Société

Le couple mixte n'est pas toujours épargné par le racisme

Temps de lecture : 8 min

Ne vous laissez pas abuser par l'illusion qui voudrait que ces unions soient immunisées contre les discriminations.

Sékou s'est rendu compte que sa copine était pétrie d'idées toutes faites: «Elle était très étonnée que je puisse citer Balzac, Césaire ou Proust lors de nos discussions.» | JD Mason via Unsplash
Sékou s'est rendu compte que sa copine était pétrie d'idées toutes faites: «Elle était très étonnée que je puisse citer Balzac, Césaire ou Proust lors de nos discussions.» | JD Mason via Unsplash

Les récentes polémiques et le succès des pages dédiées à la dénonciation du racisme sur les applications de rencontres témoignent de la fétichisation dont les personnes racisées peuvent faire l'objet. En ligne ou dans la vie réelle, elles sont parfois traitées comme des expériences à tester et doivent souvent composer avec des stéréotypes et une exotisation débridés. Même à l'étape supérieure d'une relation, elles ne sont pas toujours à l'abri.

Des personnes concernées racontent l'obsession de certain·es de leurs partenaires (ou qui le furent) pour les clichés discriminants et se souviennent des comparaisons déshumanisantes qu'elles ont pu entendre jusque sous la couette. Entre exotisation et dévalorisation, le racisme s'immisce dans l'intimité de certains couples mixtes.

«Rare sauvagerie»

«Si j'étais raciste, je ne serais pas en couple avec toi», a un jour lancé l'ex d'Inès pour se défendre des accusations de cette chargée de production d'origine marocaine. C'est sur cet argument prétendument imparable que la plupart des discussions qui gravitent autour du racisme dans le couple semblent buter. Ce raisonnement est tout aussi bancal que celui du fameux «ami noir» brandi comme un joker pour montrer patte blanche.

Les sphères intimes, en amour comme en amitié, sont loin d'être immunisées par les inégalités qui traversent la société. «Cette logique est sans fondement, tranche Grace Ly, autrice et co-animatrice du podcast Kiffe ta race qui traitera de ce sujet le 1er octobre prochain. Cela voudrait-il dire que, en tant que personne racisée, je serais immunisée contre le racisme? Qu'une femme ne pourrait pas se montrer sexiste? Qui que l'on soit, on reste le produit de la société.»

Pour Robin Zheng, professeure en philosophie à l'origine d'un article sur le fétichisme dont les Asiatiques font l'objet, penser cela, c'est «ignorer la nature historique du traitement différencié basé sur des phénotypes racialisés». Autrement dit, c'est croire que les discriminations ne sont l'affaire que de quelques individus et qu'elles ne s'inscrivent pas dans une réalité plus large; c'est penser que le racisme n'est pas systémique et que l'amour, tel un bouclier, serait capable de stopper net l'influence extérieure qu'exerce la société inégalitaire. Institutions, culture, pornographie et publicités nous bombardent de stéréotypes raciaux susceptibles de se répercuter dans la sphère intime –les relations amoureuses ne sont pas toujours épargnées.

Un jour, Sékou tombe sur un SMS déroutant envoyé par son ex-copine à une amie. Elle y expliquait comment, lors de leurs rapports sexuels, elle arrivait à jouir grâce à sa «puissance animale» et y décrivait des sensations d'une «rare sauvagerie». D'abord flatté, il se rend vite compte que ce type de raccourcis est tout aussi fréquent que problématique. «Elle était très étonnée que je puisse citer Balzac, Césaire ou Proust lors de nos discussions.» Quand il tente de lui en faire prendre conscience, les clichés pleuvent de plus belle: «Elle me rétorquait que j'étais spécial car je m'exprimais bien et que je devrais le prendre pour un compliment, puisque c'est une qualité rare chez “nous”.»

Si ces couples ont longtemps été tabous, voire prohibés, leur augmentation montre que les lignes bougent. Pour certaines personnes, leur banalisation serait même une solution toute trouvée pour contrer le racisme. Grace Ly préfère lutter au nom de la gobalité que pour des cas individuels.

Un enfer pavé de bonnes intentions

Comme le pointe Robin Zheng, la plupart des discussions à propos du racisme dans la sphère intime «portent sur la question de savoir s'il est causé par des stéréotypes raciaux négatifs ou non». Comme si les bonnes intentions avaient le pouvoir d'annuler toute dimension discriminatoire et les conséquences qu'elle implique sur les personnes visées. Les clichés seraient à prendre comme des compliments. La fétichisation ne serait qu'une affaire de préférence plutôt flatteuse. Grace Ly estime que cette conception se veut plus morale que politique. Or, «le racisme, ce n'est pas une question d'être méchant ou gentil. Ses conséquences sont politiques, économiques et sociales. Elles peuvent se ressentir jusque dans l'intimité».

Bien qu'il faille distinguer les fantasmes pornographiques des relations interpersonnelles, «il arrive que certaines de ces relations soient motivées par les clichés ou par l'envie de conquérir des corps racisés qui sont exotisés», explique la travailleuse sociale afroféministe aux commandes du blog Le Kitambala Agité. Pour se justifier, des personnes n'hésitent pas à réduire cette fétichisation à une simple question de goût, au même titre qu'une préférence pour les cheveux blonds ou les yeux verts. C'est comme cela que l'on se retrouve avec un Yann Moix qui se vante de ne sortir qu'avec des Asiatiques et un Vincent Cassel expliquant être atteint de la «jungle fever» pour justifier son attirance exclusive pour les femmes noires et métisses.

«L'une de mes ex était obsédée par notre couple et par le fait qu'à nous deux, elle Blanche et moi Noir, on pourrait faire “de beaux gamins”. Après seulement quelques mois de relation, elle m'envoyait régulièrement des photos d'enfants métisses qu'elle prenait à la volée dans la rue et m'assurait tout enthousiaste qu'avec un peu de chance, c'est à ça que nos futurs enfants caramel ressembleraient», témoigne Nicolas, technicien de laboratoire né en Martinique.

La créatrice du blog Le Kitambala Agité estime que ce genre de focalisation questionne la motivation des partenaires qui s'y laissent aller. «Tant que les personnes investiront des relations pour nourrir des fantasmes raciaux et qu'elles continueront à renvoyer l'autre à des clichés, les bases seront mauvaises», assure-t-elle. L'ancien compagnon d'Inès a fait preuve d'une telle obsession malsaine: «Il s'imaginait que les gens nous regardaient dans la rue parce que l'on formait “un beau couple mixte” et qu'ils enviaient notre union. “Les Arabes nous regardent mal parce qu'ils sont jaloux”, avait-il un jour lancé.»

«C'est vrai ce qu'on dit des Blacks»

Aussi bienveillants qu'ils puissent se prétendre, les fantasmes et les préférences physiques s'appuient sur des classifications raciales. Cette fétichisation et les relents racistes qui éclosent au sein de certains de ces couples s'enracinent dans l'imagerie coloniale. Cet imaginaire collectif hérité du passé sexualise les corps à l'extrême. «Certains pays comme la France ont connu un passé esclavagiste et colonial. Ces périodes ont façonné les imaginaires et les idées toutes faites relatives aux corps des personnes racisées, en particulier dans le champ de la sexualité, où ils ont été animalisés, exhibés et dominés», explique la blogueuse du Kitambala Agité. Les hommes noirs posséderaient des sexes hors normes tandis que les femmes déborderaient d'appétit sexuel.

Quant aux femmes asiatiques, elles seraient soumises et leurs homologues masculins manqueraient de virilité. «La première fois que je me suis déshabillé devant mon ex-copine et que son regard s'est posé sur mon sexe, elle m'a lancé un: “C'est donc bien vrai ce qu'on dit sur les Blacks”», raconte Nicolas.

«Il attendait de moi que je sois le parfait cliché de la Maghrébine: une femme forte, mais plutôt soumise.»
Inès, 28 ans, chargée de production

Cette sexualité parfois bordée de clichés n'est pas la seule manifestation des idées préconçues qui s'insinuent chez certains couples mixtes. Ces préjugés peuvent aller jusqu'à dévaloriser sa moitié, qui est soigneusement mise à distance et exotisée. Vi' est queer et métisse. Ado, iel (pronom neutre, contraction de il et elle, utilisé à sa demande) se risque à demander à son amour de vacances, un homme blanc, ce qu'il préfère chez iel: «Il m'a sorti “ta moitié blanche” avec un clin d'œil, se souvient Vi'. Il disait que j'étais une ratée et que je n'étais pas normale, car ni Blanche, ni Noire.»

Le racisme de l'ancien partenaire d'Inès se couplait à un sexisme à peine dissimulé et se manifestait à travers l'association quasi systématique de certains traits de caractère à ses origines. «Il attendait de moi que je sois le parfait cliché de la Maghrébine: une femme forte, mais plutôt soumise. Dès que je m'en écartais, il prétendait ne plus me reconnaître et les disputes éclataient», se rappelle la femme de 28 ans.

Puisqu'il n'est pas toujours identifié ou compris, le racisme vécu en dehors de la relation peut être abordé comme un challenge. Dans certains cas, il peut même être minimisé ou balayé par une pensée colorblind (le fait de prétendre que la race sociale n'a aucune importance, qui encourage à nier l'existence des préjugés raciaux qui en découlent). «Les personnes issues d'un groupe dominant ont toujours du mal à identifier leurs privilèges, analyse Grace Ly. Face à ce malaise, elles ont tendance à minimiser l'expérience des personnes minorées.»

Une personne racisée peut-elle se mettre en couple avec une autre qui, potentiellement, est pétrie des biais que véhiculent la société? Grace Ly compare cette situation avec celle des féministes qui vivent avec un hétérosexuel. Peuvent-elles créer une relation avec un homme qui a baigné dans un environnement culturel qui laisse la part belle au sexisme? Dans certains cas, cela peut devenir un défi, voire relever de l'impossible. Nicolas l'a vécu avant de tenter à nouveau l'expérience du couple mixte. «Contrairement à mon ex, Julie est prête à parler ouvertement de racisme et confronte de plus en plus sa vision des choses. Ça se passe beaucoup mieux.»

L'amour rend aveugle

La fétichisation et les stéréotypes raciaux déshumanisent l'autre en réduisant son rôle à celui d'individu d'origine étrangère. «Ses qualités humaines et sa personnalité s'estompent derrière les fantasmes projetés sur son corps», relève l'autrice du blog Le Kitambala Agité. C'est précisément ce qu'a dénoncé Grace Ly dans une tribune relayée par le magazine Elle en janvier dernier: «N'être attiré que par une seule catégorie inexistante de femmes, c'est ne pas voir en elles des êtres humains doués d'originalité et de profondeur, mais les considérer comme des items interchangeables d'une même production en série.»

Cette dépersonnalisation pèse de tout son poids lorsqu'elle sévit dans un contexte où se faire reconnaître en tant qu'individu joue un rôle primordial, comme c'est le cas dans les relations amoureuses. Robin Zheng regrette le coût émotionnel qu'il y a à résister et à négocier ce type d'idées toutes faites au sein de la sphère intime. Par la suite, ces personnes seront susceptibles de douter des motivations de leurs partenaires éventuel·les.

«C'est aux partenaires d'opérer une prise de conscience afin d'en finir avec le racisme dans le couple.»
Nicolas, technicien de laboratoire

«Mes amies ne comprenaient pas pourquoi je restais avec mon ex malgré son comportement, confie Inès. La vérité, c'est que je ne m'en rendais pas toujours compte et que j'étais très amoureuse.» À force d'entendre des discours biaisés sur leurs corps et leurs traits de caractère, les personnes racisées finissent parfois par intérioriser ces idées préconçues, jusqu'à les ériger en norme. «On n'est pas forcément armé pour identifier et trouver des solutions quand est confronté à la violence», explique Grace Ly.

Les sentiments ne facilitent en rien les réflexions. «Au contraire, constate-t-elle. Quand on tombe dans l'affectif, c'est parfois plus compliqué d'identifier ces problèmes.» Nicolas en appelle à une prise de conscience suivi d'effet. «Ce n'est pas aux personnes racisées de régler les problèmes de racisme dans le couple, mais aux partenaires d'opérer, de leur côté, un travail sur eux-mêmes.»

Audrey Couppé de Kermadec

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