Culture

«Euphoria» est la série symptomatique de 2019

Temps de lecture : 9 min

Autant le dire tout de suite: ce n'est pas qu'un compliment.

Zendaya dans la bande-annonce de la première saison d'Euphoria. | Capture écran via YouTube
Zendaya dans la bande-annonce de la première saison d'Euphoria. | Capture écran via YouTube

Attention: cet article dévoile des éléments de l'intrigue de la série Euphoria.

Cet été, une série a beaucoup fait parler d'elle pour ses nombreuses scènes de sexe et son ratio impressionnant de bites par minute: Euphoria, la nouvelle (et unique) série adolescente de HBO.

Adaptée d'une série israélienne, cette version décrit le quotidien de jeunes lycéen·nes américain·es, dans une débauche de maquillage flashy, de drogues, de sexe, de flingues et de prostitution –bref, une adolescence à laquelle tout le monde peut s'identifier, n'est-ce pas?

Au centre de la série figurent une ado toxicomane dénommée Rue, jouée par Zendaya Coleman, et sa nouvelle meilleure amie Jules, incarnée par la mannequin trans Hunter Schafer.

Dès le début de sa diffusion en juin, le programme produit par Drake a tout de suite attiré l'attention: avec sa bande-son blindée de tubes, ses scènes très provoc', sa réalisation hyper léchée et ses monologues sur les dick picks, Euphoria est vite apparue comme la série la plus symptomatique de l'année 2019.

Zendaya superstar

Il y a d'abord le casting. Peak TV oblige, plus une seule série majeure ne semble pouvoir être produite sans une tête d'affiche connue. On a récemment atteint des sommets en la matière avec Big Little Lies, qui a ajouté Meryl Streep à son casting cinq étoiles initial.

Il suffit de regarder les séries les plus attendues de la rentrée pour réaliser l'ampleur du phénomène: Reese Witherspoon, Jennifer Aniston et Steve Carell sont les stars de The Morning Show, Gwyneth Paltrow est la caution célébrité de The Politician, James McAvoy et Lin-Manuel Miranda seront présents au générique de His Dark Materials, et même la série de marionnettes ultra geek The Dark Crystal aligne une distribution impressionnante, avec entre autres Sigourney Weaver, Simon Pegg, Taron Egerton et Mark Hamill.

Certes, Zendaya n'est pas Nicole Kidman ou Meryl Streep, mais l'ancienne star de Disney Channel est l'une des célébrités les plus emblématiques de la génération Z et elle draine derrière elle une foule de fans fidèles.

Égérie du nouveau parfum Lancôme, à l'affiche des deux derniers Spider-Man, Zendaya est considérée depuis plusieurs années déjà comme une icône de mode. Elle compte d'ailleurs plus de 61 millions de followers sur Instagram –pour vous donner une idée, Nicole en a à peine plus de 5 millions et Reese moins de 20.

Le reste du casting est plus anonyme, un mélange de it girls comme Hunter Schafer ou la mannequin plus size Barbie Ferreira, de têtes familières mais pas encore célèbres (la jeune actrice Storm Reid joue la sœur de Rue et Maude Apatow, fille de Judd Apatow, est son amie d'enfance) et de nouveaux venus.

Zendaya est donc le visage d'Euphorialittéralement. Mais la série va plus loin, puisque la première saison se conclut avec un nouveau morceau de la jeune femme, aussi chanteuse, composé spécialement pour l'occasion.

Belle et poétique, la scène finale fonctionne comme un clip, dans un moment de télé très 2019 –on a du mal à imaginer Leighton Meester, également chanteuse, faire la même chose dans Gossip Girl.

Après tout, quand on a une star multi-talents avec l'influence et le fandom de Zendaya, ce serait dommage de ne pas en profiter.

Belle mais creuse

Depuis quelques années, dans le monde du petit écran, la révolution visuelle est en marche. La réalisation un peu plate et fonctionnelle de la plupart des séries laisse place à des projets stylisés et moins épisodiques, de plus en plus souvent qualifiés de «films de dix heures».

Il fut un temps où la télévision étaient méprisée par Hollywood. Mais alors que le cinéma d'auteur bat de l'aile et que les séries sont devenues l'objet culturel le plus en vogue, nombre de grands noms de la réalisation, de la production ou de l'écriture scénaristique se lancent dans l'aventure.

Si on ajoute à cette tendance les budgets de plus en plus importants et les multiples évolutions technologiques, cela donne des séries au style de plus en plus cinématographique.

Bien sûr, les séries n'ont pas attendu 2019 pour être convenablement réalisées. Seulement, formellement, elles n'ont jamais été aussi ambitieuses qu'aujourd'hui –de la réalisation expérimentale de Twin Peaks: The Return aux effets spéciaux de Legion, en passant par le montage méticuleux de Sharp Objects.

C'est aussi le cas d'Euphoria, un teen show qui visuellement surpasse sans doute tous ces prédécesseurs (à part quelques excellents épisodes de Buffy).

Derrière la caméra, en plus du cinéaste Sam Levinson, on compte trois réalisatrices toutes passées par le cinéma: Jennifer Morrison, Augustine Frizzell, présente à Sundance en 2018, et Pippa Bianco, à Cannes en mai dernier. Alors forcément, la réalisation en met plein la vue, que ce soit dans les scènes trippy qui offrent une représentation presque sensorielle de la prise de drogues, dans les mouvements de caméra évoquant le style de Scorsese ou dans les montages très rythmés de chaque début d'épisode.

the tea!!

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Le problème, c'est que l'on ne compte plus le nombre de scènes dans Euphoria qui sont juste cool, sans rien ajouter à l'intrigue ou au développement des personnages –la longueur excessive des épisodes est un autre phénomène très 2019.

C'est là le travers de cette invasion du cinéma dans les séries, un médium où l'écriture a toujours été reine: on se retrouve avec de plus en plus de programmes où la forme prime parfois sur le fond, visuellement audacieux mais qui n'ont rien à raconter.

Si l'on gardait l'intrigue d'Euphoria mais avec une réalisation beaucoup plus classique, on obtiendrait une série adolescente assez vide de substance: finalement, pas grand-chose ne se produit pendant ces huit heures.

Quant aux personnages, ils deviennent assez clichés dès qu'on gratte un peu leur vernis: l'athlète sans cervelle qui masque sa sexualité derrière une masculinité toxique, la fille rejetée qui prend de la drogue et fait n'importe quoi pour oublier son malheur, le sportif perfectionniste bourré de daddy issues, la meuf qui hésite entre le bad boy plus âgé et le gentil un peu maladroit…

Il faut l'avouer, sans ses prouesses esthétiques, la série n'a rien de véritablement novateur –à un détail près.

Queer sans forcer

Euphoria a quand même un aspect révolutionnaire, il faut le reconnaître: son approche très détachée et pragmatique de la sexualité et du genre.

Dans l'une des premières scènes de Jules, on la voit utiliser Grindr pour trouver des hommes avec qui coucher, ce qui nous fait rapidement comprendre qu'elle est trans. Sa transidentité n'est pourtant jamais pointée du doigt de manière un peu artificielle, avec un personnage qui illustrerait de façon très pratique les défis et spécificités de l'existence pour une personne transgenre –un piège dans lequel de très nombreuses séries tombent.

Solaire, créative, intelligente et téméraire, Jules est un personnage fascinant dont la transidentité n'est pas la caractéristique principale. Cette désinvolture du scénario la rend beaucoup plus réelle, au lieu de la transformer en case à cocher pour une série opportuniste et faussement progressiste.

En plus, Jules est désirée par au moins quatre persos dans la série, ce qui fait d'elle la première femme trans à être l'objet d'un male gaze dans une œuvre télé.

Et puis, il y a Rue. Comme pour l'identité de genre de Jules, son orientation sexuelle n'est jamais expliquée dans une scène didactique et elle n'est pas LE thème de la série. On comprend naturellement et progressivement qu'elle est attirée par Jules, sans jamais avoir le besoin de poser une étiquette sur son attirance.

love rules

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En mettant au cœur de son intrigue la romance compliquée de ces deux jeunes femmes (dont les prénoms font référence à Roméo et Juliette), l'une racisée et l'autre trans, la série devient sans effort une œuvre queer avant-gardiste.

Attention à internet

Là où Euphoria tombe malheureusement dans des poncifs un peu éculés, c'est sur ce que la série dit des rapports entre la jeunesse et la technologie. Comme on pourrait s'y attendre dans un programme adolescent en 2019, les réseaux sociaux et les portables sont omniprésents.

Jules est sur Grindr, Kat, une adolescente grosse qui découvre son pouvoir de séduction sur les hommes, a une chaîne sur une plateforme de porno, les mecs du lycée partagent les sex tapes de leur camarade de classe et un couple s'engueule au sujet de dick pics retrouvées sur le portable du mec.

Si vous sentez un thème se dessiner, vous avez raison: il n'est question de technologie dans Euphoria que lorsqu'il s'agit de sexe, d'exhibition et de maltraitance.

D'accord, l'univers numérique dans lequel les ados d'aujourd'hui évoluent est extrêmement anxiogène et parfois dangereux. Mais internet est aussi un outil de communication révolutionnaire et un vecteur d'émancipation pour beaucoup jeunes isolé·es et en quête de communauté.

Si on en croit la série, l'ado type de 2019 n'est en ligne que pour s'exposer, se mettre en danger ou harceler. On ne voit jamais Cassie et Maddy discuter d'un crush sur Whatsapp, Kat trouver des blogs de body positivity en ligne ou Nate perdre son temps sur Instagram au lieu de finir son devoir de géo.

Même le streaming, l'activité technologique préférée des ados, est quasiment absent de la série. Alors que les personnages passent leur temps à lâcher des références culturelles un peu absurdes pour leur âge (ils connaissent apparemment toute la filmographie d'Abel Ferrara et Martin Scorsese), on ne les voit jamais regarder des films ou des séries tranquille chez eux.

Le seul cas de binge watching devient tout de suite badant et dramatique: Rue, en plein épisode dépressif, enchaîne les saisons de la série de télé-réalité britannique Love Island sans dormir, sans manger et sans même se lever pour aller aux toilettes, si bien qu'elle développe une infection urinaire et finit à l'hôpital.

Est-ce qu'il n'y a pas un·e ado dans cet univers qui passe ses soirées devant The Great British Bake Off ou discute du dernier épisode de Riverdale avec ses potes?

Ni fin, ni fun

Cette absence totale de légèreté qui définit la série offre une vision oppressante de l'adolescence moderne, surtout quand on repense aux séries d'ados traditionnelles.

Newport Beach abordait les thème de l'addiction et de la dépression à travers Marissa, mais le reste de l'histoire se concentrait sur les histoires de cœur beaucoup plus légères ou les projets pour l'avenir du groupe d'ami·es. Dans Gossip Girl, tout le monde couchait avec tout le monde, mais jamais avec la gravité et la violence des personnages d'Euphoria. Les parents de Dawson divorçaient, mais l'un ne devenait pas accro à l'héroïne tandis que l'autre sombrait dans l'alcoolisme, comme c'est le cas avec les parents de Cassie et Lexi dans la série d'HBO.

Même Skins, pourtant connue pour ses scènes de débauche adolescente, ses thèmes difficiles et son ton très cru, préservait toujours une désinvolture et un humour caractéristiques des années lycée, qui sont complètement absents ici.

Les quelques moments de douceur et de joie adolescente dans Euphoria (un couple s'embrasse lors du bal de promo, Lexi se déguise en Bob Ross pour Halloween) sont annihilés par la masse dépressive qui s'abat constamment sur nous.

La série annonce d'ailleurs la couleur dès le monologue initial: Rue est née le 11 septembre 2001. Sa génération, c'est celle de la peur du terrorisme, des fusillades dans les écoles, de la crise de 2008, de la montée des extrêmes, du harcèlement en ligne et de l'accélération du réchauffement climatique. Bref, c'est une génération où règne l'anxiété et où le droit à l'insouciance n'existe plus.

Si cela fait d'Euphoria une œuvre symptomatique de notre époque angoissante (entre ça, Years and Years et Chernobyl, notre été aura été chouette...), ça n'en fait pas une série très fun à regarder.

Le contraste est encore plus frappant quand on voit comment d'autres séries ont pu récemment traiter l'adolescence. Rien qu'en 2019, on a eu droit à de superbes exemples de teen shows ayant réussi à aborder cette période de nos vies avec humour et finesse, tout en démontrant une vraie sensibilité propre à la télé.

Il y a d'abord eu Sex Education, la comédie colorée signée Netflix, qui mettait en avant un vrai esprit de tolérance et une grande légèreté de ton –ce qui ne l'empêchait pas d'aborder des sujets sérieux comme l'avortement ou l'homophobie.

Quant à Pen15, il s'agit tout simplement de l'une des meilleures séries de 2019 et l'une des plus réalistes que l'on ait vues sur l'adolescence (alors que ses deux héroïnes sont jouées par les créatrices, qui ont 35 ans).

Moins flashy qu'Euphoria, ces séries n'en sont pas moins ambitieuses. Elles contiennent des scènes parmi les plus marquantes de l'année et elles réussissent parfaitement à capturer la manière dont la plupart des ados passent constamment de la désinvolture à l'anxiété, des amourettes aux grandes questions existentielles. Surtout, elles parlent beaucoup plus à l'ado qui sommeille en nous.

Anaïs Bordages Journaliste

Marie Telling Journaliste

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