Économie

Les taux d'intérêt bas ne sont pas une aubaine mais une calamité

Temps de lecture : 6 min

Ils s'imposent depuis des années parce qu'on tente de s'en servir pour remédier aux dysfonctionnements de l'économie.

Le monde est aujourd'hui plus endetté qu'il ne l'était avant la crise financière de 2008. | Sharon McCutcheon via Unsplash
Le monde est aujourd'hui plus endetté qu'il ne l'était avant la crise financière de 2008. | Sharon McCutcheon via Unsplash

Vous croyez que c'est une chance d'avoir pu obtenir un crédit immobilier à un taux ridiculement bas? Vous avez tort. Et on pourrait formuler le même jugement sur tous les crédits accordés actuellement. Les taux d'intérêt bas que l'on connaît sont le signe d'une économie qui va mal et ils contribuent à ce qu'elle aille encore plus mal.

Subprimes, c'est un mot qui vous rappelle sans doute quelque chose. Comme leur nom l'indique, il s'agissait de crédits accordés aux États-Unis avant 2008 à des candidats au logement qui ne remplissaient pas tous les critères exigés pour obtenir un prêt hypothécaire ordinaire. On ne se montrait pas très exigeant sur les garanties, on bricolait des prêts en apparence très avantageux avec des premières mensualités très douces. Et on partait de l'hypothèse qu'un accident de parcours ne serait pas grave. Puisque les prix de l'immobilier étaient en hausse continue, l'emprunteur n'aurait qu'à revendre sa maison; il en tirerait assez pour rembourser son emprunt et payer les intérêts dus.

Comme on le sait, l'histoire s'est mal terminée: lorsque la Réserve fédérale a relevé ses taux directeurs et que le crédit est devenu plus cher, le marché immobilier s'est retourné, de nombreux souscripteurs de crédits subprime en difficulté n'ont pu faire face aux échéances et il a fallu faire une croix sur des milliards de dollars de crédits qui ne seraient jamais remboursés.

Cette situation, direz-vous, ne ressemble en rien à celle que nous connaissons aujourd'hui en France ou en d'autres pays. Mon prêt immobilier ne m'a été accordé qu'après un examen minutieux de ma santé financière et physique et je paie des frais d'assurance élevés; tout est parfaitement sain. Vous avez raison, les crédits aujourd'hui sont accordés dans des conditions plus sérieuses que cela n'était le cas outre-Atlantique il y a une douzaine d'année, encore que l'on constate –surtout aux États-Unis mais en Europe aussi– un fort développement des prêts dits à effet de levier accordés à des entreprises déjà très endettées. Mais la politique de taux d'intérêt très bas a un effet incitatif très puissant: États, entreprises, particuliers, chacun s'endette à un rythme élevé.

Une orgie de crédits

Résultat: le monde est aujourd'hui plus endetté qu'il ne l'était avant la crise financière de 2008. Certes, selon les calculs de l'Institut de la finance internationale, il l'était un peu moins au premier trimestre 2019 qu'il ne l'était un an plus tôt au point le plus élevé jamais atteint, à 246.500 milliards de dollars contre 248.500, mais ce montant représentait tout de même presque 320% du PIB mondial. Que signifie d'ailleurs ce dernier chiffre? Qu'il faudrait plus de trois ans aux agents économiques du monde entier pour rembourser leur dette s'ils consacraient à cet usage tout ce qu'ils gagnent, sans rien consommer ni investir, ce qui est évidemment totalement inconcevable. Mais ce calcul théorique donne une idée de ce que représente cette montagne de milliards de dollars de dette accumulée.

Cette orgie de crédits a-t-elle au moins servi à quelque chose? Oui, assurément. Elle a permis au monde de retrouver un certain niveau de croissance après la crise financière de 2008 puis la crise européenne de 2011-2012. Mais on ne peut pas dire que le résultat soit à la hauteur des sommes injectées dans le système. Les États-Unis ont battu cet été leur record de durée d'une phase de croissance (plus de dix ans). Mais une croissance inférieure à 3% l'année dans ce pays –comme c'était le cas en 2017 et 2018 et comme ce sera encore le cas vraisemblablement en 2019 et 2020– cela n'a rien de glorieux, surtout avec une dette qui dépasse maintenant 22.500 milliards de dollars. Ainsi que le constate le Fonds monétaire international dans la note de conjoncture publiée cet été, «la croissance mondiale reste languissante».

Une étrange politique

Les raisons en sont multiples. La première est sans doute le ralentissement des gains de productivité. Les nouvelles technologies ne permettent pas, semble-t-il, des gains de productivité aussi élevés que ceux que l'on a connus lors des précédentes révolutions industrielles. Mais ce point divise les économistes: pour les un·es le problème est réel, pour les autres il n'est pas aussi grave qu'on veut bien le dire; on croit que les gains de productivité sont faibles parce qu'on n'arrive plus à les mesurer correctement.

En tout cas, un point paraît acquis: avec les changements technologiques, l'ouverture des frontières et la montée en puissance sur la scène mondiale des grands pays émergents, les salariés ne sont plus en situation de force dans les entreprises et ne sont plus en mesure de faire aboutir leurs revendications salariales. Résultat: le partage de la valeur ajoutée aujourd'hui se fait à leur détriment et leurs salaires ne suivent plus les gains de productivité, si modestes soient-ils, comme le constate l'économiste Patrick Artus dans une note consacrée à «L'étrange politique économique de l'OCDE».

Cet économiste en conclut, fort logiquement: «Plutôt que d'avoir une politique salariale restrictive compensée par des politiques budgétaires et monétaires expansionnistes [...], il aurait été mieux que les pays de l'OCDE aient une politique salariale neutre, les salaires réels suivant la productivité, et des politiques budgétaires et monétaires moins expansionnistes.»

Peut-on revenir à une politique plus raisonnable? Cela ne lui semble pas évident. Il faudrait dire en fait que c'est pratiquement impossible, car les conditions qui ont mené à cet état de fait perdurent. La mise en concurrence des salariés à l'échelle mondiale dans la plupart des secteurs d'activité est toujours présente, les inégalités ne se réduisent pas et le climat de guerre commerciale créé par Donald Trump n'arrange rien.

Et ce n'est pas fini

Dans ce contexte, la politique de taux bas ne va pas cesser. Bien au contraire. On voit Trump faire pression sur la Réserve fédérale pour qu'elle abaisse encore ses taux directeurs, alors que le taux de chômage est au plus bas et que les grandes entreprises cotées empruntent déjà à tour de bras, non pas pour investir –elles ont assez d'argent pour cela– mais pour racheter leurs propres actions et en faire monter le prix. S'il y a des doutes sur les perspectives futures de l'économie américaine, ils ne viennent pas d'un niveau excessif des taux d'intérêt, mais des incertitudes engendrées par sa folle politique commerciale.

En Europe, Mario Draghi, avant de céder sa place à Christine Lagarde, ne va sans doute pas baisser encore les taux directeurs de la Banque centrale européenne –on voit mal comment il pourrait aller plus bas–, mais va très probablement injecter encore un peu plus de liquidités dans l'économie. Évidemment, les marchés salueront son action, alors qu'ils feraient mieux de déplorer cette triste façon de gérer l'économie. Car il n'y a pas lieu de se féliciter de la politique actuelle.

Effets indésirables

Des taux bas, des injections de liquidités se justifient pleinement dans les périodes de crise quand il importe d'éviter un écroulement de l'économie. Mais il faut se rappeler que le principal taux de la BCE est à zéro depuis mars 2016. Cela fait beaucoup. L'Allemagne, la France et d'autres pays empruntent de l'argent à taux négatif, c'est-à-dire que ce sont les prêteurs qui paient pour leur avancer de l'argent. En Allemagne, certains jours, les taux sont même négatifs sur les emprunts à trente ans!

De grand·es économistes nous disent que c'est une bonne nouvelle, que cela devrait encourager les États à lancer de vastes programmes d'investissement. En théorie, on constate que cela a surtout pour effet, dans un pays comme la France où l'on ne sait plus ce que c'est depuis des décennies qu'un budget de l'État en équilibre, de permettre aux gouvernants de financer par l'emprunt des dépenses courantes et de reporter les efforts d'économies.

Ces taux bas compliquent la gestion des compagnies d'assurance et des banques (qui essaient de se rattraper en augmentant les tarifs de leurs commissions) sans avoir forcément un impact positif sur la consommation: si votre épargne vous rapporte peu en pourcentage, vous pouvez être tenté d'épargner plus pour maintenir le niveau de vos revenus en euros.

Quant aux heureux bénéficiaires de crédits immobiliers, ils sont tellement nombreux que le prix des appartements s'envole. Les taux d'intérêt bas ne sont pas seuls responsables d'un prix moyen du mètre carré supérieur à 10.000 euros à Paris et en forte hausse dans les grandes villes de province: la tendance à une concentration du savoir, du pouvoir et de l'argent dans quelques métropoles aurait de toute façon conduit à ce résultat; mais celui-ci a été atteint beaucoup plus vite qu'il ne l'aurait été avec des politiques monétaires moins délirantes.

On ne devrait pas se féliciter de taux d'intérêt durablement bas, voire négatifs. De tels taux s'imposent depuis des années parce qu'on tente de s'en servir pour remédier aux dysfonctionnements de l'économie. Malheureusement, ils entraînent à leur tour d'autres désordres. Il est rare qu'un médicament dont on use et abuse pendant une période prolongée n'ait pas d'effets indésirables.

Gérard Horny Journaliste

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