifier quatre-vingt-sept fonds de capital-risque focalisés sur l'égalité de genre en 2018, contre 58 en 2017. Et en novembre dernier, le tout premier sommet sur l'investissement focalisé sur l'égalité de genre s'est tenu à Londres en présence de certains des plus grands investisseurs du monde dont UBS, Morgan Stanley et Unilever. Avec l'aide de Criterion, les gouvernements australien et canadien commencent à mettre en œuvre cette approche.

Néanmoins, alors même que des institutions commencent à adopter le concept, la plupart considèrent toujours l'investissement focalisé sur l'égalité de genre comme une question de niche, qui ne serait applicable qu'à un petit sous-ensemble d'investissements liés à l'impact, et non pas comme une approche pertinente pour l'ensemble d'un portefeuille.

Il y a à peine quelques décennies, il en allait de même pour le risque climatique.

Aujourd'hui, les entreprises intègrent régulièrement les risques et opportunités liées au climat dans leurs déclarations financières, mais le changement est très récent. Il y a tout juste cinq ans, le financier et ancien maire de New York, Michael Bloomberg, mettait sur pied un groupe de travail chargé de fournir aux investisseurs des conseils sur la façon de divulguer les risques liés au changement climatique, dont ses recommandations finales n'ont été publiées qu'en 2017. En 2018, Mark Carney –président du Conseil de stabilité financière, un organisme international qui surveille les risques pour le système financier mondial–, déclarait: «Les informations sur les risques climatiques sont en train de devenir monnaie courante.»

Il pourrait en être ainsi pour les violences sexuelles et sexistes, quand les Bloomberg et les Carney du monde entier commenceront à les voir comme le grave danger qu'elles sont.

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