Société / Tech & internet

J'ai imprimé sur papier toutes mes archives Facebook

Temps de lecture : 10 min

L'intégralité de mon activité sur le réseau social entre 2004 et 2019 est désormais consignée sur 2.723 pages A4.

Si jamais me je décidais à quitter la plateforme pour de bon, j'aurais une copie physique de tout ce que j'y ai posté. | CurtisMmedia via Pixabay
Si jamais me je décidais à quitter la plateforme pour de bon, j'aurais une copie physique de tout ce que j'y ai posté. | CurtisMmedia via Pixabay

Dans mon grenier, j'ai un grand carton rempli de cahiers et de journaux intimes où sont consignés en détail –et de façon parfois un peu gênante– mes souvenirs d'adolescence, du collège au début de la fac, soit du milieu des années 1990 au début des années 2000. Ce sont des carnets épais, truffés de griffonnages, de petits mots passés en classe, d'images découpées dans des magazines et de tickets de cinéma témoignant de mes multiples visionnages de Titanic.

Si ce carton en dit beaucoup sur ma vie, c'est aussi en raison de ce qui en est absent: pour faire court, il n'y a aucun cahier datant d'après 2004, l'année où Facebook a été lancé, et où ma manie de prendre des notes sur ma vie a cessé.

Registres numériques

Je m'y suis inscrite alors que j'étais en deuxième année de fac, quelques mois seulement après sa création par un certain Mark Zuckerberg dans sa chambre d'étudiant à Harvard. À l'époque, le site n'était accessible qu'aux étudiant·es et semblait destiné à n'être utilisé que durant cette étape particulière de notre vie. Facebook était un coin sympathique d'internet, à la fois calme et irrévérencieux, propice à la drague, où les internautes pouvaient se créer un profil personnalisé, chercher leurs ami·es, s'envoyer mutuellement des pokes, et c'était à peu près tout.

À mesure que nous avons fait notre entrée dans l'âge adulte, Facebook en a fait de même. Le site a ouvert ses portes à toutes les personnes de plus de 13 ans, a déployé tout un ensemble de fonctionnalités stimulantes telles que les fils d'information, les réactions ou la possibilité de diffuser des vidéos en live et s'est incrusté, sans y avoir été invité, dans les tâches et les rythmes de nos vies.

«J'ai commencé à me dire qu'en lâchant mes carnets intimes au profit des réseaux sociaux, j'étais peut-être en train de perdre quelque chose.»

Avec chaque mise à jour de statut, chaque commentaire, chaque like, nous créons des registres numériques très détaillés de nos vies personnelles, nos goûts, nos relations et nos opinions politiques.

Sans jamais en avoir pris consciemment la décision, j'ai abandonné mon habitude des cahiers et journaux intimes pour la remplacer par une utilisation quotidienne de Facebook. Le caractère semi-public de la plateforme me forçait à écrire et à me corriger comme je ne l'avais jamais fait en rédigeant mes cahiers, mais le fait de partager en ligne les évènements de ma vie était à la fois plus facile et plus gratifiant que lorsque je les écrivais pour moi seule.

Lorsque j'ai eu une vingtaine d'années, j'ai commencé à me dire qu'en lâchant mes carnets intimes au profit des réseaux sociaux, j'étais peut-être en train de perdre quelque chose. Cela m'a conduite à rédiger ma première publication universitaire sur le sujet.

Dedans, j'expliquais que Facebook n'était pas aussi novateur qu'il le semblait, mais qu'il s'agissait plutôt d'un héritier de la longue tradition des journaux intimes, qui durant des siècles avait servi à nos ancêtres autant à s'exprimer socialement qu'à documenter leurs vies. Facebook n'était finalement pas si différent des alba amicorum du XVIe siècle, «livres d'amis» décorés que les étudiant·es de la bonne société européenne s'échangeaient pour écrire des messages et ainsi créer un souvenir visuel de leurs liens d'amitié.

Marché des données

Plus nous passions d'années sur Facebook, plus il devenait clair qu'il ne s'agissait pas uniquement d'une arène numérique destinée à des interactions sociales éphémères (comme la plateforme était souvent présentée), mais d'un moyen de compiler de facto les archives de nos vies.

Zuckerberg et son équipe, pourtant, n'ont pas créé Facebook à des fins d'archivage personnel. Ils l'ont fait dans le but de collecter et stocker nos données pour leur propre profit, recensant tranquillement tous nos mots, nos clics et nos images pour pouvoir nous présenter les publicités ciblées d'où Facebook tire son énorme chiffre d'affaires.

Même s'il a été révélé ces dernières années que Facebook a vendu les données des internautes à d'autres entreprises, a permis d'organiser des campagnes de désinformation massive qui ont influencé les élections et en sait plus sur nous que la CIA, la société continue de jouir d'un quasi-monopole sur le marché des réseaux sociaux. En février 2019, elle rapportait encore compter plus de 2,3 milliards d'utilisateurs et utilisatrices.

Bien qu'ayant régulièrement utilisé Facebook durant près de la moitié de ma vie, j'ai commencé ces derniers mois à reconsidérer ma relation avec le réseau social. Je soutiens les appels à imposer plus de contrôles à la plateforme, mais j'ai également tenu à agir individuellement en demandant à l'entreprise ce qu'elle savait sur moi.

J'aurais pu me contenter de supprimer mon profil ou de télécharger mes données pour les conserver (une option mise en place par Facebook en 2018 après les scandales relatifs aux données privées et l'adoption du règlement général sur la protection des données en Europe), mais cela ne me suffisait pas.

Vestige de mes années de scrapbooking, j'avais besoin de convertir mes archives Facebook en une sorte de livre physique, dont je pourrais tourner les pages et sentir le poids dans mes mains. Tout cela allait se révéler très difficile car, comme je le découvris plus tard, mes archives représentaient plus de 10.000 pages.

«Friends.html»

Il s'avère que s'il est facile de télécharger ses archives Facebook, les imprimer est une autre paire de manches.

Pour commencer, je suis allée sur mon compte Facebook, dans «Paramètres», puis «Vos informations Facebook» et enfin «Télécharger vos informations». Au bout d'une demi-heure, toutes mes archives étaient sur mon disque dur dans un fichier zip.

En dézippant le fichier, j'ai eu l'impression d'ouvrir un placard et de faire tomber sur moi une vingtaine de boîtes à chaussures remplies de vieilles lettres, de photographies et de coupures de journaux. L'étendue de cette accumulation numérique avait de quoi faire réfléchir.

«Il a fallu toute une nuit à
mon ordinateur pour convertir
ce fichier gigantesque en un pdf imprimable de 4.612 pages.»

Le dossier zip contenait des dizaines de fichiers html correspondant à des catégories spécifiques des activités sur Facebook. Ils portaient des noms simples tels que «Friends.html» («amis») ou «Event Invitations.html» («invitations à un évènement»), qui masquaient l'immensité de leurs contenus.

Ouvrir le fichier baptisé «Publications et commentaires» dans un dossier nommé «Mentions j'aime et réactions» révélait par exemple un log massif mais totalement inutile de toutes les fois ou j'avais liké le post ou le commentaire d'un contact sur Facebook, mais sans montrer le contenu original du post que j'avais aimé. Il a fallu toute une nuit à mon ordinateur pour convertir ce fichier gigantesque en un pdf imprimable de 4.612 pages.

L'un des documents sur lesquels je me suis le plus longuement attardée était celui consacré aux «Publications d'autres personnes sur votre journal». Le mien faisait plus de 300 pages. En le parcourant jusqu'à la fin, je suis tombée sur les premiers messages que mes camarades de lycée avaient laissés sur mon mur Facebook en 2004, époque à laquelle nous venions de nous inscrire, totalement inconscient·es de ce dans quoi nous nous embarquions.

Lire ces messages d'ami·es qui avaient alors seulement 19 ans et que, pour un certain nombre, je venais alors tout juste de rencontrer me donnait l'impression de feuilleter un vieux livre de classe et m'emplissait de nostalgie.

J'ai depuis perdu le contact avec beaucoup de ces personnes, mais je peux me rassurer en me disant que nous sommes encore aujourd'hui, du moins d'après les lois de Facebook, techniquement «connecté·es» et même «ami·es» –comme quoi, après tout, Facebook n'est peut-être pas si horrible que ça.

Souvenirs et secrets

Ce voyage à travers quinze ans de souvenirs s'est poursuivi avec d'autres fichiers, notamment ceux intitulés «Photos», «Publications» et «Commentaires». Après les avoir convertis en pdf, ils faisaient plus de 3.000 pages en tout.

Ces fichiers de grande taille renfermaient le type de données à haute valeur sentimentale auxquelles on se raccroche et qui trouveraient tout à fait leur place dans un journal intime. Il y avait des photos de mon mariage, de mes remises de diplômes, de mes voyages. Il y avait des citations amusantes de choses dites par mes enfants, un texte écrit pour les obsèques de mon grand-père, ainsi que des recettes et des articles de presse que j'avais gardés pour moi-même ou partagés avec d'autres.

D'autres documents semblaient en revanche n'avoir d'autre intérêt que de rappeler cruellement l'objectif lucratif et la nature impersonnelle de cette archive. Nichés tels des Easter eggs parmi les photos de profil et les demandes d'ajout, ces fichiers étaient la preuve que la seule raison pour laquelle Facebook avait conservé et trié toutes ces données était de pouvoir me profiler et me vendre des choses.

Un document baptisé «Groupe de pairs amis» résumait en une ligne ridicule la «description du stade de vie» que le réseau social avait assignée à mes contacts et à moi-même, sans doute en fonction de nos âges et d'autres données. D'après Facebook, mes proches millennials et moi sommes en plein dans la «vie adulte bien établie», une formulation que beaucoup d'entre nous trouveraient hilarante.

D'autres fichiers étaient moins amusants. Celui intitulé «Annonceurs ayant téléchargé une liste de contacts avec vos informations» était un document de 116 pages listant des sociétés (dont je n'avais pour la plupart jamais entendu parler) qui avaient utilisé mes données pour essayer de me vendre des trucs.

«L'historique de mes recherches ressemblait à un enregistrement horriblement détaillé de mes obsessions et préoccupations .»

Aussi bref et indéchiffrable qu'inquiétant, le document appelé «Code de reconnaissance faciale» avait converti mon visage en un bloc solide de texte (un code que seule la technologie propriétaire de Facebook peut déverrouiller) d'une quinzaine de lignes.

Certains fichiers recelaient aussi des secrets. L'historique de mes recherches ressemblait à un enregistrement horriblement détaillé de mes obsessions et préoccupations personnelles au fil des ans: des amours, des phobies, des personnes avec qui je m'étais disputée ou que j'avais jalousées… –en bref, des informations que je n'aurais jamais voulu poster sur Facebook, mais que j'avais demandé à Facebook de m'aider à trouver.

Ces informations, tout comme les codes de reconnaissance faciale de mes enfants (qui n'étaient pas inclus dans le fichier zip mais que, je le suppose, Facebook détient), font partie des données que j'aimerais le plus pouvoir effacer de tous les serveurs du monde.

Quinze ans de ma vie

En tout et pour tout, mes archives Facebook représentaient 10.057 pages. Je décidai de supprimer les 4.612 pages de likes sans référence, ce qui ramena le total au nombre légèrement plus gérable de 5.445 pages.

Il me fallut téléphoner à sept imprimeurs avant d'en trouver un qui accepte de m'imprimer un seul document aussi volumineux à un prix que je puisse me permettre de payer. La plupart facturaient la page 5 à 7 cents, soit un prix total compris entre 272 et 381 dollars. Heureusement, je finis par trouver un imprimeur qui me fit la page à seulement 2 cents, pour un montant final de 108,90 dollars hors taxes.

Après avoir passé ma commande et demandé que l'on me l'imprime recto-verso, mon archive Facebook arriva au bout d'une semaine sur le pas de ma porte sous la forme de 2.723 pages de papier A4, imprimées des deux côtés en noir et blanc et empilées dans un carton de la taille d'environ six annuaires.

Il y avait quelque chose d'absurde à faire imprimer un fichier aussi massif et constitué de données tellement éparses que je n'allais jamais le lire en entier, mais j'étais contente de l'avoir fait. Si je ne me faisais pas d'illusions sur cette «récupération de mes données» (je savais bien que Zuckerberg allait tout garder), le fait de pouvoir enfin avoir un peu prise sur cette montagne d'informations que je lui avais fournies me donnait un minuscule sentiment d'émancipation.

Cela faisait déjà un an que je m'étais mise à restreindre mon utilisation de Facebook, mais ce projet m'incita à être encore plus prudente sur ce que j'allais y partager et rechercher. Toutefois, je ne pus m'empêcher de ressentir une certaine résignation en comprenant que je n'étais pas près de quitter Facebook, du moins tant qu'il n'existerait aucune alternative valable.

Faire imprimer mes archives Facebook m'a rendue plus consciente de l'utilité des réseaux sociaux pour partager et archiver des informations sur nos vies. Cela a aussi accru ma conviction qu'il est nécessaire de réformer la réglementation afin de donner aux internautes un plus grand contrôle sur leurs données, voire de pouvoir choisir à qui nous acceptons de les confier.

Alors que je traînais péniblement mon carton jusqu'à mon grenier, je me dis qu'il y aurait sans doute des gens pour critiquer le côté antiécologique de cette dépense de papier. Je ne vois pas les choses de la même manière: mon activité sur Facebook s'étant étalée sur plus de quinze ans, soit 5.475 jours, cela fait environ une page recto-verso tous les deux jours, soit à peu près la même chose que si j'avais continué à tenir des cahiers intimes.

Mais en y pensant de cette manière, un autre fait embarrassant m'a sauté aux yeux: je n'avais pas seulement donné à Facebook une part phénoménale de mes données, je lui avais aussi donné une part phénoménale de mon temps –quinze ans de ma vie, et sans doute assez d'heures de mon attention pour correspondre à plusieurs années de mon temps d'éveil.

J'ai rangé mon carton Facebook à côté de ma vieille collection de cahiers et de journaux intimes, dont les reliures commencent à s'abîmer avec le temps. Comparé à ces créations entièrement faites maison, à la main, mon Facebook semble incroyablement propre, ordonné, moderne, adulte. C'est, pour le meilleur ou pour le pire, le gros des papiers de ma vie, le récit de ma «vie d'adulte bien établie».

D'une certaine manière, cela m'a rassurée de savoir que si jamais Facebook disparaissait un jour, ou si me je décidais à quitter la plateforme pour de bon, j'aurais désormais une copie physique de tout ce que j'y ai posté –du moins jusqu'au 15 juin 2019.

Mais mes vieux cahiers étaient là aussi et ils me faisaient de l'œil, me rappelant que si je le souhaitais, je pouvais toujours revenir vers eux pour, cette fois-ci, m'exprimer vraiment en toute intimité.

Katie Day Good Professeure de communication stratégique

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