France

Critique de la Peillon pure

Titiou Lecoq, mis à jour le 04.03.2010 à 15 h 08

Il est la doublure socialiste de Frédéric Lefebvre. On attendait mieux du député-philosophe.

Vincent Peillon va-t-il devenir le Frédéric Lefebvre de la gauche? Autrement dit: assistons-nous à la naissance d'un nouveau troll dans l'espace politique?

Rappelons que l'on reconnaît le troll à sa capacité à parasiter un débat en annihilant toute pensée. Un exercice dans lequel le porte-parole de l'UMP excellait jusqu'à présent sans conteste, avec un brio qui rendait inimaginable l'entrée en lice d'un concurrent. Et pourtant, les récentes interventions du socialiste Vincent Peillon ont de quoi faire trembler Frédo.

La mutation d'un professeur de philosophie en troll est pourtant un phénomène rare. Vincent Peillon a pris tard sa carte au PS, c'est vers 35 ans qu'il décide de s'engager pour «se colleter à la réalité politique» comme il l'explique lui-même, ne pas rester enfermé dans sa tour d'ivoire de penseur –s'inspirant ainsi des philosophes de l'antiquité qui participaient à la vie de la cité. Et il est resté longtemps discret. On commence à parler de lui quand il devient un des lieutenants de Ségolène Royal à la dernière présidentielle. Mais depuis sa rupture avec elle, il semble devenu incontrôlable.

Troll ou Epic fail

Il y a d'abord eu sa petite guéguerre très cour de récré avec Ségolène Royal lors d'un débat sur l'école. Puis la politique de la chaise vide à l'émission d'Arlette Chabot sur l'identité nationale pour marquer son désaccord, enchaîné avec une demande de démission de cette dernière. Et la semaine dernière, Peillon a sorti un article de presse de 1965 qui raconte la condamnation de Devedjian et Madelin pour, entre autres, un vol de moteur de bateau. Frédéric Lefebvre n'aurait pas mieux fait. Mais une différence notable sépare toutefois les deux hommes.

Ce que Vincent Peillon tente de faire, c'est dynamiter le débat. Le problème étant qu'il adopte les mêmes techniques que Lefebvre et atteint donc logiquement le même but. Loin de poser des pains de plastic, il ne fait qu'engraisser les aspects les plus démagos du débat politique. Si on continuait dans le vocabulaire Internet, on parlerait de «Fail» voire d'«Epic fail». Au final, ce qui ressort de ses interventions, c'est l'impression que Peillon a trouvé un nouveau moyen de communiquer: la provocation qui tombe à côté de la plaque. Ça a l'air facile au premier abord, mais pourtant, pour réussir à tomber aussi précisément loin du but recherché, il faut une dextérité et une incompréhension époustouflante du système médiatique.

Un troll qui s'ignore

A l'origine, Vincent Peillon ne se définit pas comme un troll, mais exactement comme son inverse. Il veut mettre fin au débat stérile pour revenir à l'essentiel. (C'est en tout cas ce qu'il répète dans les interviews). Mais les moyens qu'il adopte provoquent l'effet contraire et cantonnent le débat à la vaine polémique. Cette inefficacité est d'autant plus inquiétante qu'on pourrait attendre de Vincent Peillon qu'il soit fin. Or il maintient, au sujet de sa chaise vide sur le plateau d'Arlette Chabot: «Pour moi ce n'était pas un coup médiatique (...) je voulais casser le spectacle.»

Réponse qui me plonge dans des abymes de perplexité. Comment peut-on avoir étudié et enseigné la philosophie, être un spécialiste de Merleau-Ponty et ne pas savoir que «casser le spectacle» c'est encore «faire du spectacle»? Rentrer dans le jeu médiatique pour le dénoncer est une absurdité. A moins d'être mû en même temps par une envie terrible de faire parler de soi, de paraître plus malin que les autres, d'occuper l'espace.

Un soupçon auquel Peillon répond: «Lire toutes les actions politiques d'un homme uniquement à l'aune d'ambition, c'est le contraire de tout ce qu'on a lu dans les livres intéressants.» («Paris Dernière»). Aux orties Pierre Bourdieu et sa notion de champ et d'habitus. Donc si on exclut l'hypothèse d'une stratégie individuelle pour se faire voir et entendre, si on décide d'en rester à son honnête volonté de briser le spectacle, on est quand même devant un aveu d'innocence intellectuelle qui frise la naïveté. Son exhibition de l'article du petit Varois reste un bel usage du type d'argument qu'on nomme en rhétorique le «C'est celui qui dit qui est» et ce n'est pas précisément de l'ordre de la pensée conceptuelle. Du trolling dans toute sa splendeur donc.

Un résultat plus que mitigé

Autre différence avec Frédéric Lefebvre, alors que les provocations de ce dernier servent à Nicolas Sarkozy pour tester des idées et qu'il a donc sa bénédiction, l'attitude de Vincent Peillon est totalement contre-productive pour le PS.

L'épisode du Petit Varois arrive au moment où Martine Aubry répète qu'il faut cesser les attaques de personne et revenir au débat de fond. Le Parti socialiste n'avait vraiment pas besoin de voir éclore en son sein un disciple de Lefebvre dont l'attitude va l'empêcher de dénoncer les dérapages de la majorité.

Mais même pour Vincent Peillon, le résultat risque d'être nuisible. Son discours est écrasé par ses gestes d'éclat. En effet, qui sait qu'il vient de sortir un livre sur Ferdinand Buisson, le fondateur de la laïcité en France? C'est tout le paradoxe de l'homme, pris entre son rôle d'universitaire policé —son ouvrage sur Buisson reste scolaire et ne tente aucune redéfinition de la laïcité pour la France moderne— et son nouveau rôle de troll médiatique. Il y a un hiatus entre les deux, hiatus dont il ne semble pas avoir conscience.

En effet, au détour de l'interview sur «Paris Dernière» citée plus haut, il se lâche et déclare: «Les gens comme Alain Duhamel ça leur plaisait bien un philosophe en politique, s'il fait pas trop chier. On tolère les intellectuels dans ce pays mais qu'ils restent dans leur bibliothèque. Le type qui prend la parole et qui dit je vais pas me laisser faire, alors là c'est le scandale absolu.» Vincent Peillon pense donc primo qu'il dérange, deuxio qu'il est parfaitement dans son rôle d'intellectuel quand il trolle:

 

 

Son récent mea culpa, admettant que demander la démission d'Arlette Chabot était très maladroit, est du même ordre. Une autocritique très circonstanciée, voire empreinte d'une certaine fatuité. En effet, s'il regrette d'avoir réclamé le départ de la chef de l'info de France Télévision c'est surtout parce que son message n'a pas été compris: «Ils ne sont pas mûrs pour aller jusque-là de l'analyse.»

Il justifie donc ses provocations par la volonté de revenir au débat de fond. Pourtant, dans le débat de fond également, il se laisse aller à la formule facile. Dans Mag Philo, il donne une longue interview sur le thème de la crise. Pas de proposition, des constats simples: «Ceux qui nous disent qu'ils sont en crise s'en tirent très bien et par contre ceux qui ont été obligés de les renflouer découvrent qu'eux sont vraiment en crise. Avoir ou se faire avoir: ils se sont fait avoir.»

On ne sait pas très bien si ça fait avancer le débat. Mais surtout, le patatras philosophique arrive juste derrière: «C'est plus grave que ça: il faudrait dire quelque chose comme: ils se sont fait être!» Ils se sont fait être... une formule qui laisse au minimum songeur. C'est évidemment une manière de marquer que l'arnaque va plus loin que le simple geste, touchent les personnes concernées dans leur essence. Mais c'est aussi jouer avec un imbroglio de notions, céder au sens de la formule qui ne suffit pas à fonder une pensée critique.

Pour finir, laissons la conclusion au philosophe préféré/étudié par Peillon, Merleau-Ponty: «La politique des philosophes, c'est celle que personne ne fait (in Signes, préface p13) «Une chose est sûre d'abord, c'est qu'il y a eu une manie politique chez les philosophes qui n'a fait ni de bonne politique ni de bonne philosophie.» (idem p14)

Titiou Lecoq

Image de une: Vincent Peillon en 2008 lors d'un meeting à Bordeaux. REUTERS/Regis Duvignau

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