Culture

Dans «Ceux qui travaillent», le monstre, c'est lui, les monstres, c'est nous

Temps de lecture : 6 min

Le premier film d'Antoine Russbach décrit l'addiction professionnelle d'un cadre prêt à tout pour réussir, y compris à prendre une décision dont nous serions les complices.

Adèle Bochatay et Olivier Gourmet dans Ceux qui travaillent d'Antoine Russbach. | Via Condor Distribution
Adèle Bochatay et Olivier Gourmet dans Ceux qui travaillent d'Antoine Russbach. | Via Condor Distribution

Bienvenue en Macronie. La quantité de travail fournie par chacun·e d'entre nous est décrite comme plus vitale que la qualité de l'air que nous respirons. Il semble aisé de trouver un emploi, à condition de faire preuve d'assez de courage pour enfiler un costard et traverser la rue. La population est encouragée à travailler plus, pas forcément pour gagner plus, mais pour prouver qu'elle vaut quelque chose.

C'est cette réalité-là que décrit Ceux qui travaillent, à ceci près que le film d'Antoine Russbach n'entend pas critiquer précisément le discours macroniste. Russbach est suisse, son acteur Olivier Gourmet est belge, et c'est moins à un système politique précis qu'à tout un système de valeurs que s'attaque le film.

Si son universalité ne frappe pas d'entrée de jeu, c'est parce que «la vérité du film est dans l'œil de celui qui le regarde», comme le dit lui-même le réalisateur. Autrement dit, chaque public pourra considérer Ceux qui travaillent comme une charge contre la politique de son propre pays, quel qu'il soit.

Impérial, Olivier Gourmet incarne Frank, cadre sup' dans une entreprise qui pèse dans le domaine du fret maritime. Frank vit travail, il dort travail, les trente-cinq heures hebdomadaires n'ont aucun sens pour lui. Frank considère que pour être quelqu'un, il faut placer son travail au-dessus de tout, accomplir chaque tâche avec autant d'exigence que possible, s'y consacrer au besoin jour et nuit.

Ce n'est même pas qu'une question d'argent: c'est avant tout une question d'honneur. Il faut faire partie des winners, sans quoi la vie n'aurait pas grand intérêt.

Coupable idéal

La caméra est posée, les couleurs volontairement neutres, l'économie de mots réelle. Frank est un bourreau de travail, qui semble plus attaché aux cargos dont il a la responsabilité qu'à la famille dont il finance le quotidien en pensant que cela compense ses absences.

Faut-il réellement lui en vouloir de penser de cette façon? Doit-il être le seul à blâmer pour la décision inhumaine qu'il finit par prendre dans le but d'aider sa société? Est-il une pauvre victime de la grosse machine capitaliste ou bien un monstre auto-créé, qui a sciemment décidé de rejoindre le camp de celles et ceux qui travaillent, au mépris des gens qui ont fait d'autres choix?

«Le crime de Frank, nous avons tous participé à le commettre.»
Antoine Russbach

Le film d'Antoine Russbach ne tranche pas. Pour le metteur en scène, ce n'est d'ailleurs même pas le sujet. «Je ne pense pas que mon film se contente de dire que la société est un rouleau compresseur qui pousse l'individu à prendre des décisions monstrueuses, expose-t-il. On pourrait lire le film comme ça, mais le film en dit plus. Je voulais absolument sortir d'une représentation simpliste du type “l'individu est victime du système”. Frank prend une décision monstrueuse pour sa boîte, mais personne ne lui a demandé de le faire. C'est là où le film sort de la représentation traditionnelle du rapport de domination. Ceux qui travaillent dit plutôt que les systèmes sont constitués d'hommes, et que les vices de ces systèmes sont peut-être le reflet de notre nature humaine. Le monde que je construis est un monde qui certes est violent, mais c'est une violence dont nous sommes tous responsables. Il n'y a pas de bons et de mauvais. Le crime de Frank, nous avons tous participé à le commettre.»

L'idée d'Antoine Russbach, c'est qu'en achetant à bas prix des fruits et légumes venus de l'autre bout de la planète, nous alimentons un système déshumanisé où seuls comptent les rendements et les délais, ce qui nous rend complices des décisions qui se jouent à chaque étape.

Ceux qui travaillent dénonce, mais pas à la manière d'un pamphlet: il choisit même la difficulté, en proposant de suivre un personnage principal omniprésent dont la sympathie n'est pas la plus frappante des qualités.

Ceux qui ne travaillent pas

Débarqué de son poste par une direction qui ne souhaite pas être associée à son geste, Frank plonge subitement dans le monde des gens qui ne travaillent pas.

Notre homme aimerait se remettre immédiatement en selle, pour ne perdre ni ses réflexes de vieux loup, ni ce qu'il considère être sa dignité. Tout n'est pourtant pas si facile, et même avec de l'expérience et de la volonté, il semble que traverser la rue ne suffise pas à retrouver un job à sa mesure.

«C'est la différence entre l'empathie et la sympathie, commente Antoine Russbach. C'est ce que j'adore dans les films: on peut aller vers celui qui n'a rien à voir avec nous et faire l'expérience de le comprendre même si on désapprouve ses décisions. En règle générale, il suffit qu'un personnage souffre pour que l'on ait de l'empathie pour lui, pour que l'on souffre avec lui. J'ai peur aujourd'hui que l'on vive de plus en plus enfermé dans notre bulle, que l'on soit rarement confronté à ceux que l'on ne veut pas voir. Plus ça va, plus on pointe l'autre du doigt en l'accusant d'être responsable de tous les maux du monde. Le film propose de comprendre ce que peut bien être la vie de l'un de ces hommes en costume-cravate prêt à tout sacrifier pour son entreprise. Pour moi, c'était un voyage dans un monde tout à fait étranger.»

Comme prévu par Antoine Russbach, Ceux qui travaillent réalise un petit exploit: malgré l'acte commis par Frank, on le suit jusqu'au bout avec avidité dans sa quête de travail, de sens, voire d'humanité. Pour autant, le film n'offre pas de rédemption clé en main à son personnage.

«Le film n'est ni pessimiste ni optimiste, mais il est très violent, résume le réalisateur. Je n'estime pas que ce soit le rôle d'un film de faire la promotion de l'espoir ou du désespoir: les spectateurs sont plus intelligents que ça. Si je donnais une solution simple aux problèmes complexes du film, qu'elle soit positive ou négative, ce serait de l'escroquerie. Mon but est de faire un cinéma où plus on s'investit, plus on en retire.»

Trilogie sociétale

Il y a quelque chose de dardennien dans Ceux qui travaillent, et cela ne tient pas qu'au regard acéré sur le monde du travail, ni même à la présence d'Olivier Gourmet, qui a joué dans huit des onze longs-métrages du tandem.

On retrouve ici cette façon de placer des personnages au bord du précipice et de les pousser à commettre l'irréparable, sans volonté de les juger ni de les condamner, mais en essayant de comprendre comment la société les a amenés à se comporter de la sorte.

La comparaison s'arrête là: la caméra d'Antoine Russbach est bien plus posée que celle des frères Dardenne, ce qui ne l'empêche pas de créer tumulte et inconfort.

Russbach n'est pas contre ce rapprochement, même s'il a d'autres influences en tête: «Il est évident que le cinéma des frères Dardenne m'a marqué, notamment l'utilisation qu'ils ont de l'ironie dramatique et leur capacité à nous mettre en tension tout en nous parlant de société. Ceux qui travaillent se situe dans la veine d'un cinéma qui nous propose de questionner le monde: c'est un mouvement qui précède à mon sens le cinéma de Ken Loach ou des Dardenne, comme par exemple chez les néoréalistes italiens.»

S'il n'est jamais vendu comme tel, le film peut être considéré comme le premier volet de ce qui devrait être une trilogie. «Après mes études de cinéma en Belgique, j'ai commencé à écrire un film choral ambitieux intitulé Ceux qui travaillent, ceux qui combattent et ceux qui prient, titre qui faisait réference aux castes sociales médiévales. L'idée était de parler de la difficulté de trouver son rôle dans la société actuelle: par opposition avec une société traditionnelle, dans un monde libre et démocratique, on n'est jamais sûr d'avoir trouvé sa place.»

Pour des raisons liées à sa complexité et à son budget, le projet a finalement été scindé en trois. «J'écris actuellement Ceux qui combattent. Ceux qui travaillent, c'est-à-dire le le tiers état, se demande: “Qui nous nourrit aujourd'hui?” dans l'univers du transport mondial de marchandises. Ceux qui combattent, à savoir la noblesse, posera la question: “Qui nous protège aujourd'hui?” et Ceux qui prient, donc le clergé: “Qui s'occupe des questions spirituelles?” J'aime bien l'idée de réaliser les États généraux de la société contemporaine au travers de ces trois fonctions essentielles à son fonctionnement. C'est un excellent canevas pour interroger le monde.»

Ceux qui travaillent

d'Antoine Russbach

Avec Olivier Gourmet, Adèle Bochatay, Elidan Arzoni

Séances

Durée: 1h42. Sortie: 25 septembre 2019.

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