Société

La fin du monde approche, et on continue comme si de rien n'était

Temps de lecture : 3 min

Doit-on vraiment réinscrire les enfants au cirque, ou ne serait-il pas plus judicieux de leur faire suivre une formation en irrigation?

«Encore un épisode et je vais faire une sieste.» | John Tuesday via Unsplash / Nikolas Noonan via Unsplash / Montage Slate
«Encore un épisode et je vais faire une sieste.» | John Tuesday via Unsplash / Nikolas Noonan via Unsplash / Montage Slate

Il y a comme une odeur d'absurdité dans l'air, comme un arrière-goût de paradoxe dans les bouches. Je pense pouvoir dire sans trop m'avancer que nous sommes désormais majoritaires à avoir pris conscience de l'urgence des dangers qui menacent les écosystèmes.

Sans même parler de nos yeux écarquillés devant l'Amazonie en flammes, ou des canicules de cet été, ou de l'actuelle sécheresse, ou des chiffres de disparition des espèces vivantes, on a tous et toutes entendu des expert·es nous expliquer qu'on est proche d'un emballement incontrôlable du système climatique, avec des effets irréversibles, et que les futures catastrophes (type typhons, cyclones, incendies, inondations...) vont pousser des centaines de milliers voire des millions de personnes à fuir leurs habitations.

Et pourtant… Et pourtant, on va au travail, on regarde des séries, on prend des apéros, on est plus ou moins motivé·es par la rentrée. Bref, la vie continue son cours.

Contradiction de l'esprit humain

Au cinéma, notamment dans les films catastrophe, une fois que les protagonistes ont eu un déclic –l'élément déclencheur–, plus rien n'est comme avant. Dans la vraie vie, tout continue exactement comme d'habitude. Rien, absolument rien, ne change. Bien sûr, on peut modifier des choses, comme j'en ai souvent parlé ici, mais ce n'est pas une modification totale de nos conditions de vie.

L'esprit humain est ainsi fait qu'on peut simultanément se dire que d'ici vingt ans, nos vies auront radicalement changé et continuer comme si de rien n'était sans s'y préparer.

Alors évidemment, si vous faites partie des gens qui pensent que des solutions technologiques vont nous sauver, cet immobilisme se justifie. Mais même les personnes convaincues qu'on va inéluctablement vers un enchaînement de catastrophes poursuivent leurs vies d'avant. C'est aussi vrai pour les militant·es (surtout pour les militant·es, j'ai envie de dire, puisque leur combat est précisément fondé sur l'espoir qu'on peut changer le cours des choses).

C'est comme si on attendait quelque chose, sans savoir quoi –un signe indubitable, un panneau lumineux qui annoncerait: «Voilà, on y est, c'est maintenant. Faites vos valises, on part vivre à la campagne faire de la permaculture.» Mais en attendant, doit-on continuer à inscrire les enfants au cirque ou ne serait-il pas plus judicieux de leur faire suivre une formation en irrigation?

Comment se projette-t-on dans l'avenir? Quels choix devons-nous faire? Parce que nous prenons des décisions chaque jour, alors comment vit-on quand les prédictions pour notre futur sont en totale contradiction avec notre présent?

C'est ainsi qu'on assiste à ces scènes irréalistes et quotidiennes de bande d'amis qui sirotent leurs verres de vin le samedi soir en papotant:

– On a ouvert un livret A pour la petite.
– C'est bien. En même temps, d'ici à ce qu'elle puisse y toucher, le système financier se sera écroulé et on vivra dans une ferme en Dordogne en faisant du troc.
– C'est pas faux. Tu me ressers du blanc?

Entre code et tir à l'arbalète

Parfois, je me dis qu'on attend Churchill, un ou une Churchill de l'écologie. Un individu ne se contenterait pas d'interdire les contenants en plastique dans les écoles, mais qui prendrait la tête du pays en annonçant «Je n'ai à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur» et qui nous obligerait à modifier profondément nos modes de vie, de façon coercitive. On l'accuserait de fascisme, tout en étant bien content·es qu'il ou elle prenne les choses en main.

Cette tension de l'absurde, elle saute aux yeux à la télé. Dans un même JT, on peut enchaîner un reportage sur les prévisions des scientifiques quant à la fin du monde tel qu'il est, puis une séquence sur les centres commerciaux du futur. L'autre jour, sur TF1, on nous expliquait que bientôt, quand on s'assiéra sur un banc, des capteurs communiqueront avec nos téléphones portables et nous diffuseront des publicités pour les magasins alentour. On discute de plus en plus de la reconnaissance faciale.

Attendez… Je suis paumée. Notre avenir, c'est Minority Report ou La Route?



L'État va-t-il s'effondrer ou prendre le contrôle de nos esprits grâce à des puces neuronales? Faut-il apprendre le code informatique ou le tir à l'arbalète? Et surtout, vu mon âge, est-ce que ça vaut le coup de souscrire à une complémentaire retraite si le système économique s'effondre la veille de mes 65 ans?

Je ne crois pas que le fait de continuer nos vies comme d'habitude tout en ayant parfaitement conscience du gouffre vers lequel nous nous dirigeons soit dû à une forme de tétanie.

C'est plutôt, de ce que je vois autour de moi, que nous sommes paumé·es –d'autant plus d'ailleurs que nous n'avons pas d'exemple dans l'histoire pour réagir. Alors bon, on se lève le matin, on va au travail et on fait des blagues sur l'avenir qui nous attend.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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