Égalités / Sports

Christian Bordeleau, pionnier d'une discipline fermée aux hommes aux Jeux olympiques

Temps de lecture : 3 min

Autant un plaisir qu'un geste militant, pratiquer la natation synchronisée est l'occasion d'éclabousser les codes en luttant contre le sexisme et l'homophobie.

Christian Bordeleau au bord de l'eau. | Alice Rosenthal
Christian Bordeleau au bord de l'eau. | Alice Rosenthal

Pointes tendues, genoux fléchis: un ballet de jambes fend l'eau de la piscine Georges-Vallerey, dans le XXe arrondissement de Paris. Surprise: l'équipe de natation synchronisée du club Paris Aquatique compte autant de femmes que d'hommes. L'un d'eux se lance dans un solo: c'est Christian Bordeleau. À 65 ans, il fait figure de pionnier dans la natation artistique masculine.

Il inaugure la discipline il y a tout juste vingt-et-un ans, lors des Gay Games d'Amsterdam en 1998. «Il était de mise que chaque club de natation fasse un petit numéro de gala au bord de la piscine. Avec Paris Aquatique, on s'est dit qu'on allait le faire dans l'eau.» Enthousiasmés par leur performance, les nageurs engagent une entraîneuse pour monter d'autres chorégraphies au sein du club. La première section de natation synchronisée masculine de France est née.

«J'ai vite pris la discipline très au sérieux», se souvient Christian Bordeleau. Avec ses coéquipiers, il participe à plusieurs championnats nationaux et internationaux avant de fonder, en 2015, le Championnat de France des maîtres de natation artistique. Réservé aux plus de 20 ans, il est ouvert aux hommes comme aux femmes. «On a à ce jour formé une bonne cinquantaine de nageurs hommes.»

Un corps d'acteur

Comédien de formation (il a étudié au Conservatoire national d'art dramatique de Québec), installé à Paris depuis 1984, Christian Bordeleau a un métier très physique, faisant de la natation tant un plaisir qu'une nécessité pour entretenir son corps. D'autant qu'il présente depuis dix-sept ans «Moteurs Action», un spectacle de cascades au Parc Walt Disney Studios à Disneyland.

Désormais seul senior dans une équipe de vingtenaires et de trentenaires, il évolue avec agilité au milieu de ses jeunes coéquipiers. Et n'hésite pas à leur glisser quelques conseils pour passer de la position ballet à celle du dauphin. «Sans qu'il y ait de hiérarchie entre eux, l'expérience de Christian lui permet parfois d'aider les autres», remarque leur coach, Inesse Guermoud, 21 ans, membre de l'équipe de France de natation artistique. «C'est un peu notre trésor national», s'amuse Yannick, 36 ans, membre de l'équipe.

Sexisme et homophobie

Mais Christian Bordeleau n'a pas échappé aux moqueries. La natation synchronisée, un sport de filles? «J'ai entendu ça 500 fois.» Si ses proches ont toujours fait preuve de bienveillance et d'une «réelle curiosité», «la société, en général, considère que les hommes qui font de la nat' synchro sont des tapettes».

Et le CIO (Comité international olympique) n'arrange rien en fermant la porte des Jeux olympiques à la natation synchronisée masculine. Comme la gymnastique rythmique, la discipline reste réservée aux femmes. «Les fédérations internationales ont une fâcheuse tendance à catégoriser les hommes du côté de la performance et les femmes du côté de l'artistique: c'est complètement con.»

Une division machiste d'autant plus absurde que «la natation synchronisée est un sport très exigeant». Coachés par Inesse Guermoud, les nageurs de Paris Aquatique s'entraînent six heures par semaine et n'échappent pas à leurs trente minutes d'abdos et d'assouplissement «à sec» avant de plonger, sous le regard implacable de la coach. «Les gars qui se moquent de nous seraient certainement incapables de tenir plus de dix minutes!», souligne Christian Bordeleau entre deux pompes. Un entraînement spartiate qui paie puisque le nageur peut se targuer d'avoir «une douzaine de médailles d'or» accrochées dans sa chambre.

Casser les codes

Faire de la natation artistique en tant qu'homme s'assimile donc à un geste militant: «Il faut casser les codes, assumer de faire ce qui nous plaît, sans être bloqué par les stéréotypes masculins et féminins trop prégnants dans le sport.» Si Christian arbore fièrement son t-shirt rouge des Gay Games, pas question pour lui de réduire sa pratique sportive à un militantisme LGBT+: «Mon club Paris Aquatique est ouvertement gay friendly mais on ne demande pas aux gens leur orientation sexuelle avant de plonger. D'autant que tous les nageurs ne sont pas gays.»

Pour que les choses évoluent, «il faut des modèles». L'organisation des dixièmes Gay Games l'été dernier à Paris a déclenché de nouvelles vocations, mais c'est surtout le film Le Grand Bain de Gilles Lellouche qui a créé l'engouement. Les inscriptions ont grimpé en flèche dans le club Paris Aquatique et le tout nouveau cours pour «super-débutants» –que Christian coache depuis la rentrée– affiche déjà complet. «Plus que l'effet de mode, j'espère que le film donnera envie à d'autres garçons, jeunes ou plus âgés, de se lancer: c'est sur le long terme qu'on verra le résultat», espère-t-il.

La figure tutélaire de Christian reste en tout cas une source de motivation pour ses coéquipiers, comme l'affirme Yannick: «C'est entraînant de voir des passions qui durent aussi longtemps.»

Alice Rosenthal

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