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Le vin géorgien peut-il devenir une référence sur le marché international?

Temps de lecture : 7 min

Pour faire de la Géorgie une grande nation vinicole, vigneron·nes et œnologues cherchent à rendre leur noblesse aux vins du pays.

Enterrées dans le sol, les quarante qvevris de l'entreprise Marani regorgent d'une tonne et demie à quatre tonnes de vin chacune. | Marine Delatouche
Enterrées dans le sol, les quarante qvevris de l'entreprise Marani regorgent d'une tonne et demie à quatre tonnes de vin chacune. | Marine Delatouche

À Tvishi, Tbilissi, Shumi et en Kakhétie (Géorgie)

La route bétonnée s'interrompt brutalement pour ne laisser qu'un tronçon poussiéreux et caillouteux aux rares véhicules qui s'y aventurent. Le 4X4 évite les nids-de-poule et zigzague pendant près d'une heure au bord du fleuve Rioni, l'un des plus imposants à l'ouest de la Géorgie.

Lorsqu'apparaît enfin le panneau de l'entrée du village de Tvishi, le chemin de terre se met à grimper soudainement, pour redescendre à pic aussitôt. La maison aux murs bleus de Miranda Chkhetiani, l'une des vingt-deux femmes viticultrices du pays, se dessine au détour d'un virage.

Cheveux courts, visage rond et sourire timide, la femme de 34 ans produit un vin blanc réputé parmi les meilleurs de Géorgie. «Tvishi est un vin récolté sur une micro-zone. Il y a un peu de pluie, beaucoup de chaleur, mais pas de vent. Nous avons un climat bien mélangé pour un vin légèrement sucré», expose la vigneronne, encore en formation.

Ce 14 août 2019, l'air manque et le soleil tape fort. Enfermé entre les montagnes rocheuses, son vignoble savoure cette chaleur étouffante. Il faut l'accepter, puisque grâce à ce microclimat, son vin de qualité (vendu 55 laris géorgiens la bouteille, soit environ 17 euros) n'en devient que meilleur.

Ancrage dans l'histoire du pays

Tvishi incarne l'une des dix-huit appellations d'origine protégée que possède le berceau de la viniculture. C'est ici, dans le Caucase, qu'est né le vin il y a 8.000 ans. Près de dix fois plus petite que la France, la Géorgie jouit d'une richesse de variétés de sols, de climats et de cépages –plus de 500– et surtout d'une culture vinicole intrinsèque à son histoire.

«Dans le nom même de notre nation, existe le lien avec la viniculture», insiste le sommelier Nikoloz Aghdgomelashvili, rencontré dans un luxueux hôtel de la capitale Tbilissi, où il a exercé en tant que caviste durant deux ans. La Géorgie se nomme Sakartvelo, en géorgien. Rtvelo correspond à la période de la récolte des raisins, aux vendanges donc.

Originellement, le vin se faisait en qvevris, des jarres en terre cuite enterrées dans le sol où fermentent et vieillissent plusieurs centaines de litres de vin et que les familles géorgiennes utilisent encore aujourd'hui pour produire leur propre alcool de manière traditionnelle.

Le breuvage trouve sa place dans les caves, puis sur les tables des banquets familiaux à l'occasion desquels le tamada, le maître des toasts, ne cesse de lever son verre. Au point de croire que le sang qui coule dans les veines des Géorgien·nes tient sa couleur des verres de vin rouge saperavi ingurgités.

Les dérives de l'industrialisation

Cette joyeuse ambiance aurait bien pu cesser au temps où le plus connu des Géorgiens –Staline– et ses successeurs ont décidé d'arrêter de s'embarrasser avec la qualité. Pour les dirigeants soviétiques, l'équation semblait bien plus avantageuse économiquement en industrialisant la production.

«Pendant l'URSS, il existait cinq vins, chacun possédait un numéro. La production était industrielle et exportée [vers les pays soviétiques]. Les qvevris ont été oubliés. Cela a causé des dommages sur la qualité de la viticulture et de la vinification», selon Nikoloz Aghdgomelashvili, membre de la Georgian Wine Guild, une association qui promeut les meilleurs vins de Géorgie. Après l'effondrement de l'empire soviétique, les Géorgien·nes se sont réapproprié la mémoire et l'héritage de leurs vins, mais la production industrielle n'a pas cessé pour autant.

De la piquette, le vin géorgien donc? Non, et pour éviter cela, des vigneron·nes ont fait de la résistance et la politique s'en est mêlée. «Sous le président Saakachvili [de 2004 à 2013, ndlr], il existait un projet intéressant pour la viniculture. La qualité s'est améliorée mais en parallèle c'est devenu un business, donc cette qualité était instable. La viniculture n'est pas qu'artificielle pour autant. Pour plus de 80% des gens, c'est bien plus que du business», estime l'expert en vin.

Résultat: les vins géorgiens sont revenus en force sur le marché mondial. «En 2018, 86,2 millions de bouteilles ont été exportées vers 53 pays, un record pour ces trente dernières années. Cela correspond à un accroissement de 13% par rapport à 2017», rapporte l'association géorgienne du vin. Certes, c'est encore loin des 2 milliards de bouteilles de vin et d'eaux-de-vie françaises mais louable, pour ce pays de 3,7 millions d'habitant·es.

La tentation des techniques modernes

Miranda Chkhetiani, petite-fille de vigneron, n'ose pas encore prétendre au marché européen.

«Bien que son vin ait été repéré par des experts allemands, Miranda veut d'abord gagner en qualité avant de le vendre», note son frère. Cette ambassadrice du vin géorgien, récemment invitée aux Pays-Bas à l'occasion d'une exposition consacrée aux vigneronnes, garde la main sur l'ensemble de sa production. Récolte de son propre raisin, fermentation du vin dans deux qvevris pour une production de 200.000 bouteilles en 2018.

Les vignes de Miranda Chkhtiani ont subi les averses de grêle cet hiver. La récolte s'annonce incertaine cette année. | Marine Delatouche

L'année prochaine, elle basculera vers la méthode industrielle et fera vinifier son vin dans des cuves. «Je n'abandonne pas les qvevris, je vais juste faire autre chose. Les clients demandent à avoir le choix», justifie-t-elle. Comme beaucoup de ses collègues à travers le pays, Miranda Chkhetiani cherche à diversifier ses techniques de vinification pour assurer des débouchés à sa production. Le vin qvevri, plus fort, n'est pas le plus demandé et représente un très faible pourcentage (les estimations oscillent entre moins de 2% et 5%) de vinification chez les professionnel·les.

Mastodonte de l'industrie vinicole géorgienne

En Kakhétie, région de l'est de la République du sud-Caucase où se concentre la majeure partie des vignobles, les entreprises vinicoles ont fleuri, à l'exemple de Marani, l'une des plus importantes en matière de production. C'est un domaine caché derrière de hauts murs blancs. Aux abords, des ouvriers s'activent sous la chaleur. Un large bâtiment avec le symbole de l'entreprise, Marani inscrit en lettres rouges au-dessous d'un homme qui porte deux jarres, surplombe le visiteur.

Tinatin Giorgelashvili y travaille depuis 2013. Elle tient à montrer l'étendue du domaine. 320 hectares de vignes, de bâtiments abritant d'imposants tonneaux où plane une odeur de bois humide et des cuves à perte de vue, quarante qvevris et des femmes à la manœuvre sur la chaîne d'embouteillage. Bilan de l'an passé: cinq millions de bouteilles produites. «Nous espérons atteindre six millions cette année», assure-t-elle en souriant.

Dans l'entreprise Marani, la majorité de la vinification se fait en cuves, assez nombreuses et volumineuses pour produire cinq millions de bouteilles en un an. | Marine Delatouche

Ici, les exportations font tourner l'entreprise. «Elles représentent 85% de la production et nous exportons vers vingt-huit pays. D'abord, vers la Pologne et les pays européens, puis vers la Chine.» Pour obtenir en visibilité, Marani possède une entreprise partenaire polonaise, qui vend notamment des vins en France.

À la sortie de la salle de dégustation (qui aura su faire ses preuves) apparaît un nombre incalculable de diplômes. «Nous participons à toutes les compétitions internationales. Nous possédons plus de 400 médailles et certificats de partout dans le monde», raconte fièrement Tinatin Giorgelashvili.

Haro sur la concurrence déloyale

Au Vinotel de Tbilissi, le sommelier en chemise blanche et barbe bien taillée se veut prudent avec les récompenses décernées. «Certains paient des experts pour obtenir une bonne note. La corruption existe aussi dans le vin. Les producteurs apportent de bons exemples, puis sur le marché international, ils vendent un vin de mauvaise qualité.»

Pour contrer les pratiques déloyales, l'État géorgien mène une politique pour la transparence, rejoignant les standards européens. L'agence nationale du vin procède à des contrôles dans les entreprises vinicoles, et à Tvishi, quand l'heure des vendanges a sonné, «une voiture de police stationne en bas du village et surveille les allers-retours des grappes de raisin pour protéger leur provenance et les vignerons», décrit Miranda Chketiani.

Les œnologues et sommeliers de la Georgian Wine Guild, eux, vont à la rencontre des producteurs et productrices afin de proposer leur savoir-faire dans les restaurants et ont créé un site web pour noter les meilleures bouteilles des vigneron·nes préoccupé·es par la qualité.

Parmi les vins en haut du classement, le Napareuli, un vin rouge «exceptionnel, de caractère et de style supérieurs» indique le score obtenu, 91/100. Pour rencontrer ses fabricant·es, il suffit de s'éloigner de quelques kilomètres du domaine de Marani et de s'arrêter devant les coteaux bleu turquoise qui attirent l'attention depuis la route menant vers l'une des plus grandes villes de la région, Telavi.

Difficile rupture de la dépendance envers la Russie

À Shumi, on ne propose que des vins biologiques, 450 tonnes par an. Ici aussi, on exporte une large part de la production –80%–, mais en premier lieu vers l'ancien frère soviétique. «La Russie représente 70% de nos exportations, alors que nous exportons vers la Chine depuis trois ans seulement.»

La Géorgie reste très dépendante de son voisin outre-Caucase et subit régulièrement des embargos. Le dernier en date: celui sur les vols entre les deux pays, entré en vigueur au début de l'été. La gastronomie géorgienne a aussi subi son lot de restrictions mais a fait évoluer ses stratégies d'exportation depuis, en diversifiant ses clients.

À Shumi, les multiples variétés de raisins s'exposent. | Marine Delatouche

«Nous avons vécu l'embargo à partir de 2006, mais si cela devait se reproduire, notre économie entière ne serait pas détruite. Nous recherchons de nouveaux marchés, par exemple la Lituanie», se rassure Giorgi Gemazashvili, le monsieur technique du domaine, en baskets, jean et polo noir. Produire assez pour faire exister la production au-delà des frontières géorgiennes, tout en proposant des vins de grande qualité, c'est l'équilibre qu'a choisi l'entreprise.

La Géorgie, désormais nation exportatrice de vins bien rodée, détient les atouts pour concurrencer les grands pays vinicoles. Nikoloz Aghdgomelashvili, qui songe à l'ouverture d'une Georgian Wine House à Paris, en est convaincu: «Dans cinq ou dix ans, la Géorgie possédera une bonne place sur le marché international.»

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