Culture

Comment Hollywood transforme ses stars glamour en «working class heroes»

Slate.com, mis à jour le 08.03.2010 à 7 h 51

Il suffit d'un vieux pull, d'un canapé, d'un verre, d'une coupe de cheveux...

De temps à autres, Hollywood condescend à dépeindre les pauvres, de préférence en période de sélection aux Oscars, et pour un résultat souvent hilarant. L'histoire du film qui s'y penche est en général placée sous le signe de la lenteur et de la banalité, et montre des gens ordinaires qui se débattent contre des problèmes ordinaires dans un coin ordinaire du pays. Pour compenser le caractère un peu fastidieux d'une telle histoire, le personnage principal (une serveuse, une femme de ménage ou une strip-teaseuse, qui a des problèmes avec son mari et/ou son travail et/ou ses enfants) est souvent interprété par une bombe atomique aussi riche que célèbre.

La vedette reçoit immanquablement les félicitations de la critique, impressionnée par l'abnégation avec laquelle elle a renoncé à sa beauté pour nous faire découvrir ces gens frustes mais tellement humains, habitants de l'interminable immensité diabétique qui s'étend entre Los Angeles et New York. Vous noterez au passage que l'idée d'engager des mochetés pour jouer des pauvres est plutôt une spécialité anglaise.

Une des prouesses les plus remarquées récemment a été celle de Mariah Carey dans Precious, où la chanteuse se déguise en assistante sociale grâce à une coiffure improbable et une tenue de bureau ressemblant à un costume que Klaus Nomi aurait dessiné pour Kmart au début des années 1990. Même succès pour l'adorable Michelle Monaghan, qui interprète une routière pas commode dans Trucker. (Roger Ebert: «Son interprétation mérite une nomination aux Oscars»).

De tels choix de casting ont bien sûr un côté très pragmatique. Avec une actrice connue, il est plus facile de financer le projet et d'attirer le public. Mais ce qui résout un problème financier crée souvent un grave problème artistique. Comment rendre la comédienne convaincante, mais sans la faire disparaître derrière le personnage au point de rendre inutile sa participation au film?

Or les diverses tentatives visant à dépasser cette contradiction ont souvent pour conséquence involontaire de révéler l'absurdité de la mascarade. Dans Waitress, Keri Russell, complimentée sur sa plastique qui crève l'écran, répond en toute bonne fois: «C'est bizarre, personne ne me dit jamais ça.» Même chose pour Cameron Diaz, strip-teaseuse dans Feeling Minnesota, obligée de se lamenter sous notre regard incrédule: «Ce que je suis moche. Tu trouves pas que je suis moche?»

Vous vous en doutez, le stratagème subtil consistant à demander aux actrices de faire comme si elles n'étaient pas belles n'est qu'un élément de l'arsenal mis au point par Hollywood lorsqu'il s'agit de s'encanailler en rendant visite aux pauvres. J'ai recensé les artifices les plus courants, dans l'espoir qu'en les reconnaissant vous pourrez organiser de passionnants concours entre amis, ou du moins réussir à supporter ces films jusqu'au générique de fin.

Le pull

Le moyen le plus sûr, et le plus employé, pour convaincre les spectateurs qu'une actrice n'est plus une star glamour mais quelqu'un qui doit travailler tous les jours, c'est de lui coller un pull sur le dos. Plus précisément, un pull affreux et pas à sa taille. Ainsi employé, le pull évoque un désintérêt pragmatique, typique de l'Amérique authentique, vis-à-vis de ces frivolités que sont le style et la mode. Il permet également de signaler au public que beaucoup de gens ordinaires passent leur vie entière dans des régions où on se caille sérieusement les miches.

Le pire de tous les pull moches, sorte de relique un peu moisie du Cosby Show, enveloppe les divines épaules de Jennifer Aniston dans The Good Girl. Dans The Human Stain, Nicole Kidman s'accoutre d'un cardigan vert et gris proprement monstrueux. North Country commence avec Charlize Theron défigurée par une espèce de lainage vert jaune. The Perfect Storm se termine sur Diane Lane empêtrée dans un pull gris miteux. La scène centrale de Feeling Minnesota nous présente Cameron Diaz dissimulée sous les mailles d'un tricot tellement énorme qu'on se demande s'il n'y a pas un effet spécial quelque part.

La coiffure

S'il s'avère impossible d'imposer une coupe vraiment laide à une actrice, il est indispensable qu'elle soit au moins mal coiffée. Dans Frankie and Johnny, les cheveux de Michelle Pfeiffer sont ternes et emmêlés, comme ceux de Helen Hunt (en serveuse) dans As Good as It Gets ou de Keira Knightley (en serveuse aussi) dans The Jacket. Dans The Human Stain, la chevelure de Nicole Kidman est soigneusement décoiffée et d'une propreté douteuse, allusion subtile à la psychologie du personnage. Dans North Country, Theron est affublée d'une espèce de mullet qui peut rebiquer coquettement sur les côtés, à la Farrah Fawcett, en cas de témoignage au tribunal ou de sortie en ville. Quant à la coupe de Halle Berry (en serveuse, toujours) dans Monster's Ball, il suffit de savoir que le studio l'a refusée pour l'affiche du film pour vous rendre compte de l'étendue des dégâts. (Cf. la remarque sur le fait que la star ne doit pas disparaître complètement derrière le personnage.)

Gros mots et accents divers

Puisque ce sont des femmes du peuple, il faut qu'elles parlent comme les gens du peuple. Pour l'accent, on a généralement droit à un curieux mélange Boston/New Jersey ou, lorsque la géographie l'exige, un parlé indéfini et traînant censé faire Midwest. Notez que ces accents ne sont présents que de manière intermittente et qu'ils surgissent dans les moments les plus intenses pour rappeler que la comédienne sort courageusement de son registre habituel et que là, promis, juré, elle joue.

L'accent aléatoire de Lane dans The Perfect Storm ou de Kidman dans Stain font partie des nombreuses raisons pour lesquelles les bostoniens tremblent lorsqu'ils apprennent qu'on va faire un film sur le Massachusetts profond. Michelle Pfeiffer, qui craque au bowling dans Frankie and JohnnyJe cause comme je veux et j't'emmerde!»), éructe de façon particulièrement disgracieuse avec un accent forcé et une diction improbable. Michelle Monaghan n'a rien à lui envier lorsqu'elle se met à hurler sur son fils (un enfant dont elle ne voulait pas) dans Trucker. Mais ce grand moment dramatique suscite avant tout l'étonnement chez le spectateur: comment une fille si mignonne peut-elle être aussi méchante avec un gamin? Cependant, la palme revient une fois encore à Halle Berry dans Monster's Ball, où sa grande tirade, malgré le fait qu'elle soit déclenchée par la mort accidentelle de son fils, est impossible à regarder sans éclater de rire.

La boisson

Interpréter le rôle d'une prolétaire exige souvent que la star lève le coude, et pas pour boire du champagne (Trucker, Monster's Ball, The Jacket, North Country, etc.) Lorsqu'il s'agit de bière, l'usage veut que l'actrice prenne la bouteille par le col et la lève vigoureusement pour s'envoyer une bonne lampée. Le geste évoque immanquablement les pauvres qui, c'est bien connu, se fichent pas mal de se mettre de la bière partout ou de se casser les dents de devant. La consommation de boisson s'accompagne généralement de jeux pratiqués dans les classes inférieures (fléchettes, billard), pour lesquels l'héroïne est invariablement douée. Ceci montre qu'elle a en fait un réel potentiel et qu'elle est tout à fait capable d'exceller dans un domaine, malgré le poids étouffant de son existence sordide et de ses pulls qui grattent.

Le canapé

Les épreuves de la vie pesant bien lourd sur les épaules des pauvres, il est nécessaire d'ajuster la posture de la comédienne en conséquence. Une démarche hésitante, qui suggère un vieillissement prématuré ou un ancien accident, peut faire l'affaire. Mais la plupart du temps, il est plus simple, et moins fatiguant pour la star, de montrer le personnage avachi sur un vieux canapé.

En conséquence, ce meuble joue un rôle disproportionné dans ces films, que ce soit comme terrain d'avachissement (Monster's Ball) ou comme lit d'appoint (As Good as It Gets, Trucker, Frankie). Dans The Good Girl, une dispute éclate entre Jennifer Aniston et son mari, Phil, parce que ce dernier a renversé de la peinture sur le canapé. Cette scène clef permet de mettre en évidence le caractère irrécupérable de Phil, dont aucune femme censée ne devrait avoir à supporter la scandaleuse désinvolture. Mention spéciale au canapé de Keira Knightley dans The Jacket, qui semble avoir été retapissé en fourrure de Tauntaun.

La bouche entrouverte

Dans la plupart des cas, le personnage est une dure à cuire. Ou plutôt, elle se croit dure à cuire, alors qu'au fond, elle attend qu'un homme l'aide à exprimer sa sensibilité toute féminine. Quoi qu'il en soit, pour donner corps au personnage, rien ne vaut la mâchoire qui tombe, entrouvrant la bouche en une expression tantôt lasse, tantôt hostile. Par exemple, Cameron Diaz ricanant la bouche ouverte avant de lancer une bordée de jurons; Michelle Pfeiffer assise sur les toilettes, le regard dans le vide ; ou les premières images de Keira Knightley dans The Jacket.

L'interprétation de Keira Knightley est d'ailleurs l'illustration parfaite des contradictions indépassables de ce type de casting à contre-emploi. Lorsqu'on la découvre au début du film, on ne se demande pas qui c'est, ni ce que ressent son personnage. On se dit, «Super, c'est Keira Knightley!» Et on continue à la voir ainsi jusqu'au moment où on finit par se désintéresser d'elle et du film puisqu'il est impossible de la prendre au sérieux. Et elle surjoue, comme la plupart des actrices qui nous intéressent ici (sauf Theron et Aniston, qui réussissent à rester crédibles), justement pour essayer d'échapper à ce moment fatidique. Comme les autres, elle espère que le public et les critiques confondront ses efforts manifestes avec une vraie performance d'acteur et la couvriront de louanges. Malheureusement, c'est souvent ce qui se passe. Ainsi, une idée de film tout aussi mauvaise germe dans la tête d'un autre producteur et le cycle continue.

Joe Keohane

Traduit par Sylvestre

Image de une: Michelle Pfeiffer dans Frankie and Johnny, 1994

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