Monde

À Sidi Bouzid, le rêve démocratique s'est brisé

Temps de lecture : 8 min

Neuf ans après la chute de Ben Ali, la Tunisie vote le 15 septembre pour sa deuxième élection présidentielle libre. Mais dans le berceau du printemps arabe, on ne croit plus vraiment à la politique.

La ville affiche un nouveau visage, mais l'avenir de ses jeunes semble toujours aussi sombre. | Matthias Raynal
La ville affiche un nouveau visage, mais l'avenir de ses jeunes semble toujours aussi sombre. | Matthias Raynal

À Sidi Bouzid (Tunisie)

Les années défilent, mais Sidi Bouzid a gardé ses vieilles habitudes. Tôt le matin, les hommes prennent d'assaut les cafés –expresso dans une main, cigarette dans l'autre, quelques rires pour agrémenter des discussions interminables. Les chômeurs tuent le temps en terrasse. Ils ne sont pas moins nombreux qu'à Tunis, mais ils sont beaucoup plus jeunes.

Au café, les trentenaires aux tempes désormais grisonnantes se souviennent: les pierres jetées sur la police, les villes de la région encerclées par les forces de l'ordre durant l'hiver 2010-2011.

Le sentiment d'exclusion, de marginalisation qui avait poussé les gens dans la rue est toujours là. Pas plus de travail. Pas plus de perspectives d'avenir pour les jeunes de Sidi Bouzid.

Diplômé chômeur

Le couteau s'enfonce dans la chair et la tranche net. Rapidement, le thon est débité en une demi-douzaine de rondelles régulières. Les morceaux sont ensuite plongés dans une bassine d'eau, qui rougit instantanément.

Salah, 31 ans, répète le même geste expert toute la journée. Il prépare des poissons sur le marché central, en échange de quelques dinars. C'est comme ça qu'il gagne sa vie, deux fois par semaine. Lui se voyait aide-soignant; il avait même fait des études dans cette voie, poussant deux années après le bac.


Salah sur son stand du marché central de Sidi Bouzid. | Matthias Raynal

Il s'estime pourtant «chanceux» par rapport à ses amis qui n'ont pas d'emploi: «On a cru dans la révolution, on avait des ambitions, on pensait qu'on aurait des opportunités pour changer notre quotidien […]. Mais c'est de pire en pire, on est passé du niveau zéro à en dessous de zéro.»

Le 15 septembre, Salah ne va pas aller voter, comme «90% des jeunes». Il condamne l'ensemble des politiques à la même sentence, aux accents populistes: «Tous les mêmes.»

«Des voleurs», «des opportunistes», «des représentants de l'oligarchie», les noms d'oiseau fusent dans les rues de la capitale de la révolution, où l'on n'hésite plus aujourd'hui à critiquer le soulèvement.

Bouderbala Nsiri, président de la section de la Ligue tunisienne des droits de l'homme (LTDH) de Sidi Bouzid, constate «un désintérêt pour la chose publique»: «Par exemple, ce matin, il y avait en ville Hamma Hammami [candidat de la gauche radicale à la présidentielle, ndlr], mais ça ne crée plus l'évènement. Les gens ont été déçus par la classe politique et les promesses non tenues.»

Attentes déçues

À Sidi Bouzid, peut-être plus qu'ailleurs en Tunisie, la population avait misé gros sur la révolution. «S'il y a une explication [au désintérêt pour ces élections], tente le maire de la ville, c'est que les attentes ont été très hautes. On croyait qu'avec le départ de l'ex-président, il y aurait du travail, de l'argent pour tout le monde. C'était du rêve, les gens ont vu que les choses n'avançaient pas aussi vite en réalité.»

Sur le marché central, les habitant·es passent devant des étals presque vides. L'inflation à près de 7 % a fini de raboter le maigre pouvoir d'achat.

«On a fait une révolution et elle nous a affamés, elle nous a détruits.»
Lamia

Béquille dans une main et enveloppe avec ses analyses médicales dans l'autre, Lamine nous interpelle: «Tu vois le poissonnier, le boucher, il n'y a personne autour d'eux. Quand on achète quelques morceaux de poulet, c'est juste pour donner un peu de goût au couscous.»

Sa femme Lamia travaille de temps en temps dans les exploitations agricoles de la région, pour subvenir aux besoins de sa famille et payer le traitement de son mari malade. Elle est catégorique: «On a fait une révolution et elle nous a affamés, elle nous a détruits.»

La clientèle est servie par d'anciens vendeurs à la sauvette. Ces derniers ont été contraints par les autorités d'abandonner leur carossa, leur charrette, et ont maintenant une place attitrée sur le marché. Ils paient un loyer, des factures et des taxes.

Wahid, entouré de ses fruits et légumes, est nostalgique. «Quand on était dehors, on gagnait plus […]. J'ai commencé à travailler avant la révolution et je peux le dire: à l'époque de Ben Ali, c'était mieux.»

Manifestant contre la dictature en 2010 devenu partisan de l'ancien régime en 2019, Wahid incarne la trajectoire la plus extrême empruntée chez les révolutionnaires de Sidi Bouzid. Il a voté lors des premières élections démocratiques de l'histoire de la Tunisie en 2011, mais a ensuite choisi de s'abstenir.

Le projet d'intégration des vendeurs à la sauvette au marché central a été soutenu par l'aide au développement. Selon le responsable local de la LTDH, c'est à l'image de ce qui a été fait dans la région depuis 2010. «Des solutions importées qui ne résistent pas au temps», dénonce Bouderbala Nsiri.

Fin des carossas

Parce qu'une place au souk n'est «pas rentable du tout», lui a refusé de s'y installer: à quelques pas du marché central, Jamil, 50 ans, fait de la résistance.

L'homme pousse toujours sa carossa dans les rues de Sidi Bouzid pour nourrir ses trois enfants. Il se dit harcelé par la police. «C'est pire qu'avant, lâche ce gaillard aux cheveux blonds, désabusé. On m'embête tout le temps. Hier, les forces de l'ordre m'ont arrêté. Comme toujours, ils m'ont pris mes fruits et légumes, mais je ne veux pas céder, et je ne vais pas céder.»

Son témoignage rappelle l'histoire de Mohamed Bouazizi, ce jeune qui s'est immolé par le feu le 17 décembre 2010, à bout de nerfs après une énième confiscation de sa marchandise par la police. Il fut l'étincelle à l'origine des printemps arabes. Jamil le connaissait. «C'était un ami au travail, un ami au café, un ami tout court», soupire-t-il.

Avec la révolution, il considère avoir «gagné le droit de parler». Seulement, il ne croit plus au pouvoir des mots: «Les médias américains, français, belges sont venus nous voir, mais ça n'a rien changé, je ne veux plus qu'on me rappelle cette histoire.»

En 2010, ils étaient des centaines à vendre sur les trottoirs de la ville, illégalement. Ils ne sont plus que cinq ou six aujourd'hui. La carossa devenue symbole de la révolution, statufiée pour rendre hommage à Mohamed Bouazizi, a presque disparu des rues.


Sculpture d'une carossa dédiée à Mohamed Bouazizi. | Matthias Raynal

Mue inachevée

Tout près du monument érigé en souvenir de la révolution, la ville affiche son nouveau visage. De grandes lettres en aluminium ont été disposées sur le trottoir, «I Love Sidi Bouzid», comme si la région se voyait en destination touristique de premier plan.

Certes, elle n'est pas dénuée d'un certain charme: imaginez une immense plaine, où les oliviers déploient leur feuillage vert pâle, cernée par des montagnes jaunes et arides. Malheureusement, la carte postale s'arrête là. À Sidi Bouzid, il y a 90.000 habitant·es, un seul hôtel –hors de prix– et une grande avenue qui concentre toute la vie et les administrations.

Comme les autres régions intérieures de la Tunisie, privées des fruits du développement, Sidi Bouzid souffre toujours d'avoir été marginalisée durant des décennies par l'état central. Les autorités ont tenté ces dernières années d'inverser la tendance. Située à plus de 300 kilomètres de Tunis, la région attend avec impatience la construction de son hôpital universitaire.

L'un des gros points noirs reste la santé. L'hôpital régional a aujourd'hui «peu de moyens et de spécialités»: «Les malades sont parfois obligés de faire des centaines de kilomètres pour se soigner», reconnaît le maire, Abdelkader Neji.

L'édile vient d'inaugurer une piscine municipale semi-olympique. «Vous devriez aller y faire un tour», insiste-t-il en parfait VRP de sa ville, énumérant les projets en cours et les millions de dinars investis.

«Le modèle de développement suivi
en Tunisie depuis des décennies n'arrive pas à améliorer la situation.»
Bouderbala Nsiri, président de la section de la LTDH de Sidi Bouzid

Les infrastructures, les services de l'État ont connu une certaine embellie depuis 2010. La situation de la population s'est améliorée, mais Sidi Bouzid reste une fabrique à chômage: «Chaque année, il y a énormément d'universitaires qui sortent diplômés mais qui ne trouvent pas d'emploi.»

Les services de l'État sont démunis et se renvoient la balle. Pour Abdelkader Neji, «l'emploi n'est pas du ressort de la mairie». Il cite les vrais responsables, selon lui: «Le ministère de l'Emploi, les directions régionales de l'emploi… C'est à [elles et lui] de faire leur travail. En tant que conseil municipal, on est là pour les épauler, pour les encourager, pour les assister. Mais il faut que ces gens-là sortent de leur bureau […]

Bouderbala Nsiri de la LTDH estime que les représentants de l'État sont «dépassés»: «C'est une question de modèle de développement. Celui qu'on a suivi en Tunisie depuis des décennies n'arrive pas à améliorer la situation, à ouvrir des horizons pour les jeunes, les diplômés, les médecins…»

Révolution permanente

À Sidi Bouzid, le calme n'est jamais revenu. «Pour que cette révolution soit achevée, il faut qu'on obtienne nos droits économiques et sociaux, proclame Abdelhalim Hamdi. Chaque jour il y a des manifestations, on a même un sit-in qui a duré quatre ans.»

L'air sérieux, derrière ses lunettes carrées, il a eu sa licence d'histoire en l'an 2000 et ne parvient toujours pas à trouver d'emploi –«Dix ans de chômage sous Ben Ali et dix ans sous la révolution».

Le quadragénaire a participé aux manifestations de 2010, avant de devenir activiste. Dans la ville, il est la mémoire des mouvements sociaux. «Les différents gouvernements qui se sont succédé depuis 2012, y compris [l'actuel], n'ont jamais ouvert de dialogue avec ces mouvements pacifiques et civils. Au contraire, ils ont essayé de nous atteindre en utilisant la diffamation et la criminalisation des militants.»

Abdelhalim Hamdi se dit victime de harcèlement judiciaire, dénonce la répression violente des forces de l'ordre et le recours à la torture. La Constitution tunisienne garantit le droit de manifester, sauf que dans les faits, les activistes sont interpellé·es manu militari puis jugé·es comme des délinquant·es. On les envisage comme «des coupeurs de routes», assure le révolutionnaire.

À Sidi Bouzid, Mohamed Bouazizi est devenu une icône, une sorte de saint patron qui veille sur la population. Son portrait géant s'affiche sur la façade de la poste, le long de l'avenue principale de la ville, qui porte désormais son nom.


Portrait de Mohamed Bouazizi sur la facade de la poste de Sidi Bouzid. | Matthias Raynal

Les personnes qui se sont mobilisées pour lui en 2010 –et qui continuent aujourd'hui– souffrent pourtant d'une mauvaise image dans l'opinion publique, entretenue par des médias aux ordres, avance Abdelhalim Hamdi.

Nouvel ancien régime

La municipalité envisage de faire construire une torche de 22 mètres pour «immortaliser la révolution du 17 décembre», confie le maire dans son bureau, en désignant une maquette du projet. Les travaux seront bientôt entamés, promet-il. «La révolution a été un tournant dans l'histoire de la Tunisie» et Sidi Bouzid ne veut pas oublier.

Abdelkader Neji dépositaire de la mémoire de la révolution, la chose n'avait rien d'évident. L'homme a appartenu à l'administration de Ben Ali, au sein de laquelle il avait même un poste très en vue: il a été premier délégué de Sidi Bouzid, une sorte de sous-préfet.

En mai 2018, c'est lui qui a été choisi par le corps électoral lors des municipales, marquées par une abstention record de 65 %. «Quand j'ai su que j'allais travailler avec les anciens du régime, j'étais démoralisé, j'ai pleuré, témoigne un élu issu de l'opposition. Mais je me suis dit qu'on allait être là pour tout contrôler.»

Si le personnel politique a peu évolué, les vieilles pratiques ont elles aussi la vie dure. Le clientélisme érigé en mode de gouvernance sous Ben Ali serait toujours la règle à Sidi Bouzid.

Une source au sein du conseil municipal évoque notamment des distributions de moutons douteuses pendant l'Aïd el-Kebir, en août dernier. Un membre de la commission des finances voulait enquêter sur ces dons, ses collègues l'en ont dissuadé car cela «risquait de créer des problèmes».

Ces méthodes pourraient alimenter le «tous pourris» ambiant. Bouderbala Nsiri est inquiet. «Les gens sont déçus, mais ils ne voteront pas blanc. Ils n'exprimeront même pas un vote de sanction: ils ne participeront pas.»

Matthias Raynal

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