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Les droits des femmes, l'autre combat de l'Arabie saoudite contre l'Iran

Temps de lecture : 5 min

Autorisation de conduire, d'accéder aux stades, de voyager seules… L'Arabie saoudite multiplie les gestes envers les femmes. Une manière de narguer l'Iran, son rival chiite.

Une Saoudienne qui vient d'obtenir son permis de conduire se prépare à rentrer chez elle en voiture, le 24 juin 2018 à Riyad. | Fayez Nureldine / AFP
Une Saoudienne qui vient d'obtenir son permis de conduire se prépare à rentrer chez elle en voiture, le 24 juin 2018 à Riyad. | Fayez Nureldine / AFP

Ce sont des avancées distillées à petites doses qui font partie de la stratégie de Riyad. Embourbé dans la guerre au Yémen et dans l'affaire de l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, le prince héritier Mohammed ben Salmane tente de montrer patte blanche en accordant des droits aux Saoudiennes: «Cela fait partie d'un projet de Mohammed ben Salmane qui consiste à montrer un visage moderniste du régime saoudien à l'échelle internationale. Pour cela, il faut [...] améliorer le statut légal des femmes», expose la sociologue Azadeh Kian, autrice de Femmes et pouvoir en islam. «Montrer qu'on est progressiste pour être légitime, ça marche très bien», affirme la sociologue.

Ces progrès en matière de droits des femmes font également partie du plan «Vision 2030» lancé en 2016 et porté par Mohammed ben Salmane. L'objectif de Riyad est de diversifier son économie trop dépendante du pétrole. Dans cette optique, depuis février 2018, les femmes peuvent même obtenir un permis de création d'entreprise. Surprenant de la part d'un des pays les plus conservateurs au monde. Mais faciliter l'accès des Saoudiennes au marché du travail permet de les intégrer à l'économie: «C'est une manière pour le royaume de nationaliser l'emploi en privilégiant les nationaux saoudiens au détriment des étrangers», avance Azadeh Kian.

Rivalité avec l'Iran

Au-delà des enjeux nationaux, cette évolution positive s'inscrit également dans un contexte de rivalité et de tension croissante avec l'autre puissance de la région: l'Iran. En accordant ces droits aux Saoudiennes, le royaume cherche à rivaliser avec son ennemi chiite. Et la concurrence est rude, car les Iraniennes sont les femmes les plus socialisées du Moyen-Orient: elles travaillent, conduisent librement, ont le droit de vote et d'éligibilité depuis 1963, contre 2015 en Arabie saoudite.

«En Iran, la société civile est très en avance sur les institutions qui la gouvernent», indique Azadeh Kian. Le président modéré Hassan Rohani n'a d'ailleurs jamais caché sa volonté d'accorder plus de liberté à la jeunesse et aux femmes. Cela faisait même partie de sa promesse de campagne. «Le gouvernement de Rohani et son ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif souhaitent présenter un visage plus amical et cela passe par la question du genre», explique Azadeh Kian.

Alors que l'Arabie saoudite s'oppose déjà à l'Iran en Syrie et au Yémen, le royaume wahhabite s'engage donc aussi dans une course pour l'égalité des genres et souhaite incarner un islam réformateur et modéré face à la République islamique chiite. Dans une tribune publiée dans le New York Times, l'écrivaine Roya Hakakian se réjouit: «Dans cette compétition entre les deux régimes pour incarner l'islam le plus modéré, les femmes sont les bénéficiaires.»

Dans le même temps, la coalition formée avec les États-Unis et Israël tente d'isoler l'Iran sur la scène internationale. «Ce qui se dessine dans la recomposition actuelle du Proche-Orient est un axe inédit entre l'Arabie saoudite, Israël et les États-Unis, rassemblés par leur commune détestation du régime iranien et leur volonté de réduire son emprise sur la région», écrivait déjà en 2017 Christophe Ayad, responsable du service international du Monde.

Pour Bernard Hourcade, géographe spécialiste de l'Iran et directeur de recherche émérite au CNRS, si les pays de la région souhaitent un Iran affaibli, c'est parce que son essor constitue pour eux un danger: «Si on laisse la société iranienne se developper normalement, l'Iran devient alors une puissance non pas militaire ou politique mais une société où les femmes jouent un rôle central et ça, c'est dangereux pour les fondamentalistes dans la région», analyse-t-il. En Iran, «ce ne sont pas les bombes mais les femmes qui repensent le modèle social et politique. Elles sont apparues comme le groupe social actif le plus durable et le plus révolutionnaire».

On se souvient ainsi de la révolution de 1979 qui a entraîné la chute de la monarchie en 1979. Rapidement, les femmes sont descendues dans les rues: «Je les ai vues, ces femmes en tchador noir dans le rues qui hurlaient “à bas le shah!” Elles sont arrivées ainsi dans la politique», se rappelle Bernard Hourcade.

Mohammed ben Salmane «donne des gages de liberté pour montrer qu'il progresse [...] mais dans le même temps, il torture les militantes des droits des femmes».
Azadeh Kian, sociologue

Encore aujourd'hui, les femmes iraniennes se battent pour obtenir des droits, et les réformes accordées au fil des années par l'État sont les résultats de ces revendications: «Les changements qui, ces derniers temps, viennent du pouvoir en Arabie saoudite, sont en vérité un masque faisant croire au respect des droits de l'homme. [...] Ces évolutions qui viennent d'en haut touchent les classes favorisées, et ne consistent pas en des changements de fond», estime pour sa part le groupe féministe iranien Bidarzani qui s'emploie à sensibiliser les Iraniens à l'égalité des sexes et aux droits des femmes.

Azadeh Kian rejoint ces propos. Pour elle, Mohammed ben Salmane «se veut porte-étendard des revendications féminines. Il donne des gages de liberté pour montrer qu'il progresse face aux décideurs internationaux mais dans le même temps, il torture les militantes des droits des femmes. En d'autres termes, il affirme: “les réformes se font comme je veux, et les autres suivent sinon c'est la répression”», indique la sociologue.

Une différence de taille avec l'Iran chiite, où les femmes sont politisées et où les multiples sources d'interprétations de l'islam entraînent forcément des voix dissidentes au sein du système: «Quand, en Arabie saoudite, MBS décide quelque chose, les religieux vont obtempérer. En Iran, le ministre des Sports affirme que les femmes pourront entrer dans les stades et dans le même temps un ayatollah vient dire le contraire», souligne Azadeh Kian.

Un pari risqué pour l'Arabie saoudite

«Mohammed ben Salmane est en train de faire ce que le shah avait fait dans les années 1960», estime Bernard Hourcade. Au-delà de l'image qu'il se construit, le prince héritier n'a pas vraiment le choix: «Face à lui, l'Iran et ses 40 millions de femmes à 95% scolarisées et qui –certes avec des hauts et des bas– accèdent à l'emploi.»

Ces réformes pourraient à terme se retourner contre Riyad. En effet, rappelle Azadeh Kian, une fois qu'elles obtiendront leur indépendance financière grâce à l'accès à l'emploi, les Saoudiennes pourraient porter de nouvelles revendications. «C'est une bombe à retardement pour les oulémas saoudiens. [...] Le danger c'est qu'il y ait 100.000 femmes dans les rues de Djeddah. Car en éduquant les femmes, on leur permet une prise de conscience qui pourrait remettre en cause l'ordre social et politique», anticipe le géographe.

L'autre éventualité est de voir Téhéran céder sur certains dossiers, ouvrant la voie à plus de liberté pour les Iraniennes, le contraire de ce que souhaite Riyad: «Si notre gouvernement voit qu'il prend du retard, peut-être qu'il pourrait donner plus de droits aux femmes», pense une Iranienne. «Si le système y voit un avantage ou constate que l'absence de ces droits lui crée des problèmes à l'international, peut-être qu'il accordera certains droits aux femmes», espère une autre, Négin.

Rancœurs en Iran

En attendant, Riyad a marqué des points: ces avancées dans le royaume wahhabite attisent les rancœurs de la population iranienne envers ses responsables: «Nous régressons vers une situation semblable à la leur tandis qu'eux [l'Arabie saoudite, ndlr] vont vers l'avant et prennent notre place», désespère Reza. «Quand on voit qu'une Arabe, beaucoup plus religieuse, a de plus en plus de droits dans un pays islamique, on se rend compte que le système iranien est très sévère et cela nous pousse à avoir plus de revendications», estime Négin. «Lorsque MBS permet aux femmes d'entrer dans les stades ou de participer à des concerts, cela entraîne de la jalousie chez les jeunes d'Iran. [...] Pour l'esprit nationaliste iranien, c'est insoutenable de voir que les Arabes sont plus progressistes qu'eux», énonce Azadeh Kian.

Malgré ce ressentiment, beaucoup d'Iraniennes ne sont pas dupes: «Nous sommes sûres que les gens qui suivent les informations constateront que ces réformes qui viennent d'en haut ne créent pas concrètement de changements dans la vie des femmes en Arabie saoudite», explique le groupe féministe Bidarzani. Pour Nastaran, ces changements ne concernent que la bourgeoisie saoudienne: «On est très en retard par rapport à beaucoup de pays dans le monde, mais on est plus avancé qu'eux. La société iranienne ne regarde par la société saoudienne.»

Sara Saidi

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