Société / Tech & internet

Le groupe Facebook «Brasileiras de Paris», outil d'intégration et de résistance

Temps de lecture : 4 min

À Paris où elles vivent désormais, des Brésiliennes se rassemblent pour s'entraider et lutter contre l'obscurantisme de l'extrême droite au pouvoir dans leur pays.

Jair Bolsonaro lors de la cérémonie de commémoration de la Journée nationale des volontaires, au  palais du Planalto à Brasilia, le 28 août 2019. | Evaristo Sa / AFP
Jair Bolsonaro lors de la cérémonie de commémoration de la Journée nationale des volontaires, au  palais du Planalto à Brasilia, le 28 août 2019. | Evaristo Sa / AFP

Dans l'excellent Dictionnaire amoureux du Brésil publié en 2011 chez Plon, l'auteur Gilles Lapouge écrit en guise d'introduction: «J'ignore si le Brésil a trouvé le bonheur. Je sais qu'il donne à ses habitants l'envie d'être heureux.»

Depuis la publication de l'ouvrage, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts: l'ancien président Lula est en prison, l'ex-présidente Dilma Rousseff a été destituée par le Sénat, l'opération Lava Jato divise plus que jamais –notamment après les révélations du site d'investigation The Intercept en juin– et un président d'extrême droite dirige le pays. Sans oublier les incendies ravageurs en forêt amazonienne et l'actuelle crise diplomatique entre le Brésil et la France.

Au vu de tous ces événements, je ne suis pas certaine que les Brésilien·nes aient trouvé le bonheur et tout mène à croire que nous sommes encore loin du compte. Pire encore, mon pays natal semble s'enfoncer dans un magma d'obscurantisme –il y a tout juste une semaine, le maire ultraconservateur (et pudibond) de Rio de Janeiro, Marcelo Crivella, a essayé d'interdire la vente d'une bande dessinée où deux super-héros s'embrassaient.

Mais des cellules de résistance existent par-ci, par-là.

Quelques mois après la publication du livre de Lapouge, le groupe «Brasileiras de Paris» («Brésiliennes de Paris») a vu le jour sur Facebook –ceci n'ayant aucun rapport avec cela. L'idée de Rafaela Rangel, sa créatrice, était simple et efficace: créer un espace d'échanges et d'entraide entre les Brésiliennes qui habitent la capitale. Une communauté féminine qui incarnerait de façon pragmatique la solidarité et l'interaction entre les femmes.

Sororité online

Le succès de Brasileiras de Paris, qui compte 5.000 membres, s'explique tout naturellement: les thèmes abordés sont multiples et d'intérêt public. Les nouvelles arrivées se sentent épaulées (il suffit de lire leurs messages) et utilisent ces échanges comme une sorte de manuel d'instructions. Certaines considèrent le groupe comme un oracle où chaque question posée trouve une réponse concrète, empirique.

On peut s'enquérir des spécificités de la bureaucratie française –histoire de ne pas se noyer dans ses entrailles–, s'entraider dans la quête d'un appartement, d'un job, d'un médecin, trouver du réconfort lors des moments de solitude ou de dépression liés au changement de pays, mais aussi se servir de la plateforme pour dénoncer des situations d'abus de pouvoir ou d'intimidation.

À ce propos, la photographe brésilienne Fernanda Peruzzo, qui vit à Paris et a réalisé la série de portraits «Moi, Brésilienne» note «qu'encore aujourd'hui, les femmes brésiliennes qui vivent dans des pays étrangers subissent des situations de gêne ou de harcèlement dues au fait qu'elles sont Brésiliennes». Fernanda Peruzzo a pu bénéficier de la participation de quelques membres de Brasileiras de Paris pour son projet photographique.

Savoir-vivre et prise de position

Le Brésil, ce «paradis terrestre» (selon l'écrivain Blaise Cendrars) vit depuis quelques années l'une des périodes les plus clivantes de son histoire. La politique brésilienne et ses rebondissements dignes d'une tragédie grecque sont devenus un sujet ultra-sensible et explosif.

Il faut donc veiller à ce que certaines règles de savoir-vivre numérique soient respectées. Les modératrices du groupe Brasileiras de Paris suivent les discussions et les contenus postés de très près: «On ne tolère pas le racisme, l'homophobie, la transphobie, la grossophobie, ni les préjugés linguistiques ou de classe. On ne se prononce pas non plus sur nos choix religieux ou politiques.»

En tout cas, jusqu'à la prise de pouvoir de Jair Bolsonaro. Car, comment rester figées dans le politiquement correct quand un pyromane se trouve à la tête du Brésil? Dans un éditorial rédigé il y a tout juste un an, Brasileiras de Paris a décidé de mettre les points sur les i:

«Confrontées à des questions concernant notre impartialité, les modératrices de Brasileiras de Paris, (en total respect avec la position politique de chacune d'entre nous) affirment être totalement favorables à l'égalité des droits, sans distinction de sexe, de couleur de peau ou d'orientation sexuelle. Nous déclarons notre soutien au mouvement contre le candidat Jair Bolsonaro et à tout ce qu'il représente en termes de revers sociaux. [...] Nous sommes désolées pour ceux qui s'identifient à ce candidat. Nous espérons que vous comprendrez que notre positionnement est avant tout une réaffirmation des principes et des valeurs qui nous guident dans la prise en charge de ce groupe et va au-delà de la question politique.»

Juliana Senna, l'une des médiatrices du groupe, explique que «Brasileiras de Paris répudie la misogynie évidente de Bolsonaro», d'où l'importance de prononcer cela haut et fort. Elles ont décidé d'écrire une lettre de soutien à Brigitte Macron face aux attaques du président brésilien (qui s'est moqué de son physique sur les réseaux sociaux).

Dans le texte, Brasileiras de Paris exprime «solidarité et indignation». Le groupe affirme que l'attitude «méprisable du président brésilien est inquiétante et honteuse. Les déclarations misogynes, discriminatoires et brutales du président déshonorent le peuple brésilien, sa politique ne nous représente pas».

Mais cet épisode honteux n'est pas clos: après les insultes présidentielles, l'actuel ministre du Tourisme du Brésil, un certain Renzo Gracie, s'est senti permis de relancer les hostilités et a comparé Brigitte Macron à un dragon. Quelques jours plus tard, le 5 septembre, c'était au tour du ministre brésilien de l'Économie, Paulo Guedes de reprendre le flambeau de la misogynie la plus décomplexée en affirmant devant une presse médusée que la première dame était «vraiment moche».

Cela a provoqué d'innombrables réactions. Thiphaine Auzière, fille de Brigitte Macron a lancé le hashtag #balancetonmiso sur Twitter; Jean-Luc Mélenchon (en déplacement au Brésil il y a peu) a aussi affiché son soutien sur Twitter:

Même l'ancien président Lula y est allé de son petit commentaire. Lors d'un entretien publié le 12 septembre dernier dans Le Monde, il rappelait avoir toujours eu d'excellentes relations avec les présidents français, de gauche comme de droite. «Je suis solidaire d'Emmanuel Macron après les insultes qui ont été envoyées à sa femme. C'est d'une grossièreté inouïe, et cela n'a rien à voir avec le peuple brésilien», a-t-il dit.

Ce sont peut-être de toutes petites gouttes d'eau dans l'océan de ténèbres où le président brésilien et ses acolytes plongent le pays. Mais ne pas céder (à la violence, à la bêtise, au racisme, à l'homophobie, à la misogynie, à l'indifférence) reste pour l'instant le seul remède disponible.

Dani Legras Journaliste franco-brésilienne

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