Économie

Pourquoi le «travailler plus pour gagner plus» ne fonctionne pas

Temps de lecture : 5 min

On ne peut plus utiliser les mêmes leviers pour la retraite et le pouvoir d'achat qu'il y a cinquante ans car le profil des Français·es a évolué.

Le 13 septembre 2019, à Paris, lors de la journée de grève de la RATP contre le projet du gouvernement français de refonte du système de retraite du pays. | Stéphane De Sakutin / AFP
Le 13 septembre 2019, à Paris, lors de la journée de grève de la RATP contre le projet du gouvernement français de refonte du système de retraite du pays. | Stéphane De Sakutin / AFP

À la suite de la crise des «gilets jaunes», les heures supplémentaires ont de nouveau été défiscalisées et exonérées de cotisations salariales; cela devant permettre de résoudre le problème de pouvoir d'achat en «travaillant plus pour gagner plus».

Mais faire travailler les gens plus d'heures chez leur employeur n'est pas forcément la panacée. Cela procède d'une vision très mécanique de l'offre et de la demande de travail: puisque le Français moyen travaille moins que ses voisins européens, il suffirait d'augmenter ses heures.

Ce «Français moyen représentatif» existait peut-être il y a cinquante ans: un homme entre 25 et 55 ans, ouvrier ou employé, marié avec enfants, principal gagne-pain du foyer.

Jouer sur la durée légale hebdomadaire modifiait la quantité de travail de tout le monde en même temps: c'est jouer sur la marge intensive. Quand le rapport Delevoye préconise un «âge-pivot» fixé à 64 ans pour encourager tous les Français à travailler plus longtemps, c'est toujours la marge intensive.

Une époque révolue

On ne peut plus appliquer les mêmes recettes uniformes pour tous les Français, car ils sont aujourd'hui tous différents. À salaire égal, les problématiques de pouvoir d'achat sont radicalement différentes entre un·e célibataire, un couple bi-actif avec enfants, une famille monoparentale. Certain·es sont propriétaires quand d'autres ont dû vendre après un divorce. D'autres financent l'Ehpad et les soins de leurs parents ou continuent d'aider ou de gâter leurs enfants et petits-enfants majeurs.

Les besoins d'argent et de temps sont radicalement différents. La politique sociale française, déjà très généreuse, comble en partie ces différences, mais elle ne pourra jamais les combler complètement. Il n'y a pas un problème général de pouvoir d'achat, mais des problématiques différentes selon chacun·e.

Au lieu d'augmenter le temps de travail des temps-plein, il faut aussi jouer sur la marge extensive: diminuer le nombre d'inactifs, mais aussi aider celles et ceux qui le souhaitent à cumuler plusieurs emplois. Permettre aux gens qui veulent gagner plus de le faire en travaillant plus –et l'encourager par des incitations fiscales– n'est pas une mauvaise idée.

Mais les heures sup ne sont pas le bon outil, puisque c'est l'employeur qui décide qui en fait, et combien. Avec la majoration et la défiscalisation, on considère que la ou le salarié·e est indemnisé·e de se voir imposer ces heures supplémentaires contre son gré: la France a le paradoxe d'avoir des heures sup à la fois très encadrées, et très encouragées fiscalement[1]. Mais au lieu d'encourager la demande de travail supplémentaire par les entreprises, c'est l'offre qu'il faudrait stimuler. Les gens prêts à travailler beaucoup d'heures, c'est le plus souvent parce qu'ils ont des besoins plus importants que d'autres, et il peut alors être légitime de les encourager fiscalement.

Le modèle allemand

Pour cela les Allemand·es ont un outil bien plus efficace: les mini-jobs. Comme les heures sup, ces mini-jobs sont exonérés d'impôts et de cotisations, dans la limite de 450 euros mensuels. La différence, c'est que c'est l'employé·e qui choisit d'en faire. Par exemple, une personne qui voudrait arrondir ses fins de mois peut compléter avec un ou deux mini-jobs.

Les mini-jobs sont aussi parfaitement adaptés aux petits boulots étudiants, ou aux jeunes retraité·es qui souhaitent compléter leur retraite en faisant quelques heures. En étant flexibles et défiscalisés, les mini-jobs ont aussi largement remplacé le travail au noir pour les petits boulots: puisque cela ne coûte rien à l'employé·e de les déclarer, autant le faire.

Contrairement aux heures sup françaises, les mini-jobs ne donnent droit ni au chômage, ni à l'assurance maladie, ni à la retraite (et cela coûte donc beaucoup moins cher à l'État allemand). C'est un problème pour les personnes qui n'ont qu'un mini-job, notamment des femmes et des chômeurs longue durée. Mais pour les étudiant·es, les retraité·es ou celles et ceux qui ont un emploi principal, ce n'est pas gênant: ils ont déjà une couverture maladie, ils ne seront pas au chômage, et leur retraite dépend de leur carrière principale, passée ou future. Ce revenu d'appoint n'a pas besoin d'être protégé.

Notons d'ailleurs que ces mini-jobs existent déjà en France dans l'enseignement supérieur: ce sont les enseignant·es vacataires. Ils doivent normalement exercer une activité principale d'au moins 900 heures par an, et ils ne cotisent pas à la Sécurité sociale. En plus, l'État est tellement mauvais payeur qu'il se permet de payer avec six ou douze mois de retard. Là encore, la situation est très différente entre les individus pour qui ces vacations ne sont qu'une activité accessoire, et ceux pour qui c'est une activité principale déguisée, qui sont alors très précaires.

La marge extensive

Pour la retraite aussi, il faut essayer de raisonner sur la marge extensive. Vouloir que les gens restent plus longtemps chez le même employeur générera des résistances tant chez les employé·es que les employeurs. Parmi les ouvrier·es, il y a souvent une vraie fatigue de leur emploi: ils ne veulent pas –et parfois ne peuvent pas– continuer trop longtemps le même métier pénible, en tout cas pas à plein temps.

Parmi les cadres, c'est souvent l'employeur qui ne sait plus trop quoi faire de ces employé·es très bien payé·es, difficiles à licencier, mais qui n'ont plus de perspectives de carrière. Les garder deux ans de plus, c'est multiplier les placards et bloquer la progression des cadres plus jeunes. Il faut bien sûr que les entreprises jouent leur rôle et s'adaptent, mais c'est un processus lent. Et il est difficile pour de jeunes cadres de végéter dans des rôles subalternes en attendant le départ de leurs chef·fes –alors que ces chef·fes avaient monté très vite en envoyant leurs propres aîné·es en préretraite.

Un·e ouvrier·e aux 3 x 8 ne continuera pas jusqu'à 64 ans. Mais on peut envisager une reconversion dès 55 ans ou avant vers un métier moins pénible, ou un passage progressif à temps partiel. Si cela entraîne une baisse de revenus trop forte, l'épargne ou la retraite doivent pouvoir aider à les lisser, grâce au cumul emploi-retraite. On pourrait même subventionner des reconversions associatives bénévoles. Reconversions, passage à temps partiel, reprise d'activité (en mini-job ou non): la liquidation des droits à la retraite ne serait plus un passage définitif et abrupt du monde des actifs vers celui des inactifs.

Par goût de l'universalisme, les Français·es –et leurs politiques– ont toujours raisonné en faisant des généralités. L'âge de la retraite et le temps de travail ont été abaissés mécaniquement pour tout le monde; aujourd'hui on cherche à les remonter –certes de manière incitative– mais toujours intensivement. Cette logique intensive n'est plus adaptée au XXIe siècle. Il faut au contraire favoriser une logique plus extensive: plus d'actifs, plus d'emplois par actif, plus d'emplois différents durant la carrière. Cela serait aussi plus responsabilisant: les employé·es et les retraité·es chercheraient d'abord une activité accessoire avant de se tourner vers l'État pour leur pouvoir d'achat si leurs besoins viennent à évoluer.

1 — Ailleurs, il y a une durée de référence, mais indicative. Le contrat peut stipuler un nombre plus élevé d'heures, ou même une certaine quantité d'heures sup non payées. Souvent, l'encadrement ne s'applique qu'aux plus modestes: aux États-Unis, la majoration ne s'applique pas pour ceux gagnant plus de la moitié du salaire moyen. Retourner à l'article

Charles Dennery Économiste

Telos Agence intellectuelle regroupant universitaires et professionnels

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