Culture

«Un jour de pluie à New York» et «Ad Astra», aux extrêmes du cinéma d'auteur américain

Temps de lecture : 6 min

Sortant en France le même jour, les nouveaux films de Woody Allen et de James Gray sont exemplaires de formes très éloignées du cinéma haut de gamme tel qu'il peut se pratiquer aux États-Unis.

Quatre des stars du film de Woody Allen: Selena Gomez (Chan), Timothée Chalamet (Gatsby), New York et la pluie. | Via Mars Film
Quatre des stars du film de Woody Allen: Selena Gomez (Chan), Timothée Chalamet (Gatsby), New York et la pluie. | Via Mars Film

Personne n'est obligé –c'est-à-dire qu'il n'existe non seulement aucune contrainte extérieure, du genre marketing envahissant, mais non plus, de l'intérieur du film, aucun chantage au grand sujet, à la révélation de quoi que ce soit, au tour de force imposant l'admiration. C'est juste le nouveau Woody Allen.

Qui y entrera sans exigence particulière y trouvera un bonheur de cinéphile qui, pour être sans prétention, n'en est pas moins d'une exceptionnelle finesse et sensibilité.

Avec un petit air de très jeune Woody, Timothée Chalamet incarne cet étudiant, Gatsby, plus doué pour les jeux d'argent que pour les études, qui veut offrir à sa dulcinée provinciale, Ashley (Elle Fanning), une journée inoubliable dans sa New York natale.

Rien ne se déroulera comme prévu pour le jeune homme, mais tout à fait comme les choses se passent dans un film de l'auteur de Manhattan et des quarante-sept autres longs-métrages qui composent son œuvre, incroyablement cohérente et vivante.

Dans la grande ville filmée comme une sorte de boîte aux trésors et aux souvenirs, figurez-vous qu'il va rencontrer une autre femme, qu'elle va rencontrer un autre homme, et même plusieurs.

C'est comme si on tirait, en suivant Gatsby, toute une guirlande de lumières. Avec la fille brune (Selena Gomez) embrassée pour de faux sur le tournage d'un film d'étudiant réalisé par un copain viendra toute une série de mises en relation, qui connectent avec élégance désir physique et différences de classes et de castes, orgueil et préjugés.

Ashley (Elle Fanning), jeune cinéphile exaltée fascinée par une star de Hollywood (Diego Luna). | Via Mars Film

Comme on tirerait, avec la blonde Ashley, une autre liane scintillante, voici la rencontre avec un grand auteur de cinéma tourmenté par son ego et le sens de son œuvre, puis un scénariste en vue et une star masculine. Elles entraînent sur la piste de tribulations qui questionnent le désir, la façon et la possibilité de respecter ce en quoi on croit, y compris l'idée de soi-même.

Rire qui détruit et capital de cristal

Dans cette comédie aux couleurs acidulées, le rire brise les couples.

Dans ce récit saturé de références culturelles (musique, peinture, cinéma, littérature), la vérité sort de la bouche des putains et ni l'argent, ni la famille, ni l'éducation ne sont des repères stables.

Dans ce conte tout entier situé chez les princes et princesses de l'Amérique, les capitaux (financiers, culturels, physiques) sont de cristal fragile.

Dans cette pantomime ludique, le destin est placé sous le signe monumental de l'inexorable passage du temps, mais sous l'apparence grotesque de l'horloge de Central Park.

Moraliste assurément, mais tout le contraire d'un moralisateur, Woody Allen se joue avec une légèreté aérienne des grandes questions, interroge les dispositifs de représentation –mentale, artistique, sociale– en semblant se contenter de tresser ensemble les deux brins d'aventures inventées de toutes pièces, avec vaudeville et burlesque, mélancolie et sens du détail.

Fabuliste qui ne rechigne ni au fantastique, ni à la digression, le cinéaste sait jouer de manière de plus en plus sophistiquée et féconde sur un clavier difficile, voire périlleux: celui des clichés.

Les artifices du cinéma pour approcher la vérité des sentiments. | Capture d'écran de la bande-annonce

Tous les composants de Un jour de pluie à New York viennent de cartes postales, de situations déjà vues, de conventions du romanesque, du théâtre de boulevard, du cinéma sentimental –et bien sûr d'autres films de Woody Allen, participation de vedettes comprise (pour les personnes qui auraient loupé de récents épisodes, la star de Call Me by Your Name meets la star de Maléfique, puis une vedette de Netflix et des réseaux sociaux).

Il ne s'agit nullement de citations, d'auto-complaisance et de glamour gratuit. Il s'agit d'utiliser le connu pour approcher ce qui ne se dit pas, ou seulement en se murmurant à soi-même, pour énoncer par agencement de situations et de modèles les failles et les incertitudes.

Irréaliste au possible, le cinéma de Woody Allen se déploie ici à son meilleur comme un art du montage qui n'est pas, ou pas uniquement, le travail du monteur, ni du conteur ou du scénariste, mais d'une sorte de jongleur des sens et des images, des idées et des sensations qui, avec un sourire de chat, ne cesse de relancer les dés.

Woody Allen, c'est... Molière

La fiction ne vise ni la description du réel, ni le spectaculaire. Elle autorise les réassemblages infinis de situations qui, déjà connues, ne s'étaient jamais enchaînées ainsi et qui ne cessent de suggérer une infinité de possibilités de jugements, d'opinions, de transpositions chez le public. À vous de voir.

Il y a bien un «système Allen», au sein des films, dans le choix de repasser par des lieux et des situations déjà empruntées comme dans l'accumulation régulière de tant de films. Mais il s'agit d'un système ouvert, qui n'a de sens que comme appel aux réactions, opinions, sensations, idées des spectateurs et spectatrices.

Tout le monde connaît les ingrédients, les voici agencés de manière inédite, amusante, drôle: chacun·e peut à partir de ces propositions en apparence mineures ou triviales redéployer, pour soi-même, une foule d'interrogations, sans limite quant à l'intimité ou aux enjeux de société.

Un tel dispositif évoque… oui, c'est ça, Molière. Aussi paradoxal à première vue que cela puisse paraître, c'est de ce côté qu'il faudrait chercher une similitude –des personnages de convention, des figures issues de la vie quotidienne mais stylisées et, à partir de là, tout un monde de questions et suggestions.

Du ras du bitume aux espaces intersidéraux

Avec le nouveau film de James Gray, on se trouve aux antipodes de la proposition de Woody Allen, aux antipodes de la même planète qui est celle des films d'auteurs américains, et même new-yorkais.

Le huitième film du cinéaste révélé par Little Odessa en 1994 poursuit le schéma dramatique de l'odyssée dans des espaces inexplorés commencé avec son précédent film, The Lost City of Z. Mais il le fait cette fois en s'inscrivant dans un genre très codé, le film d'aventures spatiales.

Accompagnant son héros, le commandant Roy McBride (Brad Pitt), dans la quête intersidérale de son père qui, des tréfonds du système solaire, menace de déclencher une apocalypse, Ad Astra impose très vite la beauté et l'originalité du traitement de cet ensemble de lieux communs propres au genre: design des véhicules et des stations spatiales, rencontre avec un vaisseau habité de créatures hostiles, bagarre en apesanteur, vertiges de l'infini, sortie technique dans le néant.

Depuis le fondateur 2001 Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, très peu de cinéastes ont su aussi bien non pas vraiment renouveler le genre, mais y proposer des variations visuelles aussi élégantes –il faut au moins citer parmi ces oiseaux rares le si beau et mésestimé Mission to Mars de Brian De Palma.

Le fils McBride (Brad Pitt) face à l'infini... de son problème avec son papa. | Via 20th Century Fox France

Cette qualité plastique assure l'impeccable lancement du projet Ad Astra, dont la première mise en orbite bénéficie de la présence très intense d'un Brad Pitt en militaire muré dans une incapacité à communiquer, vite expliquée par sa relation de fascination-manque avec son père.

La mission vers Neptune pour éliminer ce père foudroyant a des airs de Au cœur des ténèbres croisé avec la mythologie grecque, Œdipe, Chronos qui mange ses enfants, Dark Vador, enfin tout ça, vous voyez.

C'est gonflé, mais pourquoi pas? Sauf qu'en fait d'élan épique, à mesure que le voyage progresse jusqu'à la confrontation, la petite mécanique familialiste et psychologisante version classe moyenne américaine s'installe dans le poste de pilotage.

La base lunaire d'où doit partir la mission vers Neptune, l'un des nombreux décors spectaculaires de Ad Astra. | Capture d'écran de la bande-annonce.

Avant même que la planète géante soit en vue, on se fiche de la résolution d'un problème de «mon papa était pas là pour m'embrasser le soir avant d'aller me coucher» qui, sans être dépourvu d'importance, n'est pas exactement à la mesure des moyens mobilisés ni de la posture adoptée.

Rien de bien nouveau en fait chez ce réalisateur qui, au moins depuis La Nuit nous appartient et à la mémorable exception de The Immigrantà ce jour son meilleur film–, persiste dans la même voie, celle d'un ressort dramatique simpliste et consensuel, en misant tout sur un indéniable savoir-faire formaliste, nourri par une cinéphilie érudite.

Cela, d'ailleurs, lui réussit: ce déploiement d'effets visuels de bonne facture et la présence d'une star (qui est aussi un très bon acteur) suffiront, n'en doutons pas, à assurer le succès du film –bien davantage que la richesse et la complexité des propositions et interrogations composées par ce cher vieux Woody.

Un jour de pluie à New York

de Woody Allen avec Timothée Chalamet, Elle Fanning, Selena Gomez, Liev Schreiber, Jude Law, Diego Luna.

Séances

Durée: 1h32. Sortie le 18 septembre 2019.

Ad Astra

de James Gray avec Brad Pitt, Donald Sutherland, Ruth Negga, Tommy Lee Jones.

Séances

Durée: 2h04. Sortie: 18 septembre 2019.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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