Égalités / Culture

«Elite» ou le problème de la représentation des femmes voilées dans les séries

Temps de lecture : 7 min

Dans la nouvelle saison tout juste mise en ligne sur Netflix, le personnage de Nadia réactive clichés et stéréotypes sur les musulmanes qui portent le voile.

En boîte de nuit, une amie de Nadia lui enlève son voile. La jeune femme attire alors tous les yeux sur elle. | Capture d'écran via YouTube
En boîte de nuit, une amie de Nadia lui enlève son voile. La jeune femme attire alors tous les yeux sur elle. | Capture d'écran via YouTube

Si dans les séries, les femmes musulmanes voilées sont trop souvent absentes, avec Elite, créée par Darío Madrona et Carlos Montero, Netflix participe à leur donner de la visibilité, notamment grâce au personnage de Nadia Shana (Mina El Hammani), d'origine palestinienne. Dans la saison 2 d'Elite, lancée le 6 septembre 2019 sur la plateforme de streaming, on retrouve la lycéenne du prestigieux établissement Las Encinas quelque peu... changée.

Alors que l'intrigue des huit nouveaux épisodes repose sur la disparition de Samuel, qui tente d'innocenter son frère (alors accusé à tort du meurtre de Marina survenu dans la saison une), c'est la polémique autour du personnage de Nadia qui a attiré notre attention: la jeune femme ne porte plus son voile. Un détail pas insignifiant dans un contexte où les femmes musulmanes voilées sont encore mal représentées dans les séries.

Concevoir une féminité autre que celle de la femme blanche

Pas besoin d'aller bien loin pour tomber sur l'objet de la polémique puisqu'il survient dès le premier épisode de la saison 2: lors d'une soirée en boîte de nuit, Nadia se retrouve aux toilettes pour mettre du rouge à lèvres. Sa copine Rebeca lui déconseille cette teinte au profit d'une autre. C'est alors que Nadia lui confie: «J'ai l'impression de faire un truc interdit», ce à quoi son amie lui répond: «Je sais. Mais c'est bon, non?» Rebeca lui retire son voile et son pull pour la laisser avec un top transparent qui laisse entrevoir un caraco blanc. Nadia ébouriffe ses cheveux bouclés à l'aide d'un sèche-main avant d'appliquer le rouge à lèvres que lui avait conseillé sa copine.

Elle fait alors une nouvelle entrée, cette fois-ci très remarquée, dans la boîte de nuit. Maquillée, coiffée et découverte, Nadia est sûre d'elle et attire l'œil de tout le monde, surtout celui de son coup de cœur, Guzman, la raison de ce changement d'apparence radical. Un scénario qui pourrait faire penser au slogan «N'êtes-vous donc pas jolie? Dévoilez-vous!» inscrit sur les affiches de propagande française distribuées pendant la guerre d'indépendance algérienne. «Le port du voile s'accompagne du fantasme de dévoiler la femme, de libérer ses mœurs», explique Faïza Zerouala, journaliste à Mediapart et autrice du livre Des voix derrière le voile publié en mars 2015.

Et pour assurer la promo de la série sur les réseaux sociaux, Netflix n'a pas hésité à publier une vidéo de ce moment précis où l'on voit Nadia sans son voile, en commentant «QUEEN» accompagné d'un emoji flamme. Un coup de com' qui n'a pas manqué de susciter l'indignation des internautes.

Héritage colonialiste de la représentation de la femme libre

Dès le lancement de la série Elite, une scène fait comprendre que Nadia sera peu vue avec son voile puisque celle-ci n'a pas le droit de le porter au sein du lycée, où se déroule la majorité de l'intrigue. «La première réaction que j'ai eue en regardant la scène où la directrice demande à Nadia d'enlever son voile sous peine d'exclusion c'est: “Ah, tiens! J'ai vécu la même chose!” Toutes les filles musulmanes qui portent le voile peuvent se reconnaître dans cette scène, parce qu'on l'a toutes vécu au moins une fois», raconte Liza, cofondatrice du collectif féministe de politique décoloniale de la diaspora nord-africaine Nta Rajel?.

Ce qui découle de cette représentation des discriminations que subissent quotidiennement les femmes voilées n'est pas rassurant: «Le problème ici, c'est que Nadia finit par y prendre goût. À tel point que, lorsqu'elle sort avec ses amis, elle va enlever son voile, remarque Liza, c'est l'illustration du cliché colonial: l'école laïque a montré à Nadia la bonne voie. Ce qui va déclencher un changement de comportement: elle va être souriante, avoir le visage illuminé, boire de l'alcool... Alors qu'avant, on la voyait comme une fille réservée, souvent dans une posture tête baissée et avec des tenues vestimentaires sobres.»

«C'est de cette incompréhension que découlent des réflexions qui opposent le voile à la liberté, sans saisir que l'un et l'autre ne sont pas excluants.»
Faïza Zerouala, journaliste à Mediapart

Au cours de la série, Yusef, le père de Nadia, joue également un rôle important dans sa vie religieuse. Après le flirt de sa fille avec Guzmán, il va lui interdire de remettre les pieds à Las Encinas, lycée pour lequel elle a obtenu une bourse d'admission grâce à ses excellents résultats scolaires. Guzmán, en sauveur blanc, va aller plaider la cause de sa bien-aimée auprès de Yusef en jurant de ne plus s'approcher d'elle en contrepartie du retour au lycée. «La figure paternelle autoritaire et sévère de la famille va servir de prétexte pour justifier l'intervention du white saviour. Le message véhiculé c'est “libérons ces femmes de l'asservissement patriarcal!”»

Or, les femmes voilées n'ont pas besoin d'être sauvées, puisque porter le voile est un choix réel et motivé, comme l'indique Faïza Zerouala: «Aujourd'hui, il est encore difficile de faire comprendre qu'il n'existe pas un voile, mais plusieurs voiles. Les femmes qui choisissent de le porter le font pour différentes raisons. C'est de cette incompréhension que découlent des réflexions qui opposent le voile à la liberté, sans saisir que l'un et l'autre ne sont pas excluants.»

Pourtant, dans le premier épisode d'Elite, Nadia apparaît comme libre de porter son voile dans le cadre scolaire. Elle essaie même de contester la décision de la directrice d'école en revendiquant le voile non pas comme un simple accessoire, mais comme une partie de son identité et de sa culture: «Elite veut montrer que l'émancipation des femmes musulmanes voilées passe par le dévoilement mais ils se sont plantés, car il existe différentes façons de s'émanciper. Par exemple, il y a des femmes qui choisissent de le faire en portant le voile pour se réapproprier leur corps de femme dans une société patriarcale», précise la cofondatrice de Nta Rajel?.

Cette prise de position ambiguë n'étonne pas Laurence Corroy, maîtresse de conférences à l'Université Sorbonne Nouvelle Paris 3, spécialiste de l'éducation aux médias et séries, coautrice de Stéréotypes, discriminations et éducation aux médias. «Il existe deux types de représentation de la femme musulmane dans les séries télévisées. Il y a les femmes musulmanes non voilées et celles voilées. Dans le premier cas, les caractéristiques religieuses ne constitueront pas l'ethos du personnage. Dans le deuxième cas, c'est le contraire, le symbole visible du voile sera prétexte à justifier les actions du personnage par sa foi.»

Un problème propre à la France?

Outre-Atlantique, Orange is the New Black, Quantico, Mr. Robot ou encore The Bold Type ont toutes un point commun: ce sont des séries qui présentent des femmes musulmanes. Même si, là encore, les scénaristes états-uniens ont, pour la plupart, échoué à construire la narration de ces personnages sans tomber dans les clichés liés à l'islam, ces shows permettent néanmoins d'inclure des personnages de femmes musulmanes voilées plus complexes. Par exemple, dans Mr. Robot, Trenton est hackeuse, dans Quantico, Raina est une agente du F.B.I au caractère bien trempé, tandis qu'Adena El-Amin de The Bold Type est une artiste lesbienne engagée.

En France, les séries qui mettent en avant de tels personnages sont rares. On compte Plus Belle La Vie (avec Fatiha, jouée par Nadia Zeddam) sur France 3 et Skam (avec Imane, jouée par Assa Sylla) sur France tv Slash. Mais là encore, dans le premier programme, le personnage en question n'est pas récurrent, et le deuxième est uniquement accessible sur le web, lieu de diffusion qui touche d'abord une jeunesse davantage consciente de la société multiculturelle dans laquelle elle évolue. «La télévision française est très frileuse pour aborder les thèmes de la religion. C'est aussi le produit d'une histoire qui se méfie des signes ostentatoires religieux à cause d'un passé où ils ont été synonymes de guerre», souligne Laurence Corroy.

«Les séries sont très souvent représentatives de la société qui produit ces fictions.»
Laurence Corroy, spécialiste de l'éducation aux médias et séries

Si les séries quotidiennes françaises Demain nous appartient (TF1) et Plus belle la vie marchent aussi bien (environ trois millions de personnes chaque soir), c'est aussi grâce à un public familial intergénérationnel. Difficile alors pour les chaînes, comme pour les scénaristes, de se positionner différemment au risque de perdre en notoriété. Leur solution? Le rétropédalage. «Les intrigues de ces séries n'osent pas précéder l'opinion publique. Si Plus belle la vie ose parler d'avortement et d'homoparentalité en prenant position, c'est parce que ces sujets ne sont plus considérés comme clivants».

En revanche, la question du voile est encore au cœur des débats dans les médias français. En témoigne l'affaire du burkini qui, encore une fois, a été traitée sous tous les angles cet été. À la suite de son interdiction dans plusieurs lieux de baignade, le mouvement Piscine pour toutes a émergé afin de lutter contre le contrôle des corps des femmes musulmanes. Ou encore la loi Blanquer contre le port du voile des mères accompagnatrices de sorties scolaires... «Les séries sont très souvent représentatives de la société qui produit ces fictions. C'est aussi pour ça que les choses ne sont pas figées et que l'on peut espérer un changement dans les années à venir», escompte Laurence Corroy.

Finalement, il n'est pas anodin que ces femmes soient invisibilisées dans les séries européennes car elles le sont tout autant dans l'espace médiatique. Une privation de parole qui contribue à alimenter les fantasmes sur les femmes voilées, tout en les dépossédant de leurs discours. Peu surprenant alors que leur représentation dans les séries soit si souvent erronée.

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