Monde

Trump mène ses guerres commerciales comme Bush a mené la guerre en Irak

Temps de lecture : 7 min

Le président américain reprend les arguments qui avaient servi à justifier l'intervention militaire au Moyen-Orient.

Lors du G7 à Biarritz, le 26 août, Trump a estimé que les États-Unis se trouvaient «dans une position plus forte que jamais». | Nicholas Kamm / AFP
Lors du G7 à Biarritz, le 26 août, Trump a estimé que les États-Unis se trouvaient «dans une position plus forte que jamais». | Nicholas Kamm / AFP

En 2016, Donald Trump s'était présenté comme le candidat anti-guerre. Selon lui, l'invasion de l'Irak avait été irresponsable et autodestructrice, et il avait affirmé, à tort, s'y être à l'époque opposé. Il avait tourné en ridicule les Républicains pro-guerre et promis d'éviter tout conflit inutile avec un pays étranger.

Mais aujourd'hui, Trump part lui aussi au front. La guerre est commerciale et l'oppose à la Chine, à nos alliés européens et potentiellement à n'importe quel pays qui ne trouve pas grâce à ses yeux. À l'instar de la guerre en Irak, cette guerre commerciale est en train de se retourner contre nous. Et Trump la défend avec les mêmes arguments dont il s'était moqué lorsqu'il était candidat à la présidentielle.

L'ennemi s'effondre, la guerre sera courte

En 2002 et 2003, George W. Bush avait vendu la guerre en Irak en faisant du dictateur Saddam Hussein une menace pour la sécurité des États-Unis. Alors que les coûts de la guerre ne cessaient d'augmenter et les sacs mortuaires de s'empiler, Bush allait promettre aux Américain·es la fin prochaine de la résistance en Irak. L'Amérique était en train de gagner, disait-il, parce que nous étions en train de tuer les méchants. Lors de sa campagne de réélection, Bush avait accusé les anti-guerre de vouloir «se défiler». Pour prouver notre patriotisme, il fallait faire contre mauvaise fortune bon cœur et se ranger du côté du président.

En 2016, Trump avait pilonné ces arguments. Selon lui, Bush avait menti sur la menace irakienne. «Quinze ans de guerres au Moyen-Orient» avaient laissé «une traînée destructrice» derrière elles, dont «de monstrueuses pertes financières» pour les États-Unis. «Et pour quel résultat?», s'était demandé Trump. «Ce n'est pas comme si on avait gagné. C'est le bordel». De même, le candidat Trump avait vilipendé les envies punitives que Bush nourrissait pour Saddam. Pour Trump, gendarmer le monde n'était pas le boulot de l'Amérique. «Contrairement à d'autres candidats à la présidence, la guerre et l'agression ne seront pas mon premier réflexe», avait-il déclaré. Il avait au contraire esquissé une politique étrangère faite de «prudence et de retenue» et promis d'éviter les conflits à moins d'avoir «un plan pour la victoire».

En réalité, Trump n'a pas pas été plus pondéré que Barack Obama. Il a laissé des troupes en Afghanistan, poursuivi les frappes contre le groupe État islamique en Syrie et offert une assistance logistique à la guerre saoudienne au Yémen. Mais c'est sur le commerce que Trump a défouraillé sec. Il a imposé des tarifs douaniers à de nombreux pays et agité ce bâton sous le nez d'autres, y compris nos alliés. Le 21 août, au sujet de l'escalade des tarifs douaniers sur la Chine, le président a fièrement déclaré: «C'est une guerre commerciale qui aurait dû être menée depuis bien longtemps.»

Ces droits de douane «réduiront le revenu réel moyen des ménages de 580 dollars».
Rapport du Bureau du budget du Congrès américain

La guerre de Trump, comme celle de Bush, ne présage pas grand-chose de bon. «Depuis janvier 2018, les États-Unis ont imposé des droits de douane sur 11% des marchandises importées dans le pays», détaille un rapport publié en août par le Bureau du budget du Congrès américain (CBO). Certaines de ces taxes, note le rapport, touchent «quasiment tous les partenaires commerciaux des États-Unis». En réaction, «des tarifs de rétorsion ont été imposés sur 7% de toutes les marchandises exportées par les États-Unis».

Et pour quel résultat? Selon l'analyse du CBO, les taxes douanières de Trump ont «augmenté les prix intérieurs», «freiné la croissance de l'investissement en augmentant les prix des biens d'investissement» et «probablement affaibli l'investissement commercial aux États-Unis», car les entreprises ne savent pas si elles pourront faire entrer ou sortir leurs produits du pays. Les mesures de rétorsion de la Chine ont, à elles seules, réduit les exportations américaines de 21 milliards de dollars. Mais même sans ces représailles, du fait de l'augmentation des prix, les Américain·es mettent directement la main au portefeuille pour payer les lubies de Trump. Dans une synthèse d'études, le CBO constate qu'«une plus grande part que prévu du coût des droits de douane est transférée aux importateurs américains».

Au total, le CBO prévoit que ces droits raboteront d'environ 65 milliards de dollars le produit intérieur brut de 2020. Ils «réduiront le revenu réel moyen des ménages de 580 dollars», dit le rapport. Voici la facture dont les Américain·es devront s'acquitter pour la guerre commerciale de Trump.

Trump rougit-il de ces résultats? Pas le moins du monde. Au lieu de battre en retraite, il se sert des mêmes excuses que Bush avaient utilisées en Irak. Trump jure ses grands dieux, l'ennemi est sur le point de s'effondrer. «Nous avons toutes les cartes en main», a-t-il ainsi déclaré le 9 août en répondant aux derniers contre-tarifs de la Chine en lui imposant de nouveaux contre-tarifs. Le combat avec la Chine sera «assez court», assurera le président aux Américain·es une semaine plus tard. «Plus la guerre commerciale se prolonge, plus la Chine s'affaiblit et plus nous devenons forts». Lors du G7 à Biarritz, le 26 août, Trump a estimé que les États-Unis se trouvaient «dans une position plus forte que jamais».

«Nous n'avons pas le choix»

Pour Bush et la guerre en Irak, les États-Unis gagnaient parce que nos pertes n'étaient pas aussi lourdes que celles de l'ennemi. Aujourd'hui, Trump nous refait le sketch avec sa guerre commerciale contre la Chine. «Nous obtenons d'excellents résultats. La Chine a connu la pire année de son histoire depuis vingt-sept ans, a-t-il déclaré à la presse le 20 août. Nous sommes en train de gagner parce qu'ils connaissent leur pire année depuis des décennies.» De même, Trump s'est vanté que l'Allemagne, le Royaume-Uni et d'autres pays d'Europe et d'Asie «se portaient mal». Pour lui, chaque défaite d'un autre pays est une victoire pour les États-Unis. Ce qu'il ne semble pas comprendre, c'est ce que le CBO a essayé d'expliquer: les dommages qu'il inflige à nos partenaires commerciaux nous nuisent également parce qu'ils réduisent la demande pour nos produits.

Plus il y avait d'Américains à tomber en Irak, plus Bush faisait l'éloge de leur sacrifice. Trump suit une même logique lorsqu'il glorifie les souffrances que sa guerre commerciale inflige aux consommateurs et aux agriculteurs qui ont perdu leurs marchés. Les Américain·es «vont peut-être devoir payer, mais ils le comprennent», assurait Trump aux journalistes le 15 août: «Les fermiers de ce pays le comprennent vraiment.» Une semaine plus tard, il se targuait de son propre héroïsme et d'avoir su mettre l'économie américaine en péril pour affronter la menace de Pékin. «Quelqu'un devait s'attaquer à la Chine, que ce soit bon pour notre pays ou mauvais pour notre pays à court terme.» Qu'importe que l'Amérique doive «entrer en récession pendant deux mois», le jeu en vaut la chandelle car «nous n'avons pas le choix», a-t-il justifié.

«Nous en sommes à la phase de la guerre commerciale où vous sentez les prix augmenter au supermarché, mais il faut accepter de souffrir si nous voulons tenir tête à la Chine.»
Lindsey Graham, sénateur

Bush avait prétendu, à tort, que la guerre en Irak était vitale pour la sécurité nationale américaine. Trump, d'une manière encore plus absurde, avance les mêmes arguments pour défendre sa guerre commerciale. Le 20 août, lorsqu'on l'a interrogé sur les dégâts intérieurs causés par ses tarifs douaniers, il a évacué la question d'un revers de main en la jugeant «non-pertinente» et a affirmé que l'économie chinoise représentait une menace pour la «sécurité nationale». «Ils prenaient tout l'argent qu'ils gagnaient grâce à nous pour construire des avions, des bateaux et beaucoup d'autres trucs, a déclaré Trump. On ne peut pas les laisser continuer sans rien faire.»

Tout comme Bush, Trump traite de pleutres ceux que sa guerre laisse perplexes. Il dit que les Américain·es qui voudraient accepter un compromis commercial avec la Chine «n'ont pas le courage» de l'affronter. À ses yeux, ses opposants démocrates sont des «faibles» parce qu'ils pourraient offrir à la Chine un accord plus conciliant. Et, comme Bush, Trump peut compter sur une camarilla exaltant sa bravoure. «Il fallait bien qu'il défende l'économie américaine» s'est ainsi félicité Larry Kudlow, conseiller économique de Trump, lors de l'émission «Face the Nation» du 25 août.

Le programme de Kudlow a été suivi à la lettre par le sénateur Lindsey Graham qui, reprenant ses arguments en faveur de la guerre en Irak, a exhorté les Américain·es à serrer les dents. Graham s'est adressé au public en ces termes: «Nous en sommes aujourd'hui à la phase de la guerre commerciale où vous sentez les prix augmenter au supermarché, mais il faut accepter de souffrir si nous voulons tenir tête à la Chine». À long terme, a ajouté Graham, «si Trump persévère», l'Amérique en sortira gagnante, parce que nous avons «plus de munitions qu'eux».

De fait, Trump semble vouloir l'escalade. Le 15 août, il a menacé la Chine de «l'ultime forme de représailles [...] nous n'en sommes encore qu'au début». Le 26 août, le président américain laissait entendre qu'il pouvait tout simplement rompre les relations commerciales entre les deux pays. Si la Chine ne se plie pas à ses conditions, a-t-il averti, «nous ne ferons plus affaire ensemble». Trump a également menacé l'Union européenne, alors qu'il était assis à la même table que les dirigeant·es européen·nes. Le 23 août, juste avant de s'envoler pour la France et la réunion du G7, il mettait en garde le gouvernement français: s'il n'assouplissait pas ses taxes à l'égard des entreprises américaines, Trump promettait de «taxer leur vin comme jamais».

L'agressivité permanente de Trump est un avertissement. Tout comme l'est sa resucée des tactiques rhétoriques de Bush. Cette stratégie –mêlant glorification du sacrifice, exaltation du patriotisme et portrait des opposants en piètres et pleutres– a été gagnante pour Bush. Il a été réélu et ses détracteurs ont été intimidés. La guerre allait durer encore sept ans. Merci de ne pas tomber une nouvelle fois dans le panneau.

Newsletters

La France ne veut pas de ses djihadistes, la Turquie non plus

La France ne veut pas de ses djihadistes, la Turquie non plus

Les extrader sert la rhétorique anti-occidentale du président turc pour gagner du crédit auprès de l'opinion publique de son pays.

Si vous êtes assez riche, vous pouvez vous acheter une nationalité

Si vous êtes assez riche, vous pouvez vous acheter une nationalité

Une vente de «passeports dorés» s’est tenue à Londres cette semaine.

Un mystère de l'Égypte antique s'épaissit encore

Un mystère de l'Égypte antique s'épaissit encore

D’où provenaient les millions d’ibis placés en offrandes dans les tombes égyptiennes?

Newsletters