Société / Monde

En Tunisie, un Ehpad à la pointe du tourisme médical

Temps de lecture : 7 min

Alors que les scandales se succèdent en France, un établissement tunisien propose un concept hybride, entre hôtel et maison de retraite.

Ciel bleu, bord de mer, palmiers... La maison de retraite ressemble à un hôtel. | Elena Saharova via Unsplash
Ciel bleu, bord de mer, palmiers... La maison de retraite ressemble à un hôtel. | Elena Saharova via Unsplash

À Gammarth (Tunisie)

Un chemin de terre, recouvert d'une fine couche de sable. Tout au bout il y a les dunes, et puis enfin la mer. La Méditerranée. Ici, à quelques dizaines de kilomètres du centre de Tunis, c'est le royaume des hôtels et des formules all inclusive que le pays déploie tout au long de sa côte. Sur cette publicité d'agence de voyages grandeur nature, entre ciel bleu et palmiers, le Resort Medical ressemble à ses voisins. Des petits bâtiments d'un étage, dispersés sur un hectare et demi, entourés de verdure. Pommiers, pêchers, grenadiers, bougainvilliers débordant de couleurs. Sur le sentier en ciment qui permet de circuler entre les blocs, une jeune femme en blouse blanche frappe à la porte de l'une des chambres: «Bonjour Monsieur Belhassen, comment ça va aujourd'hui?» Les pensionnaires du Resort Medical vivent ici à l'année. Certains sont même là depuis l'ouverture, en 2009.

Le Resort Medical est une maison de retraite, l'équivalent d'un Ehpad en France. Le terme inspire la crainte, après une succession de scandales de maltraitance. En 2019, selon le baromètre du ministère des Affaires sociales sur la dépendance et l'autonomie des personnes âgées, de plus en plus de Français·es rejettent la perspective d'un placement. Pour 65%, cette option n'est pas envisageable, soit 10 points de gagnés entre 2000 et 2017.

Une formule abordable

Le Resort Medical pourrait réconcilier les Français·es avec les Ehpad. Il refuse d'assumer seul la paternité du concept. Par fausse modestie, le médecin Jean-Pierre Delestang, son propriétaire, affirme dans un sourire: «Je ne suis pas le premier à avoir pensé à cette idée, mais je suis le premier à l'avoir réalisée.» C'est le genre de directeur qui connaît le nom de chacun·e de ses pensionnaires et leur histoire sur le bout des doigts. Des parcours difficiles, marqués par une perte d'autonomie, lente ou brutale. AVC, Alzheimer, maladie de Parkinson, démence, voilà certaines des pathologies très lourdes qui ont bouleversé la vie des trente-cinq client·es de cet hôtel-maison de retraite.

Allongé sur son lit, dans une semi-pénombre, sous l'air frais de la climatisation, Monsieur Belhassen est le seul vrai vacancier ici. À 80 ans, cet ancien de la guerre d'Algérie est venu tester la formule pour un mois. Sa chambre a une double vue, sur le jardin central et sur un grand jardin privatif. «Ça me plaît, assure-t-il, je suis en train de réfléchir à m'installer ici, parce que ça commence un peu à dérailler...» C'est un petit monsieur très doux, au sourire facile, mais dont les souvenirs sont parfois encombrants. Il divague, raconte la guerre, son arrivée en France dans les années 1960, son travail à l'usine Renault de Flins. Cet ex-ouvrier a pour voisin de chambre un fonctionnaire de l'ONU à la retraite, un autre pensionnaire fut autrefois éditeur à Paris. Jean-Pierre Delestang explique cette variété de profils par les tarifs très abordables qu'il pratique.

«On réaménage entièrement toutes les chambres de l'hôtel, indique le propriétaire des lieux. C'est aux normes françaises, avec le confort français, avec un prix qui est divisé par trois. Ce qu'on a là, ça coûterait 4.500 euros en France. [...] Une maison [de retraite] avec des jardins privatifs, en bord de mer, vous allez chercher longtemps et à moins de 1.500 euros vous n'en trouverez pas!»

Selon le portail national d'information pour l'autonomie des personnes âgées, le prix mensuel médian pour un hébergement dans une chambre seule en EHPAD était de 1.949 euros en 2016. Mais les écarts de prix sont importants entre les différents types d'établissements. Il y en a trois, du moins cher au plus coûteux: public, privé à but non lucratif ou privé commercial. Mais vivre à l'étranger a ses inconvénients. Les pensionnaires doivent faire une croix sur les aides publiques.

L'encadrement

Dans la salle de rééducation, Jean-Claude, 70 ans, est en pleine séance d'exercices avec son kinésithérapeute, Sami. Il vient d'arriver au Resort Medical. Il a laissé derrière lui la région parisienne où il a vécu quarante ans et l'Ehpad où il a été victime de négligences. Jean-Claude est allongé, jambes légèrement pliées. Une position dans laquelle il est figé depuis plusieurs mois. Après avoir «échappé de peu à la mort», avoir réchappé d'un AVC qui a causé chez lui une paralysie partielle, il a été placé dans un Ehpad de Boulogne-Billancourt. Là-bas, il est resté alité la majorité du temps. Rééducation insuffisante, escarres, chirurgie. Pourtant, il n'en veut pas au personnel. «Les pauvres, ils travaillent mal parce qu'ils sont débordés, dit-il le souffle court. Il y a une aide-soignante quand il en faudrait trois. Ça va pas. En France, la clé du problème, c'est l'argent. Tout le monde est obnubilé par l'argent, résultat: on travaille mal.»

Un infirmier pour dix patient·es, une aide-soignante pour deux à trois, voilà les chiffres qu'affiche Jean-Pierre Delestang, pour un taux d'encadrement finalement près de deux fois supérieur à la moyenne française. Mais le nerf de la guerre reste l'argent: avec un salaire moyen d'un peu plus de 200 euros, le coût de la main-d'œuvre tunisienne est imbattable.

«On croit beaucoup en cette philosophie-là qui est de ne pas les doper pour les mettre devant la télé.»
Jean-Pierre Delestang, médecin et propriétaire du Resort Medical

Ici, Jean-Claude a deux séances de kinésithérapie par jour, quand il en avait deux par semaine en France. «C'est sûr qu'il ne va pas courir le marathon dans les quinze jours qui viennent, plaisante gentiment le docteur Delestang, mais si dans un an il peut remarcher ce sera une grande victoire. Quand il est arrivé, il était grabataire comme un homme de 90 ans.» Et de décortiquer tout un système où l'on «shoote les mamies et les papis» pour avoir la paix. «On lui donnait de la morphine. Comme ça il ne cassait pas les pieds aux gens, il ne criait pas, et dans [l'Ehpad] tout le monde était tranquille.» Jean-Claude se confie: «J'en étais à un stade, où en France, je demandais de la morphine. Parce que, il faut le reconnaître, ça fait un bien fou. J'ai eu peur de finir au vendeur à Barbes, à acheter de la morphine.»

Au Resort Medical, les personnes âgées qui en sont encore capables peuvent déambuler librement entre les bâtiments. Le directeur appelle cet espace la «zone sécurisée».

«Ici, on accepte des patients qui ont des maladies neuro-dégénératives, parfois à un stade un peu avancé et qui sont agités. On a au moins trois ou quatre personnes qui auraient été placées en France dans des quartiers de vie protégée, ce que j'appelle moi des QHS, comme les quartiers de haute sécurité en prison. Imaginez, entre six et dix petites chambres autour d'un jardin qui fait 40 mètres carrés, pas plus, et elles ne peuvent pas en sortir. Ici, le quartier sécurisé c'est tout l'ensemble de notre établissement sur un hectare. Tout est sécurisé parce qu'on a du personnel partout. On laisse le temps [aux patients] de s'adapter, en leur donnant le moins de médicaments possible. On croit beaucoup en cette philosophie-là qui est de ne pas les doper pour les mettre devant la télé. Ils baissent la tête, ils bavent toute la journée, ça c'est pas notre politique», assène le médecin généraliste de formation.

Tourisme médical

Il faut traverser une petite cour pour se rendre au réfectoire. Il est midi. Alors que les infirmières font manger les résident·es, quelques tables plus loin, une famille déjeune. Car une partie seulement de l'hôtel a été transformée en Ehpad, le reste du site continue de recevoir des vacanciers. Les deux mondes se croisent au restaurant, souvent, sans s'en rendre compte. Une Tunisienne est venue avec sa sœur et ses neveux. «C'est vrai, il y a une maison de retraite ici, mais depuis quand? Ça ne ne se remarque pas.» Car l'Ehpad trois étoiles est à mi-chemin entre l'hôtel et la maison de retraite médicalisée à proprement parler. C'est la particularité de ce concept que l'on rattache volontiers au puissant secteur du tourisme tunisien plutôt qu'à celui de la santé.

Après les attentats de 2015 et des années difficiles, l'activité commence à reprendre, et en 2018 elle a représenté près de 14% du PIB du pays. Les Ehpad sous le soleil sont une branche du tourisme médical, déjà bien développé en Tunisie. Cela fait des décennies que les Européen·nes viennent pour se soigner à moindre coût. Jean-Pierre Delestang a été le premier à miser sur les maisons de retraite et il n'a pas vraiment eu de chance. Il est arrivé juste avant la révolution. Il a vécu, aux premières loges, le basculement de l'histoire. Les crises politiques. Les attaques terroristes. Son concept a survécu à ce baptême du feu.

Aujourd'hui, ils ne sont que deux à proposer ces chambres d'hôtel adaptées à l'accueil des séniors européens. Le marché reste ultra-confidentiel. Il y a le Resort Medical et l'entreprise Carthagea, dont le patron Alexandre Canabal, français lui aussi, affiche des ambitions démesurées: d'ici les vingt prochaines années, la Tunisie pourrait accueillir selon lui 10.000 résident·es et le secteur créer 15.000 emplois. Alléchant, dans cette Tunisie post-révolution qui souffre du chômage de masse.

Un secteur qui intéresse en tout cas le ministre tunisien du Tourisme, René Trabelsi. Il voudrait profiter de cette niche pour booster le secteur et remplir les hôtels à l'année, quand la plupart restent désespérément vides lors de la basse saison. Encore faut-il ne pas aller trop vite, au risque de ne pas offrir le bon service et de nuire à l'image du pays. C'est la crainte de Jean-Pierre Delestang qui, lui, a préféré «prendre [son] temps». Il lorgne désormais le marché turc. «En Tunisie, tout y est sauf l'organisation. [...] La Turquie, c'est le pays roi du tourisme médical. Ils ont cinquante ans d'avance. J'ai l'idée de créer aussi un centre là-bas.»

Un chiffre aiguise les appétits: en 2050, la France pourrait compter 4 millions de personnes âgées en perte d'autonomie. En 2015, elles étaient 2,5 millions, selon les données de l'Insee. La demande de places en Ehpad explose et les listes d'attente s'allongent.

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