Monde

En Sicile, les petits commerces s'affranchissent de la mafia

Temps de lecture : 5 min

En refusant le racket de la Cosa Nostra, des bénévoles résistent en proposant un tourisme conscient et responsable. 

Le souvenir de Giovanni Falcone et de Paolo Borselino, deux juges antimafia assassinés par l'organisation, est omniprésent sur l'île. Ici à Palerme. | Clément Guillet
Le souvenir de Giovanni Falcone et de Paolo Borselino, deux juges antimafia assassinés par l'organisation, est omniprésent sur l'île. Ici à Palerme. | Clément Guillet

À Palerme (Sicile)

Pour qui voyage en touriste, la Sicile, ce sont avant tout des images de plages noyées par le soleil et léchées par une mer azur, et de temples grecs ou ce qu'il en reste. Ce sont aussi des clichés sur la mafia véhiculés par des films à succès comme la série des Parrains, qui mettent en scène les personnages de la famille sicilienne Corleone, à l'image du ténébreux Marlon Brando ou du gominé Al Pacino.

En atterrissant à Palerme, on se retrouve vite en prise avec la réalité de ce qu'est la Cosa Nostra (la Pieuvre). L'aéroport porte le nom de Giovanni Falcone, le juge champion de la lutte antimafia assassiné en 1992. Sur l'autoroute qui conduit à la ville, impossible de ne pas remarquer les deux imposantes stèles qui matérialisent l'endroit précis où il a trouvé la mort. Enfouis dans un tunnel d'évacuation sous la route, plus de 500 kilos de dynamite ont soufflé sa voiture, tuant sur le coup le juge, sa femme et trois gardes du corps.

Le souvenir du défunt hante l'île. Sur le port palermitain de La Cala, des touristes sirotent un Spritz. Flanqué le long d'un mur du bâtiment qui leur fait face, un immense portrait fige à jamais dans un sourire complice Falcone et son collègue Borselino. Lui aussi juge engagé dans la lutte antimafia, il sera assassiné quelques mois après Falcone.

Giovanni Falcone reste dans les mémoires comme le parangon de la lutte antimafia. | Clément Guillet

La Sicile célèbre ses martyrs pour mieux conjurer les spectres du présent. La mafia est une réalité bien tangible pour la population sicilienne, à travers notamment le racket des petits commerces, le pizzo.

Addiopizzo et «génération Falcone»

Dans les années 2000, selon les derniers chiffres officiels de la police, environ 80% des commerces de l'île le payaient. De quelques dizaines d'euros par mois pour un marchand de tabac, le pizzo peut s'élever à des dizaines de milliers d'euros pour un supermarché. Environ 50.000 commerces seraient impliqués sur l'île pour un total de plus d'1 milliard d'euros par an. Source importante de revenus, le pizzo marque aussi l'emprise de la Pieuvre sur la Sicile.

Depuis plus de dix ans, l'association Addiopizzo [Adieu pizzo] lutte contre cette extorsion. «Les Siciliens apprennent très tôt à vivre à proximité de la mafia», explique Chiara Utro, la trentaine, bénévole de l'association. «Enfant, je me rappelle très bien et de manière détaillée de l'assassinat de Falcone. J'avais alors 8 ans et j'ai pris conscience de ce qu'était cette organisation à cette époque-là. Cet événément m'a profondément marquée.»

En 2004, des étudiant·es appartenant à cette «génération Falcone» décide d'ouvrir un pub. Le groupe refuse de payer la «protection» et cherchent à réveiller les consciences en tapissant le centre de Palerme d'autocollants affichant ce qui deviendra le slogan de l'association: «Un peuple qui paie le pizzo est un peuple sans dignité.»

Un autocollant dans le centre-ville de Palerme. | Clément Guillet

«Cher extorqueur»

Ce geste n'est pas sans risque. Libero Grassi est le premier à s'être élevé contre ce racket. En 1991, ce patron d'une usine de textile de Palerme refuse de payer. Il publie une lettre ouverte dans les journaux pour dénoncer les pratiques de la Cosa Nostra et interpelle directement les mafieux. Sa lettre débute par «Cher extorqueur». Son geste est salué par les autorités locales et la presse nationale. Isolé, il est abattu de trois balles dans la tête quelques semaines plus tard.

«La campagne d'affichage de 2004 était un acte provocateur pour lever l'omerta qui entoure le pizzo, explique Chiara. Pour prolonger ce geste, le groupe d'étudiants s'est converti en une association de bénévoles pour soutenir les commerçants qui refusent de le payer à la mafia. Ce fut l'acte de de naissance d'Addiopizzo.»

Plus de 1.000 commerces

À Palerme, dans l'une des étroites ruelles du centre-ville, via San Biagio, au bar Malox, des Françaises se déhanchent de façon insouciante sur «Ma quale idea» de Pino d'Angio, un tube de disco italien. Au comptoir, le patron affiche fièrement son appartenance à Addiopizzo. Plus de 1.000 commerces sont référencés au registre de ceux qui refusent de se faire racketter et adhèrent publiquement à l'association. Sans représaille. Pour l'instant.

«On ne ressent pas de menace, explique Chiara. Grâce à la mise en place d'un système fondé sur la collectivité, le commerçant n'est jamais tout seul et ne peut pas devenir une cible. Il n'est pas possible pour la mafia d'exercer des représailles contre 1.000 commerçants, cela créerait un scandale trop important. L'organisation criminelle cherche désormais à renvoyer une image positive d'elle-même.»

«La police nous a rapporté des écoutes de mafieux expliquant qu'ils ne menaceraient pas Addiopizzo.»
Chiara Utro, bénévole pour l'association Addiopizzo

L'association exploite ce souci de discrétion de la Cosa Nostra et cultive la solidarité de groupe. «Si l'on s'est constitué en réseau, c'est pour ne pas exposer toujours le même commerçant. On peut les protéger.»

Pour l'instant, cela fonctione. «La police nous a rapporté des écoutes téléphoniques de mafieux expliquant qu'ils ne s'occupaient pas des gens qui adhèrent à Addiopizzo.»

Le but de l'association est de faire prendre conscience à la population que l'emprise de la Pieuvre n'a rien d'inéluctable. «Aujourd'hui, tout Sicilien peut choisir. On peut se dire qu'on accepte, que l'on se résigne et que l'on fait partie de ce système. On peut aussi décider de faire quelque chose contre ces gens», conclut Chiara.

Mugs et «coppolas»

À Palerme, du côté du marché Vucciria, les rues adjacentes s'animent la nuit de multiples bars et terrasses de café. Même ici, l'ombre de Don Vito, le parrain incarné par Marlon Brando, rôde et se profile sur les murs.

Les stands regorgent d'objets propices à nourrir l'imaginaire des touristes en quête de mafia d'Épinal. Ici, on vend des coppolas les fameuses casquettes portées par les membres de la Cosa Nostra; là, ce sont des figurines représentant des maffiosi. Aucun rayon qui ne soit pas fourni de mugs, de dessous de verre ou de cendriers arborant les bajoues de Brando ou la gomina d'Al Pacino.

Les personnages du Parrain déclinés en toute sorte d'objets. | Clément Guillet

«Le Parrain est un film extraordinairement cinématographique. Il est très mauvais d'un point de vue social», critique Chiara. Pour elle, la fascination qu'exerce cette organisation s'inscrit dans une époque où les valeurs de la famille se délitent. «Les films comme Le Parrain donnent l'image d'un vieux qui prend soin de la famille, qui a des valeurs. L'histoire démontre que la mafia n'a rien à voir avec cette vision romantique. La Cosa Nostra est bien capable de tuer des femmes et des enfants et s'en fiche des liens de famille. Tant qu'il y va de ses intérêts.»

Vacances antimafia

L'un des objectifs d'Addiopizzo est de déconstruire les mythes persistants qui gravitent autour de la mafia. «Pour nous, une telle image de la Sicile, c'est très blessant. Il y a malheureusement des gens qui profitent de ces clichés, véhiculés parfois par les Siciliens eux-mêmes, pour le profit. Le défi nous stimule beaucoup: tenter d'en finir avec les stéréotypes et le mythe international qui circule à propos de ces organisations criminelles.»

Depuis 2009, l'association développe une agence de voyage, Addiopizzo Travel. Elle propose un tourisme éthique pour les personnes qui ont dit non à la mafia. «Nous voulons restaurer la dignité de notre pays, en mettant en avant ceux qui luttent pour le changement», peut-on lire sur leur site.

«Nous souhaitons que les touristes aient conscience de la présence tentaculaire de cet organisation.»
Chiara Utro, bénévole pour l'association Addiopizzo

Au programme de ce tourisme conscient et responsable, des tours sur l'histoire de l'antimafia qui passe par un réseau de commerces «pizzo free» (qui rejette le racket) afin que les touristes en vacances en Sicile ne participent pas à cette extorsion. «Il y a toujours eu des gens qui luttaient contre la mafia», rappelle Chiara.

«On doit présenter ce double visage de la Sicile. Cela ne revient pas à nier l'histoire de la mafia qui est une réalité de notre île, mais à donner de l'espoir et à laisser l'espace pour que les voyageurs puisse réfléchir. Nous souhaitons qu'ils soient conscients de la présence tentaculaire de cet organisation, qui a des ramifications partout dans le monde.»

Clément Guillet Médecin psychiatre et journaliste

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