Monde

Comment Greta Thunberg a réussi à capter notre attention sur le climat

Temps de lecture : 8 min

Son lugubre message est reçu et va peut-être permettre d'agir en conséquence.

Greta Thunberg à bord du voilier Malizia II à Plymouth (Angleterre), le 13 août 2019. | Ben Stansall / AFP
Greta Thunberg à bord du voilier Malizia II à Plymouth (Angleterre), le 13 août 2019. | Ben Stansall / AFP

Il y a un an, Greta Thunberg, jeune militante écologiste suédoise, commençait sa grève de l'école solitaire devant le Parlement de Stockholm. Je l'ai découverte dans les pages du New Yorker en octobre 2018, dans un portrait signé Masha Gessen. Son visage rond encadré de ses célèbres tresses; ses troubles diagnostiqués (dépression, Asperger); ses petites victoires (sa mère, chanteuse d'opéra, ne prenait plus l'avion; sa famille était devenue «presque» vegan).

Depuis l'automne dernier, Greta Thunberg a prononcé plusieurs discours accusateurs devant les puissant·es de ce monde (à Davos, à la conférence COP24 des Nations unies sur le changement climatique, au Parlement britannique), elle a été proposée pour le prix Nobel de la paix, et elle a lancé une nouvelle vague de militantisme écologique chez les ados. Elle est également devenue une cible prioritaire pour les militant·es de droite –ce qui constitue peut-être une preuve de son efficacité.

Je l'ai vu prendre son essor, son message m'a inspirée. Mais il y a une chose que je n'ai jamais comprise: comment Greta Thunberg est-elle parvenue à percer, à devenir un tel élément déclencheur? Elle n'est pas la seule adolescente à avoir choisi la voie du militantisme pour le climat. Pourquoi est-ce le visage de Greta que l'on retrouve sur une fresque de 15 mètres de haut sur un bâtiment britannique?

Pourquoi les jeunes de l'affaire Juliana v. les États-Unis, qui avaient attaqué leur gouvernement (et son rôle dans le chaos climatique à venir) en justice en 2015, ne sont pas devenus les chouchous des médias? Est-ce que c'est parce que la gauche adore les victimes (comme le disent et le répètent les détracteurs de Thunberg), à plus forte raison lorsque ladite victime est une adorable adolescente scandinave à nattes? Ou sommes-nous simplement prêt·es, en 2019, à entendre tout haut ce que nous pensons parfois tout bas au sujet de ce grave problème souvent passé sous silence?

Une angoisse de plus en plus répandue

Soulignons tout d'abord que de nombreuses personnes se retrouvent dans la dépression dont souffre Thunberg (elle raconte que sa hantise du changement climatique l'a parfois paralysée). Les militant·es de droite se servent de cette anecdote pour la discréditer, en affirmant qu'elle est «profondément perturbée». C'est pourtant sa peur autour du climat –qu'elle est parvenue à surmonter en se lançant dans le militantisme– qui la rend si populaire.

Si vous vivez en Occident, que vous n'êtes pas encore directement concerné·e par les ouragans, les sécheresses ou les incendies provoqués par le dérèglement climatique, mais que vous acceptez le consensus scientifique et que vous suivez l'actualité, vous avez peut-être déjà ressenti une angoisse semblable à la mienne. Des crises de panique d'environ quatre heures, où je me dis que nous sommes des inconscients en sursis dans un monde qui vit ses derniers moments de sérénité, suivies de longues périodes de déni qui me permettent d'affronter les obligations de la vie quotidienne.

Greta Thunberg, elle, ne peut pas faire l'autruche dès que l'angoisse devient trop envahissante; du fait de son âge, ou de son fonctionnement cérébral, elle n'est jamais dans le déni. Elle le rappelle dans ses allocutions; demande à celles et ceux qui se retrouvent dans ses paroles d'être plus à l'écoute des angoisses qui les tenaillent à 3 heures du matin. Je pense que son approche fonctionne parce que nous ne voyons pas sa dépression comme une aberration: la peur du changement climatique est un sentiment de plus en plus partagé.

Soulignons une autre clé de la popularité de Greta Thunberg: elle ne se laisse pas acheter par les adultes (promesses, belles paroles, décorations). Elle évite soigneusement les passages obligés du militantisme écologique pour enfants, qui voit les adultes traiter les jeunes avec condescendance (concours d'affiches, inclusion toute symbolique dans le processus de décision, séries télé et jouets en plastique destinés aux jeunes «amoureux de la nature»). L'instinct écologique des plus jeunes est trop facilement redirigé vers des petits projets censés faire bouger les choses. Thunberg ne tombe pas dans le panneau. Elle fait également preuve d'une grande cohérence dans sa vie quotidienne: elle a décliné sa nomination au Children's Climate Prize au motif que les finalistes allaient venir à la cérémonie en avion. Ces prises de position prouvent sa détermination.

Approche inflexible et cohérente

Thunberg veut bousculer le statu quo. Elle ne se laissera pas dissuader, et pour cause: elle voit bien que sa méthodologie fonctionne. «Je les ai fait culpabiliser», dit-elle de ses parents, qui ont accepté de ne plus prendre l'avion et de ne plus manger de viande. («C'est comme si tu venais de tuer quatre-vingts personnes», a-t-elle asséné à sa mère fraîchement revenue d'un opéra joué au Japon). «Vous dites que vous aimez vos enfants par-dessus tout, mais vous leur volez leur avenir sous leurs yeux», a-t-elle affirmé à la Conférence internationale pour le climat en décembre 2018.

Greta Thunberg adapte sa vie à ses valeurs, et elle s'y tient; le genre de personnes qui nous agacent presque par instinct, parce que nous avons été conditionné·es en ce sens. Nous trouvons des arguments logiques pour excuser nos comportements: «Certes, les avions polluent, mais ils voleront quoi qu'il arrive, que j'achète un billet ou non»; «Tant que les gouvernements et les grandes entreprises ne rejoindront pas la cause écologiste, tout ce que je mettrai en place ne servira à rien.» On pourrait pourtant rétorquer qu'il est utile de vivre en accord avec ses valeurs, car cette cohérence nous pousse à militer pour les bouleversements systémiques nécessaires.

L'effet Greta a eu un impact sur ma propre vie: après des années d'hésitation et de renoncements, j'ai enfin rayé la viande de nos menus familiaux. La pratique du flight shaming n'est pas encore en vogue aux États-Unis, mais je ne dois pas être seule à penser que nos années de voyages tous azimuts (tourisme inconsidéré, cycles de conférences décomplexés) seront bientôt derrière nous. Le basculement sera-t-il dû à Greta Thunberg et à son rejet de l'avion? Dans quelle mesure? Impossible de le dire –mais un grand nombre d'entre nous se retrouvent dans son approche inflexible.

Que valent les paroles d'une jeune fille?

C'est l'une des choses que la droite ne pardonne pas à Thunberg: elle sermonne les grandes personnes –celles qui prennent l'avion, celles qui conduisent, celles qui exploitent des ressources mettant en péril l'avenir de la planète. La plupart des arguments des conservateurs anti-Greta se ressemblent et ne tournent pas rond: «Pourquoi est-ce que des adultes écoutent cette gamine moralisatrice?» Qu'y a-t-il derrière cette haine? De la misogynie, pour partie.

Comme le faisait récemment remarquer Martin Gelin dans les colonnes de The New Republic, des universitaires ont découvert qu'une bonne partie des détracteurs de la lutte contre le climat haïssaient les femmes. L'écologie est vue comme une activité féminine depuis bien longtemps –reviens, Teddy Roosevelt!– et ceux qui rechignent à sacrifier leurs plaisirs sur l'autel de la stabilité climatique pourraient, lorsqu'ils sont rappelés à l'ordre par Alexandria Ocasio-Cortez ou Greta Thunberg, s'estimer victimes d'une injuste tyrannie.

Voilà une lecture très juste des rapports hommes-femmes, à laquelle j'ajouterais une observation: le militantisme adolescent (à plus forte raison lorsqu'il remonte les bretelles des adultes, comme le fait Thunberg) est la bête noire des conservateurs adeptes de la hiérarchie familiale traditionnelle. Après tout, pourquoi devraient-ils prêter attention aux revendications d'une jeune fille? Lorsqu'on applique cette façon de pensée à grande échelle, on la voit pour ce qu'elle est: une absence totale d'intérêt pour les générations futures, qui permet aux négationnistes et aux attentistes de nier l'urgence de la lutte contre le changement climatique.

À gauche, on pense (généralement) que les enfants ont au contraire des choses à nous apprendre, eux aussi (les nôtres comme ceux des autres). L'enthousiasme de ces petits sacripants est communicatif; leurs perspectives nouvelles sont rafraîchissantes. Lorsque Greta Thunberg raconte comment elle a convaincu ses parents (et transformé leur vie par la même occasion), les conservateurs y voient peut-être un déséquilibre dans la relation parent-enfant. J'estime au contraire que c'est là le fonctionnement d'une famille normale –et une belle source d'inspiration.

Droite apeurée, gauche médusée

Les conservateurs opposent une autre critique (cent fois entendue) au militantisme de Thunberg: «Elle est manipulée par ses parents ou par une autre figure militante adulte et professionnelle.» Comme je l'écrivais l'année dernière (lorsque la droite a opposé les mêmes critiques aux survivant·es de la fusillade de Parkland), ces arguments sont toujours mobilisés pour viser les jeunes militant·es, et ce au moins depuis l'époque où des enfants manifestaient aux côtés de Martin Luther King Jr. Ceux qui les manient contournent un tabou social (critiquer des enfants en public) en s'attaquant aux parents.

Ainsi les détracteurs de Thunberg surjouent-ils l'inquiétude en affirmant qu'ils se font «du souci» pour sa santé mentale, ou encore en la qualifiant d'«enfant sacrifiée» et de «pantin». Celles et ceux qui nient l'existence du dérèglement climatique affirment d'ailleurs qu'il ne faut pas enseigner ce sujet aux enfants, car cela leur fait trop peur[1].

Je suspecte les négationnistes et les attentistes de ne pas être opposé·es à l'enseignement du changement climatique (et au militantisme adolescent) par inquiétude sincère pour la jeunesse. Dans une étude publiée en mai 2019, une équipe de recherche de l'Université d'État de Caroline du Nord a montré que les cours de collège consacrés à ce sujet permettaient de sensibiliser les parents d'élèves. «Nous [...] avons constaté que les résultats étaient plus marqués dans trois groupes: les parents conservateurs, les parents de filles et les pères», indique un des auteurs de l'étude. Un autre explique que les enfants «permettent visiblement une remise en question quant au changement climatique: certaines personnes se demandent soudain si l'inquiétude climatique correspond à leurs valeurs».

C'est sans doute pour cela que le message de Greta Thunberg ne laisse personne indifférent, à gauche comme à droite. Elle fait peur à la droite, qui s'inquiète de voir des adultes la prendre au sérieux. Elle méduse la gauche, parce qu'elle aide les militant·es à prendre conscience de leurs contradictions –du fossé qui sépare ce qu'ils pensent et ce qu'ils font. «Certaines personnes disent que la crise du climat est notre faute à tous, mais ce n'est pas vrai», a-t-elle affirmé à Davos devant les plus grandes fortunes du monde. «Si tout le monde est coupable, alors personne n'est responsable; et il y a des responsables. Je pense qu'une grande partie d'entre vous en font partie.» Un message franc et direct, que nous sommes enfin prêt·es à entendre pour aller de l'avant.

1 — Depuis 2010, le blog britannique Climate Lessons recense des articles consacrés à des enfants terrifié·es au lendemain de cours à ce propos; il y a un an, il a fait de Greta Thunberg sa tête de Turc. Retourner à l'article

Rebecca Onion Journaliste

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